Jean-Emile Anizan

De la dure vie en Eglise…

Fondateur, à la fin de sa vie, des Fils de la Charité et des Auxiliatrices de la Charité, le père Anizan est une figure emblématique de ce catholicisme français de la fin du XIXe siècle et des débuts du XXe, issu de la terrible crise anti catholique révolutionnaire, tourmenté par la question sociale en externe et la crise moderniste en interne, confronté à la violence laïcarde de la IIIe République.

 

Très tôt, son désir, comme prêtre, de se mettre au service des plus pauvres devient prééminent. Il doit, avec patience, attendre l’autorisation de son évêque à Orléans, pour entrer chez les frères de Saint-Vincent-de-Paul. Il y fait si bien, se dévouant corps et âme aux œuvres, qu’en 1907 il en sera élu supérieur général. Tout semblait lui réussir, quand la crise moderniste vient frapper sa congrégation et, après une enquête romaine, il est destitué pour « modernisme ». Beaucoup de ses frères demanderont alors à être relever de leurs vœux et quittent la congrégation. Ce sont eux qui, quelques années après formeront la base lors de la création des Fils de la Charité, fondation soutenue par le même Saint-Siège (mais on avait changé de pape) qui avait destitué le père Anizan !

 

Cet épisode – qui révèle aussi la profonde spiritualité du père Anizan et son obéissance – nous invite à une saine vision de l’institution ecclésiale (ou du « système » clérical) dans l’Eglise. Même au plus haut niveau celle-ci n’est pas infaillible dans ses décisions disciplinaires. Nombre de saints ont été ainsi persécutés et condamnés dans un premier temps par des clercs en charge du pouvoir, avant d’être réhabilités par l’Eglise – de leur vivant ou non. Soyons donc des fils obéissants de l’Eglise – et cela passe par le respect en effet de sa hiérarchie – , mais non pas aveugles – par peur ou lâchetés – sur les déficiences, parfois énormes, qui entachent cette même hiérarchie.

 

Il y a là un difficile équilibre à trouver. Mais le Seigneur Jésus ne nous a jamais promis la facilité en ce monde !

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« oui, le célibat consacré est une croix »

Article paru sur le site de La Croix, le mercredi 17 octobre 2018 – https://www.la-croix.com/

 

Refuser d’évoquer dans l’Église la frustration affective et sexuelle qu’implique le célibat consacré est un véritable déni du réel. Ce n’est qu’en nommant les choses et en acceptant librement cette croix, que les consacrés pourront rendre ce sacrifice pleinement fécond.

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L’actualité a remis au premier plan la question du rapport de l’Église avec la sexualité. D’abord d’une manière désastreuse avec la multiplication des affaires de pédophilie sur fond d’homosexualité en son sein ; ensuite d’une façon marginale certes, mais plus heureuse, dans les débats qui se déroulent ces jours-ci au Synode sur les jeunes, la foi et le discernement vocationnel, réuni à Rome à la demande du Pape François. Se pose ainsi avec acuité le problème des vocations religieuses et sacerdotales et celle du célibat consacré. Or, en interne, à l’exception de louables efforts, le discours généralement tenu reste trop souvent encore, de l’ordre du mystico-gélatineux, de l’à-peu-près psychologique, et un déni de la dure réalité que constitue l’appel à la continence parfaite et à la chasteté.

« C’est trop cool ! Quand on est prêtre ou religieux on n’est surtout pas coincé et encore moins frustré ! Oui, tu rencontreras des difficultés, mais plus tu aimeras Jésus et ton prochain et plus tu seras porté dans le célibat. Ta vie sera un long cœur à cœur affectif avec Jésus…» Ces propos lénifiants de l’institution ecclésiale visent à ne pas effrayer les candidats éventuels. Pourtant, ils ne sont pas à la hauteur de la gravité extrême de la crise pédophile, arbre hideux qui cache la forêt des mœurs relâchées d’une partie du clergé facilitées par le laxisme de l’autorité ecclésiale. Ils ne sont pas dignes non plus du respect dû aux intelligences et aux âmes des jeunes qui réfléchissent à un éventuel engagement religieux ou sacerdotal. L’expérience bimillénaire des saints, les écrits des théologiens et des mystiques, enseignent le contraire de cette séduisante thèse d’une conciliation possible entre la satisfaction affective et sexuelle, entre l’épanouissement humain total et le célibat consacré. A l’évidence, ce dernier reste une écharde, un objet de scandale pour le monde, une souffrance pour celui qui le vit, mais aussi un appel à voir plus haut vers le Royaume des Cieux. Les paroles mêmes du Christ l’attestent (Mt 19,12) : « Car il y a des eunuques qui le sont dès le ventre de leur mère; il y en a qui le sont devenus par les hommes; et il y en a qui se sont rendus tels eux-mêmes, à cause du royaume des cieux. Que celui qui peut comprendre comprenne.» On ne sache pas que l’eunuchisme fût un état désirable. Même dans l’antiquité !

