Marcel Van

Les paradoxes de l’amour

 

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Malgré sa courte vie, Marcel Van nous donne de grandes leçons, à nous baptisés qui traversons une période bien cruelle de la vie de notre Église.

Dès son plus jeune âge, Marcel indique qu’il souhaite devenir prêtre. Placé chez un curé pour cela, il devra subir la méchanceté et les mauvais traitements de ce dernier, et même, thème ô combien trop actuel, la perversions d’un des catéchistes ! Pourtant son désir de se donner à Jésus reste intacte. Sur ce chemin vers la vie religieuse, il rencontre encore bien des difficultés. Pourtant sa persévérance, sa fidélité et sa confiance, lui permettront enfin d’accéder à la vie religieuse consacrée. Ses écrits sur le sacerdoce sont impressionnants.

Ainsi, dans la grande confusion créée par les scandales moraux révélés d’une frange odieuse du clergé, nous devons garder néanmoins un grand amour du sacerdoce catholique, immense don du Cœur du Christ à l’humanité. Comme me le disait un jeune étudiant en médecine, rencontré récemment dans un train : « je suis devenu plus méfiant vis-à-vis des prêtres, mais je reste confiant et reconnaissant pour le sacerdoce ». Retirons donc cette belle leçon d’amour du sacerdoce, de la vie et des écrits de Marcel Van.

Un autre aspect, en apparence tout aussi paradoxal, peut nous toucher dans la vie de Marcel. Alors qu’ il est vietnamien, dans son pays colonisé par le nôtre, il a développé un amour quasi charnel, pour la France. Cet amour de la patrie française transpire dans ses écrits jusqu’à cette si touchante prière pour la France. Sa fidélité à la France le conduira d’ailleurs à la mort. Comme nous devrions  aussi en tirer de bonnes résolutions pour savoir mieux aimer et servir notre patrie, prendre en considération dans nos vies cette réalité charnelle de notre existence et accepter que le service du bien commun vienne parfois bousculer notre individualisme de catholiques installés. Avec la figure lumineuse de Marcel Van restons fidèles aux fondamentaux de notre vie chrétienne, le regard fixé sur les beautés de la Foi et nos actions ancrées dans la réalité du service et de l’amour du prochain.

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Raymond Halter

Reconstruire nos âmes

 

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Comme pour un saint Ignace de Loyola blessé et obligé de garder le lit, le père Raymond Halter voit sa vie spirituelle basculer, après un accident de voiture en 1972. Entré chez les Marianistes, prêtre depuis 1957, il était alors aumônier d’étudiants à Bordeaux. Bien souvent, dans nos propres vies, Dieu agit ainsi. Par les méandres mystérieux des événements, parfois dramatiques, Dieu nous invite à le rencontrer plus intimement, à prendre plus au sérieux son appel d’amour.

Ainsi, après cet accident, Raymond Halter redécouvre la prière intérieure et, au même moment, rencontre le Renouveau charismatique. Il en devient même une des grandes figures et sera ainsi désigné en 1983 comme expert auprès de la Conférence des Évêques de France sur les sujets touchant aux mouvements charismatiques. En ce sens, la figure du Père Raymond Halter est assez emblématique de cette Église de France des années 80-90, dans laquelle beaucoup de fidèles catholiques trouvèrent refuge auprès des mouvements charismatiques pour asseoir une vie spirituelle qui leur semblait, trop souvent négligée par le clergé diocésain, lancé dans de nombreuses expériences apostoliques activistes.

La vie spirituelle du père Raymond a toujours été marquée, dès ses débuts, par une grande dévotion à la Vierge Marie. Assez naturellement, en 1989, à la demande du cardinal archevêque d’Abidjan, il rejoint la Côte d’Ivoire, pour créer un grand sanctuaire marial avec l’aide du Renouveau charismatique. Il exercera alors une profonde influence sur le catholicisme ivoirien, par ses enseignements, mais plus encore par sa disponibilité à exercer les charismes de délivrance et de consolation des âmes. Dans notre période vouée au chaos et au matérialisme, la réponse qu’il fit au grand écrivain Marek Halter résonne prophétiquement : « – Pourquoi prêtre ? – Parce que j’ai compris que le désastre n’était pas seulement physique, mais moral. Qu’il fallait reconstruire le monde, certes, mais aussi l’âme de l’homme.»

