Le rôle de l’aumônier en gendarmerie

Article paru dans Le Trèfle
Revue des officiers de le Gendarmerie Nationale

 

L’aumônier militaire : un atout au sein de la gendarmerie nationale

 

 

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Au service de tous, croyants ou non croyants, l’aumônier militaire partage le quotidien des gendarmes, les accompagne, et sa présence prend tout son sens lors de la perte d’un de leurs camarades. Gendarme sans arme, militaire sans grade pour être l’égal de tous, officiant au sein d’une Institution d’un pays laïc… focus sur une fonction, par essence, paradoxale.

 

 

Parmi bien d’autres éléments qui composent la « militarité » du gendarme, il en est un auquel on ne songe pas toujours, constitué de la présence, au sein de cette armée, comme dans les trois autres, d’aumôniers des quatre cultes reconnus par la loi française : musulman, israélite, protestant et catholique. Comme pour les autres armées, l’existence des aumôniers au sein d’une institution – et pas n’importe laquelle – d’un État laïque, se justifie par la nécessité d’apporter le concours de « religieux »[1] à celles et ceux qui, par leurs fonctions et leur emploi, pourraient s’en trouver priver, alors que la Constitution de la Ve République, adossée à la Déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen, en fait un droit fondamental d’exercice de la liberté de conscience. Dans le cadre des armées, on songe évidemment aux situations spécifiques comme les opérations extérieures, les écoles militaires ou les camps militaires. Mais, c’est le même argument qui justifie la présence des aumôniers dans les prisons, les hôpitaux et même (historiquement c’étaient tous des internats) dans les lycées publics. C’est dire si la présence officielle de représentants des cultes au sein des armées n’est non seulement pas en contradiction avec le principe de laïcité de l’État, mais en est même, en quelque sorte, une application qui, il est vrai, est dérogatoire à la fameuse loi de 1905 de séparation des églises et de l’État.

Au sein des armées françaises, les aumôneries sont organisées indépendamment par culte, mais avec exactement les mêmes statuts. Techniquement, il est intéressant de noter d’ailleurs, que les textes de référence organisent plus, en fait, l’existence des aumôniers que celle des aumôneries en tant que telles. Pour emploi, les aumôniers relèvent de l’État Major des Armées (EMA) [2], leur gestion administrative est confiée au Service du Commissariat des Armées (SCA) [3] ; quant aux recrutements, aux affectations, aux renouvellements de contrat, aux missions confiées, etc., chaque culte procède selon ses propres directives, ses objectifs pastoraux. Les aumôniers peuvent servir sous trois statuts : en tant que militaires d’active sous contrat renouvelable (de deux à huit ans), en tant que réservistes opérationnels ou citoyens. S’inscrivant dans le cadre d’emploi fixé par le Statut général des militaires, les aumôniers reçoivent de par leurs statuts particuliers, deux grandes missions de l’EMA. La première : une mission cultuelle qui justifie fondamentalement leur existence (assurer les offices, donner les sacrements, aider à la prière, témoigner de leur foi, etc.) ; la deuxième est une mission humaine, qui se décompose en deux temps, être un conseiller du commandement en matière religieuse, humaine et éthique, et se faire le plus proche possible de tous les militaires. Dans le respect de la neutralité des armées en matière politique, philosophique et religieuse, il leur est demander de ne pas adopter d’attitudes prosélytes. Leur rôle premier est de répondre aux besoins de celles et ceux qui le désirent et non de « convertir » leurs camarades militaires à telle ou telle religion. Un aspect récurrent et difficile pour le commandement militaire est l’exigence d’une équité de traitement entre des cultes fort différents (y compris dans l’exercice cultuel propre) et la solution de facilité d’un traitement strictement égalitaire (mais alors injuste au regard du nombre de pratiquants fort disparate d’un culte à l’autre, et légalement interdit de chiffrage).

Le statut relevant de l’EMA des aumôniers, constitue pour ceux d’entre eux, détachés à temps plein au sein de la Gendarmerie nationale[4], une difficulté administrative, car leur cas particulier n’a pas été envisagé, lors du passage de la gendarmerie au Ministère de l’Intérieur, et encore moins lors de l’embasement des aumôniers au sein des Bases de Défense du Ministère des Armées. En son temps, pour l’aumônerie catholique, le père Dominique Arz [5], aumônier national placé auprès du Directeur Général de la Gendarmerie Nationale (DGGN) (2008-2018), a réussi à lever un certain nombre d’embarras, avec l’aide des Majors Généraux, afin de faciliter la tâche des aumôniers catholiques en Gendarmerie ; et il a œuvré pour tenter, dans une période de recrutement serré pour l’aumônerie catholique, la mise en place d’au moins un aumônier prêtre pour chaque région de Gendarmerie.