C’est ce que rappelle, avec grande force, le jésuite Albert Chapelle, dans un livre peu égalé, Sexualité et sainteté (1977). « Qui n’accepte pas de ressentir le célibat de manière douloureuse ne sait pas ce qu’est le célibat. Le célibat appauvrit au niveau pulsionnel ; le célibat est renoncement au complément d’humanité qu’un partenaire de vie peut apporter. L’eunuchisme est centré sur le mystère pascal : y ressuscite qui en est mort », souligne le théologien. Renoncement volontaire à un complément d’humanité, le célibat consacré entraîne qui veut y vivre à une véritable mort de la sensualité, ô combien exigeante pour la sexualité masculine, et à une mort de l’affectivité, que ressentent  sans doute davantage les femmes en renonçant à la maternité. Qu’on ne cherche surtout pas en ce domaine à minimiser la frustration profonde qui en découle. « Dans le célibat volontaire (…) la sexualité est vécue comme une plénitude et comme une frustration. Une frustration douloureuse, car c’est en vain (frustra) que l’affectivité surprise par le désir, éprise de solitude ou de communion voudrait avoir prise sur cette transcendance qui l’encombre et la travaille », note encore le père Chapelle.

Il est de notre devoir de dire, avec courage, la vérité du prix à payer, aux jeunes qui voudraient s’engager, sur l’appel du Seigneur, dans le célibat consacré.  A moins de chercher soi-même à se leurrer… et pire encore à entraîner dès lors des âmes dans un choix intenable. L’acceptation volontaire de cette frustration nécessite précisément qu’elle soit perçue, nommée, étudiée et surtout pas récusée ou ignorée. La frustration ainsi vécue est à l’opposé de l’aliénation ; elle devient alors, dans un complexe paradoxe, source de souffrance et de vie, car elle est un appel au dépassement, un élan de vitalité vers un « ailleurs ». C’est ainsi que, depuis notre naissance, la frustration de la complétude intra utérine est à la fois source de souffrances, mais aussi capacité de dépassement et d’aller de l’avant dans notre vie. Oui, le célibat consacré est une croix, plus encore, c’est une passion et une mort choisies avec Jésus, pour pouvoir, un jour, ressusciter avec Lui. Dans l’incarnation et dans le quotidien, il est bien sûr source de frustrations et de désirs inassouvis. Il est aussi porteur de fécondité, de vie et d’élan. Dès ici-bas, une forme de résurrection est ainsi déjà promise au consacré par le Christ, au cœur de cette mort ; mais à l’image de celle de Lazare (Jn 11, 1-57), ce n’est pas encore la résurrection définitive. Par cette ré-animation, le Christ invite le consacré à sortir du tombeau de ses passions, à ôter les bandelettes de ses péchés de luxure et à avancer vers la Lumière et la Vie.