 

Paru dans Parole et Prière, mars 2019

Père Jérôme

Un phare dans la nuit

 

Image associéeLa découverte, tout jeune homme, des premiers écrits du Père Jérôme, publiés par son disciple le Père Nicolas, fut un éblouissement et contribua beaucoup à la fortification de ma vocation sacerdotale.C’est donc peu, de dire à quel point je recommande la lecture de ce grand maître de la vie spirituelle. La biographie, fort réussie, que lui a consacrée Anne Bernet (éditions du Cerf) permet de suivre, pas à pas, la consécration d’un jeune homme suisse, puis d’un moine trappiste, à une unique aventure : celle de la prière, de l’amitié avec le seul Ami, Jésus.

Plus encore, la lecture, des écrits de Père Jérôme nous entraîne, à sa suite, dans cette œuvre laborieuse de toute vie chrétienne : bâtir son intimité spirituelle, dans le silence, la prière et la contemplation.  Père Jérôme ne se paye pas de mot, et dans les sages conseils qu’il prodigue au jeune père Nicolas, le premier de tous est de lui apprendre l’âpreté de la vie spirituelle et de prière. Vivre un « cœur à cœur » avec le Christ, c’est vouloir tenir dans ses bras Celui qui est insaisissable – Car toujours dure longtemps, 1986. Pas de mensonge sous la plume de celui qui en sait le prix et en avertit son jeune ami. Deuxième leçon, sur ce rude chemin, il est nécessaire de trouver un père, des maîtres et des amis ; on ne peut s’y aventurer seul et sans guide, comme dans les montagnes qui furent chères au jeune suisse – L’art d’être disciple, 1988. Seul un homme qui accepte la solitude du silence et les combats les plus concrets qu’elle exige, peut entrer dans la paix de l’intimité divine – Vigilant dan la nuit, 1995.

Pas un jour je n’ai regretté la rencontre, par les livres,  de Père Jérôme, il est devenu au fil des ans un véritable père, un premier de cordée, bien souvent dans les moments de doute un phare qui éclaire mes propres nuits, et dont les rayons chassent en partie les peurs et les découragements. Merci à Dieu d’avoir placé en ce siècle un tel témoin. Merci à ses frères trappistes de nous en conserver et livrer l’héritage.

 

Chronique parue dans Parole et Prière, septembre 2018

In memoriam

Père Michel Koch

Un aumônier militaire comme on les aime

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Toute rencontre avec Michel ne pouvait être que source d’étonnements, tant sa personnalité sortait de l’ordinaire. D’autres l’ont beaucoup mieux connu que moi ; mais depuis l’annonce de sa mort, me tient le désir d’écrire quelques mots pour lui rendre hommage. En effet, malgré ses immenses qualités – souvent occultées par un abord rude et dérangeant – sa pudeur et son humilité pastorale ne lui vaudront, sans doute que peu d’hommages officiels de nos institutions communes – Église et Armées. Il fut pourtant un amoureux des deux.

Mon premier contact avec le père Michel Koch, fut d’aller le relever sur position au sud Liban, dans le cadre de la FINUL, en 2001. Un confrère m’avait prévenu : « Ah, tu vas relever Michel ! Bon courage… emporte avec toi quelques litres de Javel pour nettoyer tout. » Je découvris, en effet, que le bon père Michel, était fâché, de longue date, avec Mme Propreté, et je mis plus de quinze jours, à chasser du bungalow de l’aumônerie, les diverses odeurs qui s’y étaient accumulées depuis quatre mois, dont la moins désagréable était celle du cigare qu’il fumait, même au lit !

