En hommage à Christophe Marcille +

Homélie prononcée pour ses obsèques, le vendredi 29 décembre 2017, à Reims

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Christophe et son épouse Sabine – Il laisse neuf enfants –

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Mes enfants, mes petits enfants tant je vous connais, si je m’adresse à vous maintenant, dans ce moment terrible que nous vivons ensemble, ce n’est pas un effet de style, mais c’est ce que votre maman m’a demandé hier : « Padre, parlez aux enfants ». Je vais essayer de le faire. Mais que dit-on à des enfants qui ont perdu leur papa ? Que leur dit-on, quand soi-même, on a encore la chance d’avoir son propre père ? Alors, je me pose des questions, qui sans doute traversent votre esprit à cette heure, comme celui de tous ceux, si nombreux, qui sont venus nous rejoindre cet après-midi. A cette heure où Christophe, votre papa, nous laisse dans le désarroi en nous ayant quitté si vite.

La première question qui m’est venue est la suivante : est-ce que avoir la foi, ça aide ? Avoir la foi, rend-il les choses plus faciles ? Oui et non. Beaucoup de nos concitoyens, vous le savez, autour de nous, ne sont plus chrétiens que de nom, ou même font profession de ne croire en rien, d’être des athées. Ils pensent qu’avoir la foi, croire en Dieu, ce serait avoir des réponses définitives, immédiates, sur tous les sujets. Or, le Dieu auquel nous croyons, Celui dont l’Évangile vient d’être proclamé, c’est un Dieu d’amour, c’est un Dieu qui nous aime, c’est le Dieu qui a créé le monde, qui a créé l’homme et la femme, c’est le « bon Dieu » ! Et l’on y croit ! Mais alors, pourquoi le « bon Dieu » permet-il qu’un papa parte si tôt ? Si Dieu était Dieu, disent tant de nos contemporains, le mal ne serait pas là ! Chrétiens, nous devons avoir le courage de dire que la Foi n’est pas une réponse à tout ! Elle n’est pas une « assurance-tout-risque » ; la Foi ce n’est pas : « j’ai la Foi et plus ne rien me touche » ! Si c’était cela, ce serait atroce, inhumain. Ce serait odieux. La Foi, au contraire, pose sans cesse des questions. Elle interroge, elle interpelle. Celui qui est athée, qui a décidé que Dieu n’existe pas, possède sa réponse : tout est absurde, puisque après la mort il n’y a rien. Il n’y a donc plus de question ! Je ne dis pas que cela est facile à vivre… mais il n’y a plus de questionnement. Pour nous qui avons la Foi, comment arrivons-nous à concilier ce Dieu d’amour auquel nous adhérons de tout notre cœur, de toute notre âme, avec tout cela ? Pourquoi Dieu permet-il la souffrance ? Comment arrivons-nous à concevoir cela ? Pourquoi Dieu permet-il la mort ? Pourquoi Dieu me laisse-t-il vivre ce moment précis ? C’est une vraie question. Comment pouvons-nous répondre à cette question ? Y-a-t-il seulement une réponse ?

A une époque, il n’y a pas si longtemps, j’ai dû accompagner de nombreuses familles de nos militaires morts en Afghanistan. Les journalistes rencontrés me demandaient : « Comment faites-vous ? Que leur dites-vous ? » Mais quelles paroles voulez-vous prononcer, quand vous emmenez des enfants, des mamans, des épouses, des pères, devant la dépouille de celui qu’ils ont définitivement perdu ? On ne peut pas vivre le deuil d’une famille à sa place. On peut juste être avec une famille dans son deuil. « Mais vous, mon père, insistaient-ils ? Mais vous ? » Alors je leur répondais : je rentre chez moi, dans ma chapelle, je me place face au Saint-Sacrement, dans le silence. Là, j’interroge mon Dieu : pourquoi ? Pourquoi ? Soudain ce sont les larmes qui surgissent, des pleurs qui viennent rejoindre ceux-là mêmes que Jésus, notre Dieu, a versés : sur son ami Lazare, sur les femmes de Jérusalem… Paradoxe ensuite, car au milieu de ces larmes, une espérance surgit, mes chers enfants : la mort n’est pas une création de Dieu. Dieu n’a pas voulu la mort. Non, la mort est entrée dans le monde à cause du péché des hommes, à cause de la folie de nos premiers parents qui ont voulu se faire les égaux de Dieu. Ce n’était pas le projet de Dieu ! Dieu n’est pas dans la mort. Dieu n’a pas créé la mort ! Dieu est allé beaucoup plus loin : Dieu s’est fait homme. En Jésus, Il est venu vivre la mort avec nous, pour nous délivrer d’elle. Projet insensé aux yeux des hommes ; la folie de Dieu : venir rejoindre l’homme au cœur même de la mort.