Si tel est l’appel reçu de Dieu vers le célibat consacré, les paroles de l’Ecclésiastique (Eccl. 2, 1-5) résonnent alors d’une manière particulière : « Mon fils, si tu prétends servir le Seigneur, prépare-toi à l’épreuve. Fais-toi un cœur droit, arme-toi de courage, ne te laisse pas entraîner, au temps de l’adversité. Attache-toi à lui, ne t’éloigne pas, afin d’être exalté à ton dernier jour. Tout ce qui t’advient, accepte-le et, dans les vicissitudes de ta pauvre condition, montre-toi patient, car l’or est éprouvé dans le feu, et les élus dans la fournaise de l’humiliation ». Car le célibat consacré, par la  frustration sexuelle qu’il implique, est bien à vue humaine, une forme d’humiliation. Beaucoup de jeunes hommes le pressentent : seront-ils encore considérés comme de vrais hommes ? Et combien plus les jeunes femmes qui n’auront pas d’enfants ? Sur ce chemin, les tentations ne manqueront pas, dans un monde où l’érotisme règne en maître et où le dévergondage est devenu la règle. Les chutes seront possibles. Voilà ce qu’il convient d’enseigner à de jeunes âmes. Finalement, comme l’écrit Albert Chapelle, « il importe relativement peu que le célibat soit au fil des années vécu dans la tranquillité ou le trouble  sexuel. Il importe absolument qu’il soit vécu dans le Christ Jésus, dans la vérité et l’humilité spirituelles, dans l’union au Dieu de l’espérance et des miséricordes (…). Le célibat trouve sa solidité là où l’homme, humble et pauvre, s’en est remis à Dieu dans les respect de ses propres énergies, de ses déficiences psychiques et spirituelles. A cette heure, l’homme touche Dieu, parce que touché par Lui en son corps et en son cœur : il est transfiguré ».

Le célibat consacré ne peut être réduit à une conséquence disciplinaire de la vocation. Il est un appel spécifique lancé par Dieu à mener une vie prophétique, dans l’Église et pour le monde. Il est condition et nécessité pour construire une relation libre avec autrui. Dans la réponse généreuse à cet appel reçu, le consacré trouve, au cœur de la croix perçue, vécue, acceptée, la source de la fécondité apostolique, et plus encore une véritable joie. Non pas une joie émotionnelle, sentimentale, purement humaine ; mais cette joie des Béatitudes que promet le Seigneur Jésus (Mt 5): « Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu ! (…) Heureux serez-vous, lorsqu’on vous insultera, qu’on vous persécutera, et qu’on dira faussement toute sorte de mal contre vous, à cause de moi. Réjouissez-vous et soyez dans l’allégresse, parce que votre récompense est grande dans les cieux ; car c’est ainsi qu’ils ont persécuté les prophètes qui ont été avant vous ». C’est donc en partant d’une juste et courageuse anthropologie du célibat consacré, dans un appel eschatologique plein d’espérance, avec la confiance en l’infinie Miséricorde de Dieu, que, porté par cette dimension prophétique, le consacré vivra pleinement de la joie de son Maître, passant comme Lui de mort à Résurrection. Puisqu’il permet ainsi le don de soi à Dieu, à l’Église, au monde et à autrui, le célibat demeure certes une croix… mais surtout pas un calvaire.

Père Jérôme

Un phare dans la nuit

 

Image associéeLa découverte, tout jeune homme, des premiers écrits du Père Jérôme, publiés par son disciple le Père Nicolas, fut un éblouissement et contribua beaucoup à la fortification de ma vocation sacerdotale.C’est donc peu, de dire à quel point je recommande la lecture de ce grand maître de la vie spirituelle. La biographie, fort réussie, que lui a consacrée Anne Bernet (éditions du Cerf) permet de suivre, pas à pas, la consécration d’un jeune homme suisse, puis d’un moine trappiste, à une unique aventure : celle de la prière, de l’amitié avec le seul Ami, Jésus.

Plus encore, la lecture, des écrits de Père Jérôme nous entraîne, à sa suite, dans cette œuvre laborieuse de toute vie chrétienne : bâtir son intimité spirituelle, dans le silence, la prière et la contemplation.  Père Jérôme ne se paye pas de mot, et dans les sages conseils qu’il prodigue au jeune père Nicolas, le premier de tous est de lui apprendre l’âpreté de la vie spirituelle et de prière. Vivre un « cœur à cœur » avec le Christ, c’est vouloir tenir dans ses bras Celui qui est insaisissable – Car toujours dure longtemps, 1986. Pas de mensonge sous la plume de celui qui en sait le prix et en avertit son jeune ami. Deuxième leçon, sur ce rude chemin, il est nécessaire de trouver un père, des maîtres et des amis ; on ne peut s’y aventurer seul et sans guide, comme dans les montagnes qui furent chères au jeune suisse – L’art d’être disciple, 1988. Seul un homme qui accepte la solitude du silence et les combats les plus concrets qu’elle exige, peut entrer dans la paix de l’intimité divine – Vigilant dan la nuit, 1995.