Au delà de cet aspect, Michel était une « grande gueule », comme on les aime dans les armées – mais à petite dose – et comme on les apprécie peu dans l’Église. Il disait tout haut et avec courage ce qu’il pensait, quitte à devoir parfois reconnaître ses erreurs. C’était un passionné du Christ ; et bien avant le Pape François, pour lui, les périphéries étaient concrètes. C’était d’abord le monde des appelés – puis celui des engagés -, qu’il préférait de loin aux « chafouineries tiédasses » du monde des officiers catholiques ! Il s’intéressa de près aussi au monde des « rave party », de la « techno », et était capable d’en parler avec des férus de ce genre musical.  Dans la même veine, il était proche des motards et a prêché le fameux pèlerinage de la Madone-des-Motards à Porcaro.

Derrière une apparence de soudard, avec sa voix tonitruente comme son rire, et son accent lorrain, Michel lisait beaucoup. De la spiritualité, de la théologie, de l’histoire, du vécu militaire. Son rêve, sur ce dernier point, aurait été d’être aumônier parachutiste. A défaut de pouvoir l’être, il eut toujours une profonde affection pour les paras, et devint même un ami du général Bigeard, qu’il visitait régulièrement. Les cadres d’une de mes compagnies du 3e RPIMa en gardèrent longtemps un souvenir ému, se souvenant du moment où, en manœuvres dans le grand Est, ils furent invités par le Padre Koch, qui leur servit la choucroute, directement à la main, de la soupière à la gamelle ! Cette proximité avec le monde para nous rapprocha, malgré toutes nos différences. Et Michel de s’écrier contre certains – il avait tendance à déformer tous les noms propres – :  « Vesnard (sic), je le connais moi Vesnard, c’est pas un intégriste : il a même lu Vatican II » ! C’est ainsi que, de mon côté, je réussis à convaincre le Père de Pommerol, qui était alors directeur de la délégation française du PMI, d’engager le père Koch, pour animer le chemin de croix des Français à Lourdes. Ce fut une immense joie pour Michel, et un chemin de croix « dépotant », dont beaucoup garderont un vif souvenir.

Alors que j’étais aumônier aux Ecoles de Saint-Cyr Coëtquidan, je reçu pour deux jours la visite de ce cher Michel, qui venait en « repérage » à Porcaro, pour la Madone des Motards. Par précaution (sic) je le logeai au mess militaire, et l’invitai à dîner chez « Norby », un restaurant célèbre auprès des élèves. Pendant que nous y dînions, un groupe de saint-cyriens arrive. Avec politesse, ils viennent me saluer de nombreux « KOCHbonsoir Padre« , se demandant qui pouvait être le semi clochard, avec lequel se trouvait leur aumônier. Je leur enjoints donc de saluer, avec respect, l’aumônier Michel Koch, du camp de Bitche. Ils s’exécutèrent, malgré leur surprise et, de s’entendre répondre ceci : « Ah oui, les saints-cyriens ! Ah oui ! Ca, c’est petite bite ! Petite bite, les saints-cyriens ! A Saint-Cyr tout le monde salue l’aumônier, mais arrivé en régiment y’a plus personne. » Voilà, c’était toute la délicatesse « rentre-dedans » du cher Michel. Nous en avons bien ri après avec les élèves présents, qui ont, je l’espère retenu la leçon, lors de leur arrivée en régiment.

Beaucoup d’anecdotes pourraient encore être racontées sur ce personnage haut en couleur. Aujourd’hui un fond de tristesse m’habite, et m’habitera encore longtemps quand je penserai à lui : il me manquera.  Sa forte personnalité manquera singulièrement au diocèse aux armées. Cher Michel, merci de tout ce que tu nous as apporté dans notre aumônerie militaire. Nous serons nombreux à conserver ton souvenir, dans la prière d’abord, mais aussi en buvant un coup à ta santé et en nous remémorant tes « hauts faits » d’aumônier de terrain.

Tu avais une grande dévotion pour Jean-Paul II, une dévotion profonde à ton saint Patron. Puissent-ils désormais t’accueillir et intercéder pour toi auprès du Seigneur pour que tu trouves le repos du bon serviteur qui n’a pas ménagé sa peine au long du jour dans la vigne du Seigneur… et sur les bas côté de la vigne !