Placé hors hiérarchie (le grade d’aumônier n’a ni supérieur, ni subalterne), l’aumônier, homme de foi, essaie d’être un camarade et un interlocuteur pour chaque militaire, du simple soldat jusqu’au général. Il porte sur son uniforme les insignes distinctifs de son grade hors hiérarchie : les rameaux d’olivier entrecroisés, et au centre, selon le culte : la Croix, les Tables de la Loi, le Croissant de l’Islam. Si protocolairement l’aumônier est assimilé aux corps des officiers supérieurs (par exemple lors des cérémonies), sur le plan financier les indices de soldes propres aux aumôniers correspondent (à part pour les directeurs de culte) à des indices proches de ceux des lieutenants et des capitaines. Sur ce point aussi, l’aumônier qui part en Opération extérieure (OPEX) perçoit les mêmes compensations financières que tous ses camarades militaires, ou s’il est en poste TAP (troupes aéroportées) la même indemnité dite ISA1. Le corps des aumôniers, comme celui des médecins et des infirmiers, est protégé par les conventions de Genève, dont la France est signataire. Les aumôniers ne sont donc pas des combattants, et l’usage constant, fruit de l’histoire de l’aumônerie catholique en particulier, est qu’ils ne portent pas d’arme (même défensive) et qu’ils n’en usent pas. L’aumônier ne peut exiger le salut, puisqu’il est hors hiérarchie, et l’inverse est de mise ! Cette situation transverse lui permet donc, pour autant qu’il le veuille, d’être proche de tous et de contact aisé. Elle fait de lui aussi, auprès des différents acteurs de la concertation au sein de la Gendarmerie nationale un interlocuteur de choix pour le commandement.

Une des principales difficultés à laquelle se heurte l’aumônier en Gendarmerie est évidemment due à l’une des spécificités de cette armées : sa dispersion (du fait même de sa mission) sur le territoire. Bien souvent l’aumônier est confronté aux manques moyens pour ses déplacements et il est difficile pour le commandement de lui attribuer en permanence, malgré ses besoins, un véhicule de service. Autant l’aumônier dans l’armée de Terre peut se concentrer sur les deux ou trois régiments dont il a la charge, ou sur la Base aérienne dans l’armée de l’Air, autant, il est illusoire pour un aumônier de région de gendarmerie de vouloir prétendre connaître les milliers de gendarmes du territoire de sa région. Il importe donc à l’aumônier en gendarmerie d’être particulièrement disponible et d’arriver à se faire connaître des autorités qui, naturellement demanderont son soutien lors des événements marquants, festifs comme les Sainte-Geneviève ou douloureux, comme les morts en service. Ces moments-là sont essentiels dans la vie de l’aumônier de gendarmerie.

Pour l’aumônier catholique, la période des Sainte-Geneviève est l’occasion de se faire connaître dans les Groupements, les compagnies, voire les Brigades. Il cherchera autant que possible d’y faire inviter aussi les aumôniers des autres cultes et de marquer leur présence autour de cette fête d’armes, dont l’aspect religieux (la messe) cristallise la volonté de toute une armée de rester fidèle à ses valeurs, ses engagements, ses morts et ses anciens, dans une identité d’autant plus nécessaire, que les difficultés de la mission dans un monde de plus en plus brutal, se font lourdement ressentir. Si la cérémonie religieuse n’est jamais obligatoire (c’est bien le moins dans le cadre du respect de la neutralité religieuse au sein des armées), elle constitue néanmoins pour l’immense majorité des militaires de la gendarmerie un moment solennel de commémoration ; et beaucoup témoignent de leur attachement à cette cérémonie, quoique non pratiquants, voire athées ou d’une autre religion.

Les décès sont des événements – surtout lorsque qu’il s’agit de mort en service ou de suicide lié au service – très marquants dans la communauté militaire. Selon un vieil adage, appris dans mes débuts au sein de l’aumônerie catholique, l’aumônier doit toujours être présent… mais sans être pesant. Il devra, face à la mort, montrer sa disponibilité, faire preuve tant vis-à-vis des camarades, du commandement que des familles, de tact, de diplomatie, d’empathie et de recul. Avec l’expérience, il sentira si l’unité affectée souhaite ou non sa présence, si la famille tient à la présence religieuse d’un aumônier ou non, si le commandement a besoin d’aide ou non. Car l’une des grandes caractéristiques des militaires de la gendarmerie nationale, par rapport aux autres armées, réside aussi dans leur capacité à une forme d’autonomie de décision, de commandement, mêmes aux échelons de base. À l’aumônier de savoir s’adapter. Homme de la transcendance, il lui reviendra s’il est amené à parler publiquement, d’être porteur de sens, avec un message d’espérance, de foi, et de la beauté de l’engagement au service d’autrui et de sa Patrie [6].