Pas un jour je n’ai regretté la rencontre, par les livres,  de Père Jérôme, il est devenu au fil des ans un véritable père, un premier de cordée, bien souvent dans les moments de doute un phare qui éclaire mes propres nuits, et dont les rayons chassent en partie les peurs et les découragements. Merci à Dieu d’avoir placé en ce siècle un tel témoin. Merci à ses frères trappistes de nous en conserver et livrer l’héritage.

 

Chronique parue dans Parole et Prière, septembre 2018

Marie-Étienne Vayssière o.p.

Une vie dépouillée pour enrichir les autres

 

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Quelques mots du père Serge-Thomas Bonino, dominicain de la province de Toulouse lui aussi, résument toute la vie du Père Vayssière : « L’homme propose, Dieu dispose. Et c’est tant mieux ! Le cœur du jeune frère Étienne Vayssière fourmillait d’excellents projets. Dans la ligne de sa vocation dominicaine, il se voyait déjà en théologien, scrutant les richesses du Mystère de Dieu pour en nourrir la vie des croyants. Ou encore en prédicateur ardent convertissant les foules. Et soudain — il a vingt-quatre ans — tout s’effondre. Maux de tête, fatigue permanente, impuissance. Le verdict tombe : incurable. Il est alors relégué dans des couvents où il végète, s’ennuie, tourne en rond. Il échoue enfin à la grotte de la Sainte-Baume. Enterré vivant. Il ne peut ni prêcher, ni lire, ni même prier… Il n’a plus rien. Ou plutôt, dépouillé qu’il est de l’accessoire, il n’a plus que l’essentiel : l’adhésion de chaque instant à la volonté de Dieu ».

La Providence, par des chemins escarpés et humainement peu compréhensibles, en plaçant le frère Vayssière comme gardien à la Sainte-Baume, le transforme en père spirituel d’une multitude de pèlerins, venus trouver en lui son exquise spontanéité et sa flamme surnaturelle, dominicaine, magdaléenne et mariale. « Il avait conscience que la Sainte-Baume est le centre spirituel de la Provence, un lieu de prière et de bénédiction. Il s’ingéniait à multiplier au maximum pour les âmes les possibilités de bénéficier des grâces de la célèbre grotte de pénitence » (P. Philippon op).

Cette épreuve de dépouillement, tôt venue dans sa vie, son attachement viscéral au Christ, ont fait du père Vayssière un maître spirituel véridique, dont nous pouvons suivre avec fruit les enseignements : « Vivons moins dans une activité impatiente, qui s’agite, que dans une filiale confiance, qui attend le bon plaisir divin, et ne veut vivre en tout que de lui seul. C’était l’attitude de Marie : “Je suis la servante du seigneur, qu’il me soit fait selon votre parole.”  »

 

Chronique parue dans Parole et Prière, juillet 2018

En hommage à Christophe Marcille +

Homélie prononcée pour ses obsèques, le vendredi 29 décembre 2017, à Reims

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Christophe et son épouse Sabine – Il laisse neuf enfants –

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Mes enfants, mes petits enfants tant je vous connais, si je m’adresse à vous maintenant, dans ce moment terrible que nous vivons ensemble, ce n’est pas un effet de style, mais c’est ce que votre maman m’a demandé hier : « Padre, parlez aux enfants ». Je vais essayer de le faire. Mais que dit-on à des enfants qui ont perdu leur papa ? Que leur dit-on, quand soi-même, on a encore la chance d’avoir son propre père ? Alors, je me pose des questions, qui sans doute traversent votre esprit à cette heure, comme celui de tous ceux, si nombreux, qui sont venus nous rejoindre cet après-midi. A cette heure où Christophe, votre papa, nous laisse dans le désarroi en nous ayant quitté si vite.