 

Bordeaux, 13 mars 2018

 

Guillaume de Saint-Thierry

Amour et vérité se rencontrent

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« Guillaume naquit à Liège vers 1075. De famille noble, doté d’une intelligence vive et d’un amour inné pour l’étude, il fréquenta de célèbres écoles de l’époque, comme celle de sa ville natale et de Reims, en France. Il entra en contact personnel avec Abélard, le maître qui appliquait la philosophie à la théologie, de manière si originale, qu’il suscita de nombreuses perplexités et oppositions » (Benoit XVI).

Au-delà des leçons remarquables de vie spirituelle que Guillaume développe dans ses nombreuses œuvres, au-delà de sa vie monastique passionnée de Dieu, vouée au silence et à la prière, face aux dérives d’Abélard, il n’hésitera pas à entrer en lice.

Pourtant, en 1135, à cinquante ans, il s’était retiré comme simple moine en l’abbaye de Signy, une fondation de Cîteaux dans les Ardennes. L’idéal de cette maison le rapproche de son ami Bernard et lui permet, en le déchargeant de tout souci administratif, de se livrer, comme il écrit, au « fécond repos » de la contemplation. Durant quelques années, il peut vaquer librement aux recherches spirituelles, pour lesquelles il se sent fait. Mais son repos n’a qu’un temps. On parle beaucoup en France de Pierre Abélard, ce grand esprit qui inaugure, en théologie, une méthode assez neuve, vouée à un grand avenir, mais qui n’inspire alors que des craintes assez fondées.

Le sens théologique de Guillaume est heurté par la hardiesse et surtout la logomachie du novateur. Il relève dans ses écrits, puis réfute des propositions erronées ou des abus de langage. Sa Dispute contre Abélard communiquée à saint Bernard, est à l’origine du procès qui aboutit, en 1140, à la condamnation définitive du malheureux professeur. Cet incident nous révèle un Guillaume soucieux d’orthodoxie et nous vaut, de sa part, une vigoureuse apologie de la foi traditionnelle : le Miroir de la foi , l’Énigme de la foi  (traité de la Trinité), un Commentaire sur l’épître aux Romains.

Belle leçon, d’un contemplatif, amoureux de l’Amour, pour nous catholiques, si prompts parfois à nous satisfaire de demies vérités pour ne pas heurter nos amis ou nos relations…

 

Paru dans Parole et Prière, mars 2018

En hommage à Christophe Marcille +

Homélie prononcée pour ses obsèques, le vendredi 29 décembre 2017, à Reims

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Christophe et son épouse Sabine – Il laisse neuf enfants –

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Mes enfants, mes petits enfants tant je vous connais, si je m’adresse à vous maintenant, dans ce moment terrible que nous vivons ensemble, ce n’est pas un effet de style, mais c’est ce que votre maman m’a demandé hier : « Padre, parlez aux enfants ». Je vais essayer de le faire. Mais que dit-on à des enfants qui ont perdu leur papa ? Que leur dit-on, quand soi-même, on a encore la chance d’avoir son propre père ? Alors, je me pose des questions, qui sans doute traversent votre esprit à cette heure, comme celui de tous ceux, si nombreux, qui sont venus nous rejoindre cet après-midi. A cette heure où Christophe, votre papa, nous laisse dans le désarroi en nous ayant quitté si vite.