Ce n’est pas une réponse que je suis en train de vous donner : j’essaie de méditer avec vous comment, comme chrétiens, nous n’avons plus à avoir peur de la mort. Elle est un châtiment. A cause de ce fichu péché originel de nos premiers parents, nous devons tous passer par la mort ; la mort nous blesse, car elle détruit une vie, elle défait des liens d’affections que nous avions tissés. Mais nous le savons, Dieu lui-même a traversé la mort ; ce Dieu auquel nous croyons, dont nous venons de célébrer à Noël l’Incarnation. Ce petit Enfant dans la Crèche, nous pouvons dire d’une certaine façon qu’il est né… pour mourir. Avec le sacrifice de sa vie, Il nous rend, par la Croix, la vie éternelle. Il nous réconcilie avec son Père. Ah certes, ce n’est pas une réponse, au sens mathématique, comme deux et deux font quatre ! Là commence la Foi : nous commençons à entrapercevoir une lumière dans les ténèbres. Dieu invisible s’est rendu visible, Lumière de Lumière, Il est venu dans nos ténèbres pour les dissiper. Là, c’est notre cœur qui commence à comprendre, à saisir avant même notre intelligence : Dieu est venu nous rejoindre au plus profond du mystère de nos souffrances. Là est notre consolation : Dieu ne vient pas supprimer nos souffrances, Il vient les vivre avec nous. Au moment où votre papa a vécu ce passage, que nous appelons la mort, au moment, pour reprendre les mots de saint Paul, où il est passé de l’autre côté du miroir, vous pouvez être certains qu’il n’était pas seul : Dieu était avec lui ! Comment en serait-il autrement, alors que juste avant de partir de la maison, il récitait le chapelet – à sa demande – avec votre maman. Oui, dans ce grand moment de sa vie, soyons certains que la Vierge Marie, Notre Seigneur Jésus, étaient avec lui.

Une autre question m’a traversé l’esprit, comme à bien d’autres ici. Pourquoi Dieu permet-il qu’un si grand malheur vienne vous toucher, alors que votre maman a déjà connu la souffrance de perdre son premier mari, tout jeune, le lieutenant Efflam Huon de Penanster, mort en Somalie ? J’entends votre maman m’annonçant le décès de votre père, disant : « mais qu’est-ce que le bon Dieu a dans la tête ? » Si nous pouvions répondre à cette question, alors nous serions  Dieu nous-mêmes ! Là aussi, à défaut de réponse, on peut sans doute entrevoir une lueur. Je me suis rappelé les écrits d’une grande sainte polonaise, sainte Faustine, apôtre de la Miséricorde divine. Vous savez, nous avons débuté cette messe à trois heures de l’après-midi, un vendredi, précisément parce que votre maman voulait que nous commencions à l’heure de la Miséricorde, l’heure de la mort de Jésus en Croix. L’heure où Dieu veut étendre sa Miséricorde sur les âmes. Quelle réponse à ma question ? Je ne sais pas, mais sainte Faustine nous donne une piste dans son Petit journal : Dieu choisit certaines âmes, que sainte Faustine appelle les âmes privilégiées. A ces âmes, Il demande plus qu’aux autres. C’est ainsi qu’avec humour une autre grande sainte, sainte Thérèse d’Avila, interpellait avec vigueur le Seigneur : « Si c’est ainsi que vous traitez vos amis, il n’est pas étonnant que vous en ayez si peu ». Les âmes privilégiés ne sont pas des âmes qui bénéficieraient de privilèges comme le monde les entend. Pas du tout : leur grand privilège, c’est d’être associées, d’une manière toute spéciale, à la Croix du Seigneur Jésus. Regardez la sainte Vierge qui emmène, avec saint Joseph, l’Enfant Jésus au Temple. Elle s’entend dire cette parole par le vieillard Siméon : « Et toi un glaive transpercera ton cœur ». Drôle de manière de célébrer la joie d’une naissance. Regardez, comment, la divine liturgie de l’Eglise, au cœur même du mystère si joyeux de la Nativité, plante pour ainsi dire le mystère de la Croix et de la souffrance : les saints innocents de Béthéem, le protomartyr Etienne… Ce ne sont pas des réponses bien sûr, mais c’est déjà un chemin qui se dessine. Il nous faut beaucoup d’humilité pour réaliser que tout cela dépasse notre entendement. Que pouvons-nous répondre face au mal : ouvrir notre cœur.