La première question qui m’est venue est la suivante : est-ce que avoir la foi, ça aide ? Avoir la foi, rend-il les choses plus faciles ? Oui et non. Beaucoup de nos concitoyens, vous le savez, autour de nous, ne sont plus chrétiens que de nom, ou même font profession de ne croire en rien, d’être des athées. Ils pensent qu’avoir la foi, croire en Dieu, ce serait avoir des réponses définitives, immédiates, sur tous les sujets. Or, le Dieu auquel nous croyons, Celui dont l’Évangile vient d’être proclamé, c’est un Dieu d’amour, c’est un Dieu qui nous aime, c’est le Dieu qui a créé le monde, qui a créé l’homme et la femme, c’est le « bon Dieu » ! Et l’on y croit ! Mais alors, pourquoi le « bon Dieu » permet-il qu’un papa parte si tôt ? Si Dieu était Dieu, disent tant de nos contemporains, le mal ne serait pas là ! Chrétiens, nous devons avoir le courage de dire que la Foi n’est pas une réponse à tout ! Elle n’est pas une « assurance-tout-risque » ; la Foi ce n’est pas : « j’ai la Foi et plus ne rien me touche » ! Si c’était cela, ce serait atroce, inhumain. Ce serait odieux. La Foi, au contraire, pose sans cesse des questions. Elle interroge, elle interpelle. Celui qui est athée, qui a décidé que Dieu n’existe pas, possède sa réponse : tout est absurde, puisque après la mort il n’y a rien. Il n’y a donc plus de question ! Je ne dis pas que cela est facile à vivre… mais il n’y a plus de questionnement. Pour nous qui avons la Foi, comment arrivons-nous à concilier ce Dieu d’amour auquel nous adhérons de tout notre cœur, de toute notre âme, avec tout cela ? Pourquoi Dieu permet-il la souffrance ? Comment arrivons-nous à concevoir cela ? Pourquoi Dieu permet-il la mort ? Pourquoi Dieu me laisse-t-il vivre ce moment précis ? C’est une vraie question. Comment pouvons-nous répondre à cette question ? Y-a-t-il seulement une réponse ?

A une époque, il n’y a pas si longtemps, j’ai dû accompagner de nombreuses familles de nos militaires morts en Afghanistan. Les journalistes rencontrés me demandaient : « Comment faites-vous ? Que leur dites-vous ? » Mais quelles paroles voulez-vous prononcer, quand vous emmenez des enfants, des mamans, des épouses, des pères, devant la dépouille de celui qu’ils ont définitivement perdu ? On ne peut pas vivre le deuil d’une famille à sa place. On peut juste être avec une famille dans son deuil. « Mais vous, mon père, insistaient-ils ? Mais vous ? » Alors je leur répondais : je rentre chez moi, dans ma chapelle, je me place face au Saint-Sacrement, dans le silence. Là, j’interroge mon Dieu : pourquoi ? Pourquoi ? Soudain ce sont les larmes qui surgissent, des pleurs qui viennent rejoindre ceux-là mêmes que Jésus, notre Dieu, a versés : sur son ami Lazare, sur les femmes de Jérusalem… Paradoxe ensuite, car au milieu de ces larmes, une espérance surgit, mes chers enfants : la mort n’est pas une création de Dieu. Dieu n’a pas voulu la mort. Non, la mort est entrée dans le monde à cause du péché des hommes, à cause de la folie de nos premiers parents qui ont voulu se faire les égaux de Dieu. Ce n’était pas le projet de Dieu ! Dieu n’est pas dans la mort. Dieu n’a pas créé la mort ! Dieu est allé beaucoup plus loin : Dieu s’est fait homme. En Jésus, Il est venu vivre la mort avec nous, pour nous délivrer d’elle. Projet insensé aux yeux des hommes ; la folie de Dieu : venir rejoindre l’homme au cœur même de la mort.