La première question qui m’est venue est la suivante : est-ce que avoir la foi, ça aide ? Avoir la foi, rend-il les choses plus faciles ? Oui et non. Beaucoup de nos concitoyens, vous le savez, autour de nous, ne sont plus chrétiens que de nom, ou même font profession de ne croire en rien, d’être des athées. Ils pensent qu’avoir la foi, croire en Dieu, ce serait avoir des réponses définitives, immédiates, sur tous les sujets. Or, le Dieu auquel nous croyons, Celui dont l’Évangile vient d’être proclamé, c’est un Dieu d’amour, c’est un Dieu qui nous aime, c’est le Dieu qui a créé le monde, qui a créé l’homme et la femme, c’est le « bon Dieu » ! Et l’on y croit ! Mais alors, pourquoi le « bon Dieu » permet-il qu’un papa parte si tôt ? Si Dieu était Dieu, disent tant de nos contemporains, le mal ne serait pas là ! Chrétiens, nous devons avoir le courage de dire que la Foi n’est pas une réponse à tout ! Elle n’est pas une « assurance-tout-risque » ; la Foi ce n’est pas : « j’ai la Foi et plus ne rien me touche » ! Si c’était cela, ce serait atroce, inhumain. Ce serait odieux. La Foi, au contraire, pose sans cesse des questions. Elle interroge, elle interpelle. Celui qui est athée, qui a décidé que Dieu n’existe pas, possède sa réponse : tout est absurde, puisque après la mort il n’y a rien. Il n’y a donc plus de question ! Je ne dis pas que cela est facile à vivre… mais il n’y a plus de questionnement. Pour nous qui avons la Foi, comment arrivons-nous à concilier ce Dieu d’amour auquel nous adhérons de tout notre cœur, de toute notre âme, avec tout cela ? Pourquoi Dieu permet-il la souffrance ? Comment arrivons-nous à concevoir cela ? Pourquoi Dieu permet-il la mort ? Pourquoi Dieu me laisse-t-il vivre ce moment précis ? C’est une vraie question. Comment pouvons-nous répondre à cette question ? Y-a-t-il seulement une réponse ?

A une époque, il n’y a pas si longtemps, j’ai dû accompagner de nombreuses familles de nos militaires morts en Afghanistan. Les journalistes rencontrés me demandaient : « Comment faites-vous ? Que leur dites-vous ? » Mais quelles paroles voulez-vous prononcer, quand vous emmenez des enfants, des mamans, des épouses, des pères, devant la dépouille de celui qu’ils ont définitivement perdu ? On ne peut pas vivre le deuil d’une famille à sa place. On peut juste être avec une famille dans son deuil. « Mais vous, mon père, insistaient-ils ? Mais vous ? » Alors je leur répondais : je rentre chez moi, dans ma chapelle, je me place face au Saint-Sacrement, dans le silence. Là, j’interroge mon Dieu : pourquoi ? Pourquoi ? Soudain ce sont les larmes qui surgissent, des pleurs qui viennent rejoindre ceux-là mêmes que Jésus, notre Dieu, a versés : sur son ami Lazare, sur les femmes de Jérusalem… Paradoxe ensuite, car au milieu de ces larmes, une espérance surgit, mes chers enfants : la mort n’est pas une création de Dieu. Dieu n’a pas voulu la mort. Non, la mort est entrée dans le monde à cause du péché des hommes, à cause de la folie de nos premiers parents qui ont voulu se faire les égaux de Dieu. Ce n’était pas le projet de Dieu ! Dieu n’est pas dans la mort. Dieu n’a pas créé la mort ! Dieu est allé beaucoup plus loin : Dieu s’est fait homme. En Jésus, Il est venu vivre la mort avec nous, pour nous délivrer d’elle. Projet insensé aux yeux des hommes ; la folie de Dieu : venir rejoindre l’homme au cœur même de la mort.

Ce n’est pas une réponse que je suis en train de vous donner : j’essaie de méditer avec vous comment, comme chrétiens, nous n’avons plus à avoir peur de la mort. Elle est un châtiment. A cause de ce fichu péché originel de nos premiers parents, nous devons tous passer par la mort ; la mort nous blesse, car elle détruit une vie, elle défait des liens d’affections que nous avions tissés. Mais nous le savons, Dieu lui-même a traversé la mort ; ce Dieu auquel nous croyons, dont nous venons de célébrer à Noël l’Incarnation. Ce petit Enfant dans la Crèche, nous pouvons dire d’une certaine façon qu’il est né… pour mourir. Avec le sacrifice de sa vie, Il nous rend, par la Croix, la vie éternelle. Il nous réconcilie avec son Père. Ah certes, ce n’est pas une réponse, au sens mathématique, comme deux et deux font quatre ! Là commence la Foi : nous commençons à entrapercevoir une lumière dans les ténèbres. Dieu invisible s’est rendu visible, Lumière de Lumière, Il est venu dans nos ténèbres pour les dissiper. Là, c’est notre cœur qui commence à comprendre, à saisir avant même notre intelligence : Dieu est venu nous rejoindre au plus profond du mystère de nos souffrances. Là est notre consolation : Dieu ne vient pas supprimer nos souffrances, Il vient les vivre avec nous. Au moment où votre papa a vécu ce passage, que nous appelons la mort, au moment, pour reprendre les mots de saint Paul, où il est passé de l’autre côté du miroir, vous pouvez être certains qu’il n’était pas seul : Dieu était avec lui ! Comment en serait-il autrement, alors que juste avant de partir de la maison, il récitait le chapelet – à sa demande – avec votre maman. Oui, dans ce grand moment de sa vie, soyons certains que la Vierge Marie, Notre Seigneur Jésus, étaient avec lui.

