"2 S" – Pour les Saint-Cyriens morts pour la France

Afficher l'image d'origine« Le juste même s’il meurt avant l’âge trouve le repos… Les foules voient cela sans comprendre », entendions-nous, au début de cette messe, dans la première lecture, tirée du Livre de la Sagesse. Oui, combien sont-ils ces Saint-cyriens, jeunes le plus souvent, à avoir fait le sacrifice de leur vie dans les circonstances dramatiques des guerres et des opérations ? Plus de dix mille… partis dans la fleur de l’âge… « Et la gloire planait là-dessus dénombrant les héros… C’était un enfant de vingt ans… La gloire n’eut point de mal à reconnaître un Saint-Cyrien. » Les textes sacrés que nous avons entendus semblent avoir été écrit pour eux… « Si le grain de blé ne tombe en terre… » Toutes ces morts, souvent pour des politiques absurdes, par la folie des hommes, l’incompétence ou la pusillanimité des gouvernements, nous interpellent. Quel sens cela-a-t-il ? « Pour qui meurt-on ? » a écrit voilà quelques temps un officier.

Le Livre de la Sagesse nous fournit une première réflexion. En effet, il nous convie à sortir de nos pensées trop humaines et à nous placer sur un autre plan. Il nous amène à voir les choses en Dieu et non plus seulement sur l’axe horizontal du jugement humain. Comme en écho nous pouvons déjà entendre les paroles de l’Apôtre Paul : « la Croix du Christ est scandale pour les hommes et sagesse aux yeux de Dieu« , ou ces paroles de Jésus lui-même : « vos pensées ne sont pas mes pensées« . Oui, Dieu voit chacun d’entre nous sur un tout autre plan que celui dont nous avons l’habitude. Car Lui, et Lui seul, examine les reins et les cœurs. Lui et Lui seul, sait de quoi l’homme est fait. Lui et Lui seul, a connu jusqu’au plus profond de leur être chacun de ces Saint-cyriens morts pour la France. Or, sous le regard de Dieu, c’est ce qu’exprime précisément ce texte de la Sagesse : il n’y a pas d’âge pour mourir ! Pensons à tel ou tel grand saint : sainte Thérèse de l’Enfant Jésus morte à 23 ans ! Le jeune Louis de Gonzague, mort au même âge, la jeune Maria Goretti et tant d’autres ; l’Eglise allant même jusqu’à fêter les Saints Innocents, ces jeunes enfants morts de la main cruelle d’Hérode peu après la naissance du Sauveur ! Alors, si la Foi ne nous donne pas une réponse, au sens mathématique du mot, elle nous invite à dépasser notre incompréhension humaine et à accepter, pour le comprendre, que le regard de Dieu est plus sage que le nôtre et qu’il nous est bon de lui faire confiance, plus qu’à notre petit entendement.

Et pourquoi de telles morts, au-delà de la question de la jeunesse, nous touchent-t-elles autant ? C’est qu’elles nous renvoient inévitablement à notre propre mort, à notre destin de créature finie, dont la mort est inéluctable. Et par bien des aspects cela nous est insupportable. D’abord parce que nous vivons dans une société occidentale qui n’accepte plus la mort, car elle choque trop son orgueil ; ensuite parce que, nul ne peut se représenter la mort puisqu’il s’agit d’une expérience unique et définitive ! Trop souvent nous sommes déjà pris par « la malice qui altère le jugement, par la fascination du mal  qui obscurcit le bien et la convoitise qui gâte l’esprit.« 

Alors, mes frères, nous pouvons bien nous abuser avec des grands mots, de belles idées ; mais tant que nous ne nous serons pas confrontés avec notre propre mort, avec celle d’un de nos soldats, tout cela risque d’être bien inutile au moment crucial. Si la sainte Ecriture nous fournit matière à réflexion et plus encore un guide sûr, si la contemplation et la méditation de la mort du seul Juste, Jésus-Christ est indispensable à notre compréhension, seule l’expérience de la mort à soi-même, nous permettra une préparation réelle à l’éventuel sacrifice ultime de notre propre vie.

C’est une des grandes leçons que nous pouvons tirer de la vie de votre illustre ancien, le Bienheureux Charles de Foucauld, dont la fête liturgique tombe précisément aujourd’hui. Mourir à soi, peu à peu, et si Dieu veut, finir par le don total de sa vie, par amour. J’ai peur parfois qu’une mauvaise interprétation du don de la mort ne soit que celle issue d’un sport extrême de plus, une sensation à la fois absurde et plus forte que les autres et non plus un suprême abandon d’amour… amour du prochain, amour de la Patrie, amour de Dieu. S’y préparer, c’est accepter chaque jour de mourir déjà à soi-même, mourir à son orgueil, mourir à ses vaines pensées de carrière, mourir à l’idée même de son honneur ou de sa réputation. Découvrir la pauvreté du désert, découvrir la bonté de Dieu dans l’épreuve et la tourmente, découvrir l’apparente inutilité de notre vie. « Là où je suis, là aussi sera mon serviteur » ! Or, mes amis, c’est la Croix que Jésus désigne par ses paroles ! Et c’est un honneur, c’est même le seul honneur à désirer : « Si quelqu’un me sert, mon Père l’honorera« , bien loin des récompenses et des citations…

Pas d’autre route, pas d’autre chemin de vérité et de vie : la Croix et la mort à soi-même. C’est dans cette abnégation quotidienne que vous trouverez la fidélité au témoignage exaltant, et par certains aspects écrasant, des dix mille Saint-cyriens pour lesquels et avec lesquels nous prions aujourd’hui. Ce qu’attendent de nous tous ces morts écrivait le Père Doncoeur  « c’est une fidélité. Une famille signée d’héroïsme accepte une contrainte […] Elle interdit une vie désormais quelconque. Nos morts ont des droits sur nous. Ils exigent autre chose qu’une démarche : un engagement et un don […] Une main vigoureuse nous entraîne au sacrifice, en des modes différents mais également impérieux, et –qui sait ?- peut-être demain à une mort analogue. »

« Les foules voient cela sans comprendre« , mes frères, allons-nous continuer à faire partie de ces foules ?

Homélie prononcée en la chapelle S. Paul des Ecoles de St-Cyr Coëtquidan
le 1er décembre 2007
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