Ce n’est pas une réponse que je suis en train de vous donner : j’essaie de méditer avec vous comment, comme chrétiens, nous n’avons plus à avoir peur de la mort. Elle est un châtiment. A cause de ce fichu péché originel de nos premiers parents, nous devons tous passer par la mort ; la mort nous blesse, car elle détruit une vie, elle défait des liens d’affections que nous avions tissés. Mais nous le savons, Dieu lui-même a traversé la mort ; ce Dieu auquel nous croyons, dont nous venons de célébrer à Noël l’Incarnation. Ce petit Enfant dans la Crèche, nous pouvons dire d’une certaine façon qu’il est né… pour mourir. Avec le sacrifice de sa vie, Il nous rend, par la Croix, la vie éternelle. Il nous réconcilie avec son Père. Ah certes, ce n’est pas une réponse, au sens mathématique, comme deux et deux font quatre ! Là commence la Foi : nous commençons à entrapercevoir une lumière dans les ténèbres. Dieu invisible s’est rendu visible, Lumière de Lumière, Il est venu dans nos ténèbres pour les dissiper. Là, c’est notre cœur qui commence à comprendre, à saisir avant même notre intelligence : Dieu est venu nous rejoindre au plus profond du mystère de nos souffrances. Là est notre consolation : Dieu ne vient pas supprimer nos souffrances, Il vient les vivre avec nous. Au moment où votre papa a vécu ce passage, que nous appelons la mort, au moment, pour reprendre les mots de saint Paul, où il est passé de l’autre côté du miroir, vous pouvez être certains qu’il n’était pas seul : Dieu était avec lui ! Comment en serait-il autrement, alors que juste avant de partir de la maison, il récitait le chapelet – à sa demande – avec votre maman. Oui, dans ce grand moment de sa vie, soyons certains que la Vierge Marie, Notre Seigneur Jésus, étaient avec lui.

Une autre question m’a traversé l’esprit, comme à bien d’autres ici. Pourquoi Dieu permet-il qu’un si grand malheur vienne vous toucher, alors que votre maman a déjà connu la souffrance de perdre son premier mari, tout jeune, le lieutenant Efflam Huon de Penanster, mort en Somalie ? J’entends votre maman m’annonçant le décès de votre père, disant : « mais qu’est-ce que le bon Dieu a dans la tête ? » Si nous pouvions répondre à cette question, alors nous serions  Dieu nous-mêmes ! Là aussi, à défaut de réponse, on peut sans doute entrevoir une lueur. Je me suis rappelé les écrits d’une grande sainte polonaise, sainte Faustine, apôtre de la Miséricorde divine. Vous savez, nous avons débuté cette messe à trois heures de l’après-midi, un vendredi, précisément parce que votre maman voulait que nous commencions à l’heure de la Miséricorde, l’heure de la mort de Jésus en Croix. L’heure où Dieu veut étendre sa Miséricorde sur les âmes. Quelle réponse à ma question ? Je ne sais pas, mais sainte Faustine nous donne une piste dans son Petit journal : Dieu choisit certaines âmes, que sainte Faustine appelle les âmes privilégiées. A ces âmes, Il demande plus qu’aux autres. C’est ainsi qu’avec humour une autre grande sainte, sainte Thérèse d’Avila, interpellait avec vigueur le Seigneur : « Si c’est ainsi que vous traitez vos amis, il n’est pas étonnant que vous en ayez si peu ». Les âmes privilégiés ne sont pas des âmes qui bénéficieraient de privilèges comme le monde les entend. Pas du tout : leur grand privilège, c’est d’être associées, d’une manière toute spéciale, à la Croix du Seigneur Jésus. Regardez la sainte Vierge qui emmène, avec saint Joseph, l’Enfant Jésus au Temple. Elle s’entend dire cette parole par le vieillard Siméon : « Et toi un glaive transpercera ton cœur ». Drôle de manière de célébrer la joie d’une naissance. Regardez, comment, la divine liturgie de l’Eglise, au cœur même du mystère si joyeux de la Nativité, plante pour ainsi dire le mystère de la Croix et de la souffrance : les saints innocents de Béthéem, le protomartyr Etienne… Ce ne sont pas des réponses bien sûr, mais c’est déjà un chemin qui se dessine. Il nous faut beaucoup d’humilité pour réaliser que tout cela dépasse notre entendement. Que pouvons-nous répondre face au mal : ouvrir notre cœur.