Une autre question m’a traversé l’esprit, comme à bien d’autres ici. Pourquoi Dieu permet-il qu’un si grand malheur vienne vous toucher, alors que votre maman a déjà connu la souffrance de perdre son premier mari, tout jeune, le lieutenant Efflam Huon de Penanster, mort en Somalie ? J’entends votre maman m’annonçant le décès de votre père, disant : « mais qu’est-ce que le bon Dieu a dans la tête ? » Si nous pouvions répondre à cette question, alors nous serions  Dieu nous-mêmes ! Là aussi, à défaut de réponse, on peut sans doute entrevoir une lueur. Je me suis rappelé les écrits d’une grande sainte polonaise, sainte Faustine, apôtre de la Miséricorde divine. Vous savez, nous avons débuté cette messe à trois heures de l’après-midi, un vendredi, précisément parce que votre maman voulait que nous commencions à l’heure de la Miséricorde, l’heure de la mort de Jésus en Croix. L’heure où Dieu veut étendre sa Miséricorde sur les âmes. Quelle réponse à ma question ? Je ne sais pas, mais sainte Faustine nous donne une piste dans son Petit journal : Dieu choisit certaines âmes, que sainte Faustine appelle les âmes privilégiées. A ces âmes, Il demande plus qu’aux autres. C’est ainsi qu’avec humour une autre grande sainte, sainte Thérèse d’Avila, interpellait avec vigueur le Seigneur : « Si c’est ainsi que vous traitez vos amis, il n’est pas étonnant que vous en ayez si peu ». Les âmes privilégiés ne sont pas des âmes qui bénéficieraient de privilèges comme le monde les entend. Pas du tout : leur grand privilège, c’est d’être associées, d’une manière toute spéciale, à la Croix du Seigneur Jésus. Regardez la sainte Vierge qui emmène, avec saint Joseph, l’Enfant Jésus au Temple. Elle s’entend dire cette parole par le vieillard Siméon : « Et toi un glaive transpercera ton cœur ». Drôle de manière de célébrer la joie d’une naissance. Regardez, comment, la divine liturgie de l’Eglise, au cœur même du mystère si joyeux de la Nativité, plante pour ainsi dire le mystère de la Croix et de la souffrance : les saints innocents de Béthéem, le protomartyr Etienne… Ce ne sont pas des réponses bien sûr, mais c’est déjà un chemin qui se dessine. Il nous faut beaucoup d’humilité pour réaliser que tout cela dépasse notre entendement. Que pouvons-nous répondre face au mal : ouvrir notre cœur.

