Face aux abus, restaurer l’intelligence catholique

Résultat de recherche d'images pour "abus sexuels"Contrairement à beaucoup de ceux qui se sont exprimés ces derniers jours, je ne connaissais pas Jean Vanier, je ne l’ai jamais rencontré, pas plus d’ailleurs qu’un certain nombre d’icônes du catholicisme français des années 1980 – 2000, en passe toutes, d’être déboulonnées du piédestal sur lequel les avaient placés ceux-là même qui, aujourd’hui, pleurent leurs errances. L’air du temps aidant, on peut certes parler d’ « indignation », de « sidération », d’ « émotion », mais je crois qu’il faut surtout parler de raison, et avoir le courage d’examiner, avec lucidité et recul, comment tant de figures dites charismatiques du dernier quart du XXe siècle, se retrouvent désormais au pilori, sans que la gravité des actes qu’elles ont commis – de la pédocriminalité systématique aux dérapages ponctuels sur fond d’emprise psychologique ou spirituelle – ne soit bien sûr remise en cause.

Ce qui est choquant au premier chef, dans cette triste litanie de fondateurs devenus prédateurs,  ̶  à L’Arche, à Point-Cœur, aux Béatitudes, aux Légionnaires du Christ, à la Communauté Saint-Jean, aux Fraternités monastiques de Jérusalem, au Foyer Sainte-Marie de Douvres, et sans doute à d’autres encore non connus  ̶ , c’est autant le sordide des faits que l’affreux silence complice qui les a entourés des années durant, le relativisme moral de certaines autorités ecclésiales, ou encore le contexte délétère d’une Église de France en perte de repère. Car, il faut bien se remettre dans le contexte des terribles années de l’après Concile, quand il était plus important pour les supérieurs de pourchasser les prêtres en soutane ou en clergyman, les réfractaires au grand n’importe quoi liturgique qui tenait lieu de messe, que de soutenir les fidèles dans la foi catholique et de réprimer les prêtres, religieux et autres figures charismatiques aux mœurs déviantes.

Que l’on se rappelle les années de plomb de l’Église de France. Ces années, où trouver une messe ressemblant à ce qu’indiquait le missel romain, relevait du défi dans nombre de diocèses ! Ces années où le clergé  ̶  y compris le haut  ̶  en France n’hésitait pas à critiquer ouvertement les positions magistérielles des papes, où le catéchisme est devenu un gloubiboulga humanitaire à peine digne d’une loge maçonnique théiste, où la confusion à tous les niveaux régnait en maîtresse et était publiquement soutenue par l’épiscopat. Dans ces années-là, quelques personnalités se sont élevées contre ce chaos organisé, ce sabbat diabolique où les hommes d’Église flirtaient avec le monde. C’est là que, face à l’incurie des autorités légitimes, au milieu de ces personnalités forcément aux caractères plus que trempés pour avoir le courage de résister, de s’opposer, se sont aussi glissés des « pervers », des « manipulateurs ». Leur tâche a été d’autant aisée, que le pauvre peuple chrétien, ou ce qu’il commençait à en rester, a vu en eux des planches de salut. De là, ont pu naître en effet des « idolâtries », parce que le peuple voulait des guides, quitte à s’en remettre de manière aveugle à des loups déguisés en bergers et parce que les bergers légitimes eux n’enseignaient plus la foi catholique et favorisaient le désordre et la désobéissance.

Que l’on ne s’y trompe pas. Ce n’est pas la trop grande sacralisation du clerc qui a été la source de ces déviances ; mais bien au contraire sa désacralisation, qui dérivait à la fois de la perte du sens du sacré dans le trésor le plus précieux de l’Église, sa sainte liturgie, et des mouvements idéologiques qui traversaient la société occidentale tout entière. Ceci est bien illustré dans les cas où les manipulateurs se sont révélés être des laïcs ! Le pape François a désigné le cléricalisme sous toutes ses formes comme une expression et une cause majeure de ces dysfonctionnements dans la vie des communautés chrétiennes. Le cléricalisme, ̶  à bien distinguer du « sacré », au risque une fois de plus de tomber dans des errements déjà connus ̶ , est avant tout une tournure d’esprit, qui frappe en premier lieu les clercs dans l’Église, du fait de la charge de gouvernance qui leur est confiée par le droit canon et la tradition. Mais, il peut toucher les laïcs aussi en ce qu’il est avant tout une manière de considérer cette charge comme un exercice de pouvoir (potestas) et non un service d’autorité (auctoritas). Pour le dire avec d’autres mots : est cléricaliste toute manière d’exercer une charge – aussi minime soit-elle, comme les fleurs de la paroisse !  ̶ en la considérant comme propriété personnelle au profit premier, et parfois unique, de soi-même…

Tirer les leçons de ce triste passé récent de notre Église de France est une urgence. Prions pour que nos évêques d’aujourd’hui aient le courage de l’affronter, de l’assumer, loin de la langue de buis et du déni de réalité qui leur sont trop souvent reprochés. Restaurer l’intelligence catholique des fidèles en est une autre, ainsi que leur réapprendre la vraie liberté intérieure. Cette dernière est toujours plus exigeante et inconfortable qu’une pseudo obéissance qui camoufle difficilement paresse et panurgisme ! Nous ne devons d’obéissance inconditionnelle qu’à notre conscience (à charge pour nous précisément de l’éclairer), au Christ et à ses enseignements transmis par la tradition et le magistère authentique, au pape vicaire du Christ à la tête de son Église. Pour le reste… bon sens, prudence, libre obéissance, discernement, sensus fidei, seront toujours les meilleurs guides. Dieu le Père n’invite pas le chrétien à être infantilisé dans des institutions humaines, seraient-elles ecclésiales, mais à devenir son enfant en Jésus-Christ, afin de parvenir, au jour ultime de la rencontre avec son Créateur, à la stature d’homme glorifié.