Au moment d’ouvrir mon cœur, me revient le souvenir de votre papa que j’ai le désir, cet après-midi, de vous partager. Son humilité. Sa simplicité. Son sens de l’accueil, quand je me suis retrouvé ici à Reims, dans une période difficile de ma vie de prêtre. Votre cher papa m’a toujours reçu avec charité… même si je venais « flinguer » sa cave à whiskys ! Il était là, accueillant, simple, modeste, fidèle en amitié. Fidélité : un mot qui le caractérise aussi. Fidélité au devoir d’état, même et surtout quand cela coûte. Fidélité aux traditions. Pas aux traditions au sens étriqué du mot : on fait comme ça parce que on a toujours fait comme ça. Non, le sens des traditions françaises, comme quelque chose de vivant, qu’il aimait, qu’il avait appris à connaître, sur lequel il avait réfléchi, auquel il adhérait de tout son être. L’amour de la France, dont il était fier de servir le drapeau dans la Réserve opérationnelle de l’Armée de Terre, l’amour de l’Église et de sa liturgie, l’amour des belles choses héritées de nos ancêtres. En accueillant, pour créer un foyer avec amour, votre maman après son premier veuvage, c’était aussi une manière pour lui d’aimer la France et de rendre hommage au sacrifice du lieutenant Huon de Penanster. C’est tout cela que vous lègue votre papa. Regardez aujourd’hui dans cette église de Reims ! Regardez le nombre de prêtres, sept un chiffre biblique – et pourtant votre cher papa trouvait qu’à partir de deux présents, c’était tout juste supportable ! -. Regardez tous les amis ici présents, toute votre famille, tous ces militaires en tenues ou non. Tout cela représente bien ce qu’était votre papa, l’héritage de fidélités qu’il vous lègue, la beauté de la vie qu’il a menée. De cette vision vient aussi notre espérance. C’est pourquoi, à la fin de cette messe de Requiem, vous avez choisi de chanter le chant de Noël Adeste fideles. Nous allons chanter joyeusement : allons à la crèche ! Pour votre papa, c’est fait : il y est pour de vrai à la Crèche, il nous y précède. Du moins, c’est ce que nous voulons pour lui. Il n’était pas parfait. Comme nous, il a redit des centaines de fois « priez pour nous pauvres pécheurs » ; et nos prières pour lui implorent le Seigneur pour qu’il soit désormais au pied de la Crèche en Paradis. Pas pour se reposer… il ne manquerait plus que cela ! Mais pour veiller sur vous. Dieu sait qu’il a déjà beaucoup fait pour chacun de vous, mais désormais, en Dieu, il pourra œuvrer encore plus et veiller sur chacun de vous.

Vous voyez, mes petits enfants, chers amis, nous autres, pauvres humains, nous avons peu de réponses ; mais Dieu nous envoient tant de signes de sa présence, même au cœur de la souffrance et de la mort que nous pouvons alors nous écrier, malgré tout : tout est beau !

Oui mes petits enfants, avec Dieu, tout est beau.

#Ploërmel, et après ?

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La statue de Jean-Paul II surmontée de la fameuse croix  ©Google Street

 

« Or près de la croix de Jésus se tenaient sa mère et la sœur de sa mère, Marie, femme de Cléophas, et Marie de Magdala » (Jn 19, 25). Voilà, en comptant le jeune saint Jean, cela fait juste quatre « like », quatre « j’aime », quatre pauvre petits « retweet », pour l’événement essentiel au salut du monde, pour la croix de Jésus. On est loin des déferlements de « like » et de « retweet » sur les réseaux sociaux, avec le hashtag #MontreTaCroix ! Tout le monde – ou presque – s’y est mis : des politiques aux juristes, du « jeune patriote identitaire et / ou athée » au prêtre militant, chacun y est allé de sa croix : « Touche pas à mes racines chrétiennes » semblait hurler un pays qui culmine glorieusement (sic) avec un taux de pratique religieuse catholique à… 4,5 % !

L’instrument du salut

La croix du Christ ne saurait se résumer à un facteur identitaire et culturel ; moins encore à un symbole brandi face à la peur de l’islam ou du monde moderne. Elle est, pour nous chrétiens, d’abord l’instrument du salut par lequel, lors de notre baptême, nous avons été plongés dans la mort et la résurrection de Jésus. Elle est cet unique chemin que nous pouvons admirer sur la splendide mosaïque de l’arbre de vie dans l’abside de la basilique Saint-Clément de Rome. Elle est cette porte par laquelle, comme l’a rappelé Benoît XVI, il nous faut passer pour entrer dans la vie éternelle : « Car, sur cette croix, Jésus […] a porté les humiliations et les discriminations, les tortures subies en de nombreuses régions du monde par tant de nos frères et de nos sœurs par amour du Christ. » (1)

Brandir la croix dans un pays où le taux de la pratique catholique culmine à… 4,5 % ? Commençons par vivre la croix dans nos vies.