L’expérience de nombreux aumôniers en gendarmerie prouve aussi la grande nécessité du soutien des familles, en particulier dans le cadre de la gendarmerie mobile et la spécificité des absences importantes lors des missions des escadrons. Dans la vie quotidienne, l’aumônier de gendarmerie doit aussi prendre en compte un élément notablement différent des autres armées. Dans celles-ci, il est assez aisé de trouver, sur le lieu de travail, des militaires dont l’activité permet le temps de la rencontre, de la discussion, des échanges. En gendarmerie, quand l’aumônier paraît (à l’exception des écoles bien sûr), le gendarme est au travail : TIC, il est en train de rédiger une procédure, en BT il se doit de recevoir le public, à la BMO il sera sur sa moto ou en train d’écrire un compte-rendu, etc. Contrairement aux autres armées, les militaires de gendarmerie rentrent chez eux la plupart du temps pour déjeuner, et les lieux de convivialité sont plus réduits. Là aussi, l’aumônier devra trouver des moyens autres pour approcher ses ouailles. La dimension première étant toujours sa disponibilité (d’où l’importance d’un bureau facile d’accès, d’un téléphone répertorié, d’une messagerie interne…). Quand il le pourra, et surtout quand les unités en auront la possibilité, l’aumônier aura aussi la chance de participer directement à des activités de terrain – mais avec toutes les limites imposées par l’opérationnel, évitant de devenir une charge pour ceux dont la tâche première est le maintient de l’ordre.

Enfin, dans une période particulièrement ardue pour les forces de l’ordre de l’intérieur (on peut penser à la crise dite des Gilets jaunes, à celle plus ancienne de La Manif pour tous, etc.), l’aumônier en gendarmerie doit aussi œuvrer au discernement éthique et au soutien du moral des militaires de la gendarmerie. Par la crédibilité de sa vie, par un travail intellectuel personnel, par la confiance instaurée, il essaiera d’être un interlocuteur privilégié du commandement. Il favorisera les échanges, le dialogue pour apporter, avec discrétion, compétence et ouverture d’esprit, mais aussi avec franchise, des analyses dont, in fine, s’il le souhaite, le commandement pourra s’inspirer. C’est ainsi qu’à titre personnel, j’ai eu la joie de faire connaître mes études, conjointes avec le médecin militaire (er) Chaput et mon frère officier, sur la manière d’aider nos militaires à se préparer aux mieux aux situations difficiles qu’ils ont à endurer. Ce travail de fond, appuyé sur notre livre La densification de l’être – Se préparer aux situations difficiles [7], allant aussi bien à la direction d’un mémoire universitaire en criminalistique d’un adjudant-chef TIC, que par des réunions avec la DGGN, la direction de l’EOGN et, sur place, de longs échanges avec le commandement de la RGNA, a permis des avancées notables dans la pensée de la préparation opérationnelles de nos militaires de tout grade.

Après plus de quinze année passionnantes passées chez les parachutistes, dont quinze OPEX (avec trois ouvertures de théâtre), depuis quatre ans que je suis en gendarmerie, j’ai découvert une force de défense et de sécurité extraordinaire, pour laquelle, d’une certaine manière, l’OPEX est permanente [8] ! La diversité des emplois, l’opérationnel au quotidien, les enjeux humains – internes et externes -, la responsabilité éthique de cette institution multiséculaire, constituent pour l’aumônier en gendarmerie autant un défi qu’une joie d’y servir. Du côté de la gendarmerie, l’apport des aumôniers est indiscutable, il est même souvent envié par la Police nationale qui tente actuellement d’en instaurer à la Préfecture de Police de Paris (discussion encore récente avec un de ses plus hauts responsables). Reste à espérer que le Ministère des armées et surtout les directions des différents cultes en soient eux-mêmes conscients.

Notes :

[1] Rappelons pour mémoire que l’islam (à l’exception du Chiisme) et le protestantisme n’ont pas au sens strict de clergé. De même on rencontre dans l’aumônerie catholique par exemple, des prêtres bien sûrs, mais aussi des diacres et des laïcs, hommes ou femmes, qui remplissent la charge d’aumônier (sans avoir forcément tous les pouvoirs religieux réservés aux prêtres ou aux diacres).

