Se réarmer moralement

Source : La Nef N°276 de décembre 2015
Afficher l'image d'origineLa Nef – Le Président a reconnu que nous étions en guerre : mais de quel type de guerre s’agit-il et comment gagne-t-on de telles guerres ?
Non sans peine, nos hommes politiques et nos médias acceptent enfin de dire la vérité au peuple français : nous sommes entrés dans un état de guerre… depuis dix ans ! Certes il ne s’agit pas d’une guerre classique, mais de ce que les spécialistes appellent une guerre asymétrique, une guerre terroriste. La France y a déjà été confrontée, notamment en Indochine et en Algérie. Des militaires – comme le célèbre colonel Trinquier – ont même créé un corpus de doctrine sur ce type de guerre, repris d’ailleurs par les Américains. Ce type de guerre se gagne sur le terrain militaire et, surtout, sur le terrain doctrinal. C’est sur ce deuxième point que nous sommes aujourd’hui les plus vulnérables.

Qui dit guerre dit ennemi : pourquoi avons-nous une telle peur de nommer l’ennemi ? Et qui est-il dans ce type de guerre ? Un chrétien peut-il d’ailleurs avoir des ennemis ?

La réponse est en partie dans votre question ! D’abord parce que reconnaître des « ennemis », c’était reconnaître de fait un état de guerre. Mais il y a une autre cause plus dangereuse. Notre ennemi est doctrinalement alimenté par l’islamisme, qui est une idéologie issue de l’islam. Notre société (et ses « élites » surtout) avait décrété la mort du religieux et l’avènement définitif de l’homme-moderne-athée-consommateur-festif ! Le retour effroyable du religieux par ces événements souligne la vacuité de l’idéologie consumériste athée. Quant à savoir si un chrétien peut avoir des ennemis, Jésus lui-même, dans une demande radicale, nous fournit la réponse : « mais moi je vous dis : aimez vos ennemis » (Mt 5, 44).

Les islamistes sont forts de leur « foi », sans états d’âme : qu’avons-nous à leur opposer, qu’avons-nous à défendre en termes de civilisation, nous qui baignons dans le relativisme, l’hédonisme, le matérialisme et ne cessons de nous culpabiliser et de faire repentance ?

Comme vous le dites il semble bien, à ce jour, que nous n’ayons guère de fondements idéologiques à leur opposer. Non seulement nous baignons dans cette atmosphère délétère, mais pire encore, celle-ci a été encouragée, depuis des décennies par les « élites » de notre pays. Politiques, médias, intellectuels, tous ou presque, ont chanté le multiculturalisme, la haine du catholicisme, le rejet des autorités traditionnelles, le refus de l’engagement militaire, la négation de l’honneur de servir le bien commun. À cet égard, les élites catholiques françaises portent aussi une lourde responsabilité : elles ont abandonné le combat intellectuel, dès les années 70-80, pour entrer dans la jouissance et le compromis.

Plus que de la haine de « l’Occident décadent », les islamistes n’ont-ils pas d’abord la haine du christianisme comme le laisse indiquer le communiqué de Daech après les attentats ?

Il me semble que pour la grande majorité des combattants de l’État islamique (EI), il y a une confusion complète entre Occident corrompu et christianisme. Cette confusion est entretenue volontairement par leurs dirigeants, plus cultivés et, il faut avoir le courage de le dire, par une partie des universités islamiques à travers le monde, qui ne s’intéressent que très peu, sur le plan universitaire, à connaître notre civilisation.

Dans ce contexte, comment analysez-vous la situation de l’islam, un tel drame peut-il aider les musulmans à faire évoluer leur religion par une interprétation renouvelée du Coran qui relativiserait les versets les plus violents sur lesquels s’appuient les islamistes ?

Je ne suis pas un spécialiste de l’islam. J’y compte des amis réels, y compris des imams parmi les aumôniers militaires musulmans. Je l’avais déjà écrit immédiatement après les attentats parisiens du 7 janvier : bien sûr, cette violence pose des questions fortes à nos compatriotes musulmans. L’idéologie du « padamalgame » ne saurait les y aider. Nous devons, avec charité et amitié, supplier nos concitoyens de culte musulman, de travailler à renouveler leur théologie sur les rapports islam/violence, islam/État, islam/société. Donc, si de tels drames les y poussent, tant mieux. C’est une question interne à l’islam en France (et dans le monde) qui avait été soulignée par le pape Benoît XVI, dans son fameux discours de Ratisbonne. On se souvient, avec tristesse, des réactions de l’intelligentsia occidentale et des populations musulmanes. Le champ de travail est plus que vaste !

Quelle doit être l’attitude des chrétiens face à une violence aussi barbare, quel rôle spécifique ont-ils à tenir ?

La première attitude est évidemment la prière. Prière pour les victimes, pour tous ceux qui, à tous les niveaux, œuvrent au service du bien commun et de la sécurité de notre pays. Cette prière doit se faire aussi insistante pour nous éviter d’entrer dans la spirale de la violence, et c’est pourquoi elle va jusqu’à l’exigeante demande évangélique de la prière pour les ennemis – pour leur conversion bien sûr. Cette prière n’est possible que si nous nous préservons des plages de silence. Le chrétien dans le monde ne peut se contenter de la prière – même si elle est le fondement de toute action. Il doit aussi agir. D’abord sur lui-même : à travers ces événements nous devons entendre un appel à notre propre conversion – dit autrement : avant de vouloir changer le monde, changeons-nous nous-mêmes ! Et puis, il y a le combat direct. Intellectuel d’abord : se réarmer moralement et doctrinalement exige un labeur quotidien. Enfin, chacun à sa place est invité à servir son pays et aider les forces de l’ordre.

Propos recueillis par Christophe Geffroy

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