Soyons clairs : il est inutile pour les baptisés de brandir la croix – y compris avec de bonnes intentions – si nous ne sommes pas d’abord prêts à vivre la croix dans nos vies. Or cette vie avec la croix de Jésus fait très rarement bon ménage avec le succès du monde. La croix de Jésus dans nos vies, c’est l’acceptation de la souffrance, de l’incompréhension, de la maladie, des trahisons, de nos faiblesses, des faiblesses des autres, de la persécution parfois, de la contradiction sûrement, de l’apparente inutilité de nos combats intérieurs et extérieurs. La croix, c’est l’acceptation humble, sans tambour ni trompette, confiante et amoureuse, au nom même de l’Amour, de « tout ce qui ne va pas ».

Mais ce n’est pas la dés-espérance des « post-modernes ». C’est aussi la somme d’efforts que nous faisons, de persécutions que nous endurons, en ne nous résignant jamais, en repartant au « combat » (spirituel avant tout) chaque matin, avec la grâce qui nous est offerte, toute neuve, à chaque aurore.

En union avec le Christ

 « Le Christ Jésus […], devenu semblable aux hommes et reconnu comme un homme à son comportement, s’est abaissé Lui-même en devenant obéissant jusqu’à mourir, et à mourir sur une croix » (Ph 2, 7 et ss). On est bien loin des hashtags racoleurs, vengeurs et populistes. On est loin aussi et faut-il en perpétuer le regret au risque de rester visser sur le rétroviseur ? de la chrétienté médiévale, dans une Europe désormais en pleine apostasie.

Certes, d’une manière éminente, il nous revient, comme catholiques français, d’honorer et de défendre un héritage culturel ancré si profondément dans notre religion. Mais nous ne saurions le faire mieux qu’en vivant avec plus d’intensité notre union spirituelle et humaine à la croix du Sauveur.

 

 

 

Tribune libre parue dans Famille chrétienne, 11 novembre 2017

Karl Leisner

Vivre en chrétien dans un monde païen

 

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Avec Karl Laisner nous retrouvons un chrétien résistant, résistant au nom de son amour pour Jésus – le jeune Karl, pour se démarquer du « Heil Hitler« , écrira « Le Christ est ma passion, Heil !« . Alors que les voix officielles et médiatiques ne cessent de jeter l’opprobre sur notre Eglise catholique et sa prétendue collusion avec le pire du XXe siècle, le nazisme – ces mêmes voix oubliant bien  vite le communisme toujours actif -, nous rencontrons tant et tant de figures chrétiennes qui ont su, au risque de leur vie, combattre ces deux idéologies athées. Qu’elles nous servent de modèles !

Certes, nous ne sommes plus placés face au nazisme, mais comme l’a récemment rappelé le cardinal Francis George : « Le communisme a imposé un mode de vie global fondé sur la croyance que Dieu n’existe pas. Le laïcisme est le compagnon de lit le plus présentable du communisme… » C’est bien face à ce laïcisme militant que nous sommes confrontés. Ne nous laissons pas avoir par les bêlements faiblards des partisans permanents des compromis qui mènent souvent aux compromissions. A l’exemple de Karl, entrons en résistance, par amour de la Vérité, c’est-à-dire du Christ !

Ainsi, que sa persévérance, contre toute espérance, à devenir prêtre, nous édifie. Déjà, il a dû combattre contre lui-même – il était très attiré par le mariage avec un de ses camarades. Comme quoi, malgré l’idée souvent répandue, même dans mes milieux catholiques, on ne devient pas prêtre parce qu’on ne voudrait pas se marier ! -. Puis, malgré toutes les difficultés, c’est dans un camp de concentration nazi, par un évêque français lui aussi incarcéré, qu’il sera ordonné prêtre.

Sa courte vie sacerdotale – il meurt en 1945 alors qu’il avait été ordonné en décembre 44 – pourrait, à bien des yeux, paraître dénuée de sens. C’est un rappel pour nous, que les pensées de Dieu ne sont pas les nôtres. A tout le moins, que tant de courage et de persévérance nous invitent à vive plus pleinement notre vie chrétienne, nos engagements comme témoins du Christ, dans un monde païen. Quoi qu’il puisse nous en coûter.

Que le bienheureux Karl nous y aide.

 

Chronique parue dans Parole et Prière, février 2013