Au moment d’ouvrir mon cœur, me revient le souvenir de votre papa que j’ai le désir, cet après-midi, de vous partager. Son humilité. Sa simplicité. Son sens de l’accueil, quand je me suis retrouvé ici à Reims, dans une période difficile de ma vie de prêtre. Votre cher papa m’a toujours reçu avec charité… même si je venais « flinguer » sa cave à whiskys ! Il était là, accueillant, simple, modeste, fidèle en amitié. Fidélité : un mot qui le caractérise aussi. Fidélité au devoir d’état, même et surtout quand cela coûte. Fidélité aux traditions. Pas aux traditions au sens étriqué du mot : on fait comme ça parce que on a toujours fait comme ça. Non, le sens des traditions françaises, comme quelque chose de vivant, qu’il aimait, qu’il avait appris à connaître, sur lequel il avait réfléchi, auquel il adhérait de tout son être. L’amour de la France, dont il était fier de servir le drapeau dans la Réserve opérationnelle de l’Armée de Terre, l’amour de l’Église et de sa liturgie, l’amour des belles choses héritées de nos ancêtres. En accueillant, pour créer un foyer avec amour, votre maman après son premier veuvage, c’était aussi une manière pour lui d’aimer la France et de rendre hommage au sacrifice du lieutenant Huon de Penanster. C’est tout cela que vous lègue votre papa. Regardez aujourd’hui dans cette église de Reims ! Regardez le nombre de prêtres, sept un chiffre biblique – et pourtant votre cher papa trouvait qu’à partir de deux présents, c’était tout juste supportable ! -. Regardez tous les amis ici présents, toute votre famille, tous ces militaires en tenues ou non. Tout cela représente bien ce qu’était votre papa, l’héritage de fidélités qu’il vous lègue, la beauté de la vie qu’il a menée. De cette vision vient aussi notre espérance. C’est pourquoi, à la fin de cette messe de Requiem, vous avez choisi de chanter le chant de Noël Adeste fideles. Nous allons chanter joyeusement : allons à la crèche ! Pour votre papa, c’est fait : il y est pour de vrai à la Crèche, il nous y précède. Du moins, c’est ce que nous voulons pour lui. Il n’était pas parfait. Comme nous, il a redit des centaines de fois « priez pour nous pauvres pécheurs » ; et nos prières pour lui implorent le Seigneur pour qu’il soit désormais au pied de la Crèche en Paradis. Pas pour se reposer… il ne manquerait plus que cela ! Mais pour veiller sur vous. Dieu sait qu’il a déjà beaucoup fait pour chacun de vous, mais désormais, en Dieu, il pourra œuvrer encore plus et veiller sur chacun de vous.

Vous voyez, mes petits enfants, chers amis, nous autres, pauvres humains, nous avons peu de réponses ; mais Dieu nous envoient tant de signes de sa présence, même au cœur de la souffrance et de la mort que nous pouvons alors nous écrier, malgré tout : tout est beau !

Oui mes petits enfants, avec Dieu, tout est beau.