Au moment d’ouvrir mon cœur, me revient le souvenir de votre papa que j’ai le désir, cet après-midi, de vous partager. Son humilité. Sa simplicité. Son sens de l’accueil, quand je me suis retrouvé ici à Reims, dans une période difficile de ma vie de prêtre. Votre cher papa m’a toujours reçu avec charité… même si je venais « flinguer » sa cave à whiskys ! Il était là, accueillant, simple, modeste, fidèle en amitié. Fidélité : un mot qui le caractérise aussi. Fidélité au devoir d’état, même et surtout quand cela coûte. Fidélité aux traditions. Pas aux traditions au sens étriqué du mot : on fait comme ça parce que on a toujours fait comme ça. Non, le sens des traditions françaises, comme quelque chose de vivant, qu’il aimait, qu’il avait appris à connaître, sur lequel il avait réfléchi, auquel il adhérait de tout son être. L’amour de la France, dont il était fier de servir le drapeau dans la Réserve opérationnelle de l’Armée de Terre, l’amour de l’Église et de sa liturgie, l’amour des belles choses héritées de nos ancêtres. En accueillant, pour créer un foyer avec amour, votre maman après son premier veuvage, c’était aussi une manière pour lui d’aimer la France et de rendre hommage au sacrifice du lieutenant Huon de Penanster. C’est tout cela que vous lègue votre papa. Regardez aujourd’hui dans cette église de Reims ! Regardez le nombre de prêtres, sept un chiffre biblique – et pourtant votre cher papa trouvait qu’à partir de deux présents, c’était tout juste supportable ! -. Regardez tous les amis ici présents, toute votre famille, tous ces militaires en tenues ou non. Tout cela représente bien ce qu’était votre papa, l’héritage de fidélités qu’il vous lègue, la beauté de la vie qu’il a menée. De cette vision vient aussi notre espérance. C’est pourquoi, à la fin de cette messe de Requiem, vous avez choisi de chanter le chant de Noël Adeste fideles. Nous allons chanter joyeusement : allons à la crèche ! Pour votre papa, c’est fait : il y est pour de vrai à la Crèche, il nous y précède. Du moins, c’est ce que nous voulons pour lui. Il n’était pas parfait. Comme nous, il a redit des centaines de fois « priez pour nous pauvres pécheurs » ; et nos prières pour lui implorent le Seigneur pour qu’il soit désormais au pied de la Crèche en Paradis. Pas pour se reposer… il ne manquerait plus que cela ! Mais pour veiller sur vous. Dieu sait qu’il a déjà beaucoup fait pour chacun de vous, mais désormais, en Dieu, il pourra œuvrer encore plus et veiller sur chacun de vous.

Vous voyez, mes petits enfants, chers amis, nous autres, pauvres humains, nous avons peu de réponses ; mais Dieu nous envoient tant de signes de sa présence, même au cœur de la souffrance et de la mort que nous pouvons alors nous écrier, malgré tout : tout est beau !

Oui mes petits enfants, avec Dieu, tout est beau.

Père Joseph-Marie Perrin op

L’amitié terreau de la sainteté

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« Notre liberté c’est de choisir les êtres auprès de qui nous nous sentons meilleurs. » En quelques mots ciblés, le Père Joseph Marie Perrin, décrit ce qui sera un des fondements de sa vie.

Dominicain, aveugle, toute sa vie sera marquée par des amitiés profondes, durables, et fructueuses. Parmi les plus célèbres : Simone Weil, la philosophe, qui écrira à son sujet : « La distance n’empêchera pas ma dette envers vous de s’accroître avec le temps, de jour en jour. Car elle ne m’empêchera pas de penser à vous. Et il est impossible de penser à vous sans penser à Dieu. » Quel hommage à l’amitié, quand celle-ci nous rapproche de Dieu lui-même. C’est une dimension parfois trop peu soulignée dans nos vies spirituelles : combien les bonnes amitiés nous construisent et nous mènent sur les pas de Dieu.

« Je voudrais rendre témoignage de ce que je dois à certaines rencontres d’hommes ou de femmes qui m’ont fait être ce que je suis. » écrit le père Perrin dans son autobiographie Comme un veilleur attend l’aurore. L’amitié vraie suppose une confiance absolue en l’autre, comme on peut se confier à Jésus l’Ami des amis. « Le propre de l’amitié est la parfaite transparence, la communion totale qui exclut les secrets, les attitudes prises. Pour tous, on est un personnage, un visage : pour l’ami, on est soi-même. » Combien ces paroles sont justes – en particulier pour les prêtres dont la vie les pousse à être bien souvent des « personnages », au risque de s’y perdre !

Prions le Seigneur d’envoyer auprès de nous de tels amis ! Prions-le de savoir les reconnaître et de nous obtenir la délicatesse qui entretient ces amitiés ! Durant notre pèlerinage terrestre, ces amitiés-là, sources de vraie joie, sont le terreau sur lequel germe, humblement, notre sainteté.

Chronique parue dans Parole et Prière janvier 2018