[2] État Major des Armées. C’est le CAB-CEMA qui en a la charge avec habituellement un colonel du Cabinet qui gère le « quotidien » au nom du CEMA.

[3] Service du Commissariat des Armées qui a succédé dans cette mission à la DCSSA (Service de Santé des Armées). Un bureau de gestion des aumônier avec à sa tête un Commissaire Colonel gère les dossiers, administratifs et de chancellerie, de tous les aumôniers, quels que soient les cultes et les statuts administratifs.

[4] Essentiellement des aumôniers catholiques.

[5] Aujourd’hui aumônier de la région de gendarmerie Ile-de-France et recteur de la chapelle du Val-de-Grâce.

[6] Qu’on me permette de manière certes immodeste de citer ici l’homélie que j’ai prononcée en son temps pour Abel Chenouf, un des militaires assassinés par Merah à Montauban. On peut la trouver sur le lien : https://blogdupadrevenard.wordpress.com/2014/03/10/inhumation-dabel-chennouf/, ou bien encore en annexe dans mon livre Un prêtre à la guerre, Tallandier, 2013

[7] Gérard CHAPUT, Guillaume VENARD, Christian VENARD, La densification de l’être – Se préparer aux situations difficiles, préf. Thibault de Montbrial, éditions Pippa, 2e édition 2017.

[8] «Outre ceux d’entre eux qui sont projetés en opérations extérieures (OPEX), les militaires de la gendarmerie accomplissent leurs missions dans un autre contexte opérationnel : celui de la sécurité publique et de la protection de la population, des missions judiciaires et de lutte contre le terrorisme. La mort et la blessure les frappent aussi : 11 morts en service par an depuis 2010, 5 gendarmes ayant été tués en mission opérationnelle par arme à feu. Le nombre de blessés à la suite d’agressions physiques a doublé ces dix dernières années. La situation outre-mer est particulièrement inquiétante.» La mort, la blessure, la maladie, 13e Rapport du Haut Comité d’évaluation de la condition militaire, juillet 2019.

Les soldats morts pour la France sont à la fois le modèle et le creuset de la Nation française

VA début

Valeurs actuelles. Quel est le sens de la mort quand on est soldat ?

C’est une question ardue tant elle touche à l’intime de chacun. Nous savons, au sein des armées, y répondre collectivement. C’est ce que nous allons vivre lundi avec l’hommage national pour nos treize camarades morts au Mali. Cela passe par la dignité, la retenue, le respect immense, la sobriété. La mort est celle qui nous arrache un camarade de combat et paradoxalement le hisse au rang de héros. La mort au combat d’un camarade nous interdit la médiocrité dans notre vie. En ce sens, les soldats français morts pour la France et avec eux toute l’armée, deviennent à la fois modèle et creuset de la Nation française, dans cet héritage immense de Bouvines, de Jeanne d’Arc, du Grand Condé ou de Bonaparte, des Poilus de Verduns… Chaque camarade se pose alors ces deux questions : serai-je, suis-je, à la hauteur de leur sacrifice ? Ne serai-je pas le prochain ? Pour l’intime de chaque soldat la mort du camarade, comme pour tout homme ou toute femme, est questionnement métaphysique. « L’homme est une tension angoissée vers la transcendance » a pu écrire Kierkegaard. Alors que dans notre société la mort, comme la douleur, sont devenues insupportables, à la limite du tabou, elles méritent, pour le militaire un apprentissage, non seulement physique, mais psychique et métaphysique. La mort reste pour chacun de nous un aspect de l’horizon que nous ne pouvons écarter. C’est, au-delà d’ailleurs des stricts aspects religieux, le rôle aussi des aumôniers des quatre cultes, que d’accompagner nos camarades sur ce rude chemin.

Valeurs actuelles. Les armées entretiennent quelles relations avec les familles après la mort au combat ?

Une très grande compassion les unit. Je peux témoigner de la force de l’engagement des armées pour se rendre proches de celles et ceux brutalement atteints par le décès de leur proche au combat. Il peut y avoir parfois un raté, une incompréhension. Mais humainement, les militaires proches des familles des défunts, les unités d’appartenance, l’ensemble de la hiérarchie, mettent un point d’honneur, par respect et affection pour les défunts, à tout faire pour aider les familles endeuillées. Chacun de nous doit pouvoir se dire : « Si cela m’arrivait, voilà comment l’institution militaire s’occuperait de ma famille. » C’est une question de confiance et le soldat ne partirait pas au combat s’il n’avait cette assurance dans le cœur. Donc être présent. Très présent. Puis le plus dur peut-être, c’est, avec le temps, qui passe, de redonner d’une certaine manière une forme de liberté aux familles pour qu’elles s’approprient le deuil, après l’avoir vécu un premier temps dans le collectif militaire. Cette étape nécessaire sera marquée ensuite par un lien continu. Ainsi, rien de plus émouvant pour moi, de voir aujourd’hui des enfants orphelins d’un père mort au combat en Afghanistan, devenir des jeunes gens, qui témoignent de l’accompagnement des armées tout au long de leur jeunesse, et qui, pour certains, choisissent aujourd’hui le métier des armées.

valeurs actuelles. Que signifie alors la fraternité d’armes ?

Un de ceux qui en a le mieux parlé est, me semble-t-il, le philosophe américain Jesse Glenn Gray, dans son livre Au combat – Réflexions sur les hommes à la guerre, tiré de sa propre expérience de combattant de la 2e Guerre mondiale. La fraternité d’armes est à la fois moins et plus que l’amitié. Elle vous lie à tout jamais à celui ou ceux que vous n’avez pas forcément choisis (comme on choisit un ami, un conjoint), d’un lien indestructible forgé par la dureté des événements vécus. La fraternité d’armes débute avec ce que les Américains appellent le battle buddy, le « pote de combat », mais elle trouve son accomplissement dans la traversée de l’indicible, de l’horreur parfois, de l’extrême, du dénuement, de l’humiliation de celui qui se sait faible et a connu ce que décrit si bien le psalmiste (Ps 103) : « L’homme! Ses jours sont comme l’herbe. Il fleurit comme la fleur des champs. Lorsqu’un vent passe sur elle, elle n’est plus. Et le lieu qu’elle occupait ne la reconnaît plus.»

 

Paru sur le site de Valeurs actuelles : https://www.valeursactuelles.com/clubvaleurs/societe/les-soldats-morts-pour-la-france-sont-la-fois-modele-et-creuset-de-la-nation-francaise-113498

 

B O N U S

Questions non publiées

 

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V.A. On dit que les soldats ne s’engagent pas pour mourir au combat mais sont prêts à aller jusqu’au sacrifice suprême de leur vie. Qu’est-ce que cela signifie ?

Chaque militaire, quel que soit son rôle, sa place dans la hiérarchie, sait, pressent, qu’il pourra un jour rencontrer la mort. Il est amener à y réfléchir dès les débuts de sa formation, même s’il nous reste sûrement des marges de progrès en la matière. Notre société, matérialiste, athée et individualiste, ne nous y prépare guère. Or le militaire est celui qui est prêt à côtoyer la mort, à la donner, mais aussi à la recevoir. C’est donc un apprentissage qui se déroule au travers toute sa formation, ses entraînements. C’est aussi une réflexion philosophique sur le sens de la vie, de l’engagement. Cela exige d’accepter que sa propre existence (bien intime et précieux) puisse devenir seconde face au Bien commun de la Patrie. Cela exige de chaque soldat de se bâtir un socle éthique qui tienne, même au plus fort de la crise. Le militaire ne court pas après la mort. Il n’est ni un psychopathe, ni un adolescent en recherche d’émotions fortes. Le soldat part remplir une mission, dans la force d’un groupe soudé. Rien de plus vivant qu’un militaire ! le soldat ne part pas à la mort, il ne l’évoque guère d’ailleurs, il part au combat, grave et concentré, car malgré la soif de l’action qui l’anime, il en connaît le prix et les enjeux.

V.A. Comment une telle épreuve est vécue dans les armées ?

Trois cercles sont sans doute à distinguer. Le premier réunit celles et ceux, camarades de combat, qui sont déployés sur le théâtre d’opération où le drame vient d’avoir lieu. Ils sont les premiers impactés. L’épreuve resserre très fortement les liens entre eux, dans le désir d’être à la hauteur de l’événement et des amis décédés, mais aussi, et ce n’est pas rien, dans celui de poursuivre la mission, par respect pour eux, et parce que pour un militaire la mission reçue est sacrée, quoi qu’il en coûte. C’est souvent ce dernier aspect, mal compris ou inconnu dans la société civil qui, sur place, permet le sursaut psychique et moral. Le deuxième cercle est constitué des unités auxquelles appartenaient ceux qui sont morts, avec les camarades et les chefs, qui sont restés en base arrière. À eux revient la très lourde tâche de recevoir les corps, de préparer les cérémonies, et surtout d’accompagner les familles et les proches. Pour l’avoir vécu à de nombreuses reprises, il n’est