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Sermon de Noël

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Avec toute l’Église nous fêtons Noël…
Ce mot, trop souvent, porte une imagerie populaire et sentimentale qui nous envahit… Fête des enfants, fête familiale, fête des cadeaux échangés, fête des bons repas. Et même religieusement, nous saisit peut-être une tendance quelque peu sulpicienne… du « petit Jésus » emmailloté dans la crèche, avec le bon âne et le bon bœuf.
Pour sympathiques que soient ces références, qui peuvent en un certain sens, nous aider à aller dans la joie de cette solennité, elles risquent fort de nous faire passer à côté de l’essentiel, de cet Essentiel qui d’invisible s’est rendu visible dans la nuit de Noël.
Si les générations chrétiennes passées ont tant cherché à célébrer cette fête avec des joies et des réjouissances, c’est qu’elles savaient bien que nous y fêtons notre Salut fait homme. Cause de notre exultation. La symbolique de la date elle-même – reprise des vieux cultes païens et liée au retour de la prolongation des jours et de la lumière -, l’adjonction de toute sorte de rites populaires, renforcent l’importance de cette célébration de Noël. Mais ne nous y trompons pas, ce que nous célébrons, aujourd’hui, avec la divine liturgie de l’Eglise, c’est bien le mystère d’un Amour immense, incompréhensible : Dieu tout-puissant, l’Invisible par essence, se rend visible parmi nous, pour nous sauver.
Aujourd’hui, un sauveur nous est né ! L’humanité pécheresse, vouée à la disharmonie avec Dieu, va enfin voir se réaliser le plan d’amour le plus insensé jamais imaginé, que seul un Dieu éperdu d’amour pour l’homme pouvait concevoir : prendre la nature humaine et par là, lui redonner sa splendeur première. Ainsi « dans un prodigieux échange nous deviendrons semblable au Christ en qui notre nature est unie au Père » (cf. prière sur les offrandes – messe de la nuit). Si nous ne réalisons pas l’état pitoyable de l’humanité, séparée de Dieu, après la chute du péché originel ; si nous n’avons pas profité de ce temps d’Avent pour méditer sur l’attente lancinante du Salut par toute l’humanité ; alors, nous ne pouvons pas saisir profondément la joie qui traverse toute la solennité de la nativité du Seigneur.
Demandons des grâces en cette solennité pour mieux comprendre la hauteur, la profondeur, la largeur de ce mystère, comme nous y invite la prière d’ouverture dans la nuit : « Seigneur, Tu as fait resplendir cette nuit très sainte des clartés de la Vraie Lumière ; de grâce accorde-nous, qu’illuminés dès ici-bas par la révélation de ce mystère, nous goûtions dans le Ciel la plénitude de sa joie ». Oui, que le Prince de la Lumière, ce « petit Jésus » dans la crèche, vienne nous éclairer, pour que nos cœurs bondissent de la vraie joie : celle de nous savoir rachetés par son infinie Miséricorde.
Le Seigneur ne nous a pas abandonnés à notre triste sort. Il est venu le partager avec nous et, bien plus encore, le dépasser infiniment en nous donnant accès à l’intimité de la vie trinitaire, l’Amour absolu qui lie le Père, le Fils et l’Esprit-Saint. C’est cet Amour que nous contemplons dans la crèche.

Père Marie-Eugène de l’Enfant-Jésus


Je veux voir Dieu

 

 

 Je veux voir Dieu. Quel programme ! Quel objectif ! Et nous, chers amis, que voulons-nous voir en fait ?
Vers quoi, vers qui, se portent nos yeux ? Avouons que bien souvent ceux-ci sont plutôt baissés vers les tristes réalités temporelles, et que la vision divine nous préoccupe finalement assez peu ! Nos yeux se laissent attirer par toutes sortes de « divertissements », qui nous éloignent de l’Essentiel… et parfois nous plongent même dans le péché. Mais il serait absurde de nous désespérer trop vite.
Car l’admiration, par nos yeux, des beautés de la création peut aussi nous conduire, vers l’admiration du Créateur ! Autrement dit, cultivons en nous le goût des « belles choses », l’esthétique, cette science du beau, et nous pourrions y trouver un chemin vers Dieu. Pour peu, bien sûr, que nous ne séparions pas la beauté des créatures, de sa seule source, la Beauté du Créateur !
On se prend parfois à rêver d’un catholicisme contemporain plus empreint de beauté et de goût, que ce à quoi on a un peu trop habitué le peuple de Dieu, ces cinquante dernières année, en musique, en architecture, en liturgie, en sculpture, en mobilier d’église, langage – traductions du missel ou de la Bible -, etc. Car, contrairement à ce qui est trop souvent enseigné, l’esthétique ne s’oppose pas à la métaphysique, mais elle devrait y conduire « naturellement ».
Alors, « je veux voir Dieu » ? Oui ! Vaste programme certes, mais réalisable, dans ma propre vie, par un choix quotidien du beau, du vrai, du bon, de l’harmonieux, de l’esthétique ! Et dans toute la vie de l’Église, qui nous offre de passer, comme le réclame souvent la liturgie romaine dans ses oraisons, des réalités visibles aux réalités invisible. Le Père Marie-Eugène fut un maître de l’oraison : n’oublions pas de nourrir notre méditation et nos prières de toute beauté mise sous nos yeux par le Créateur.
Publié dans Parole et Prière d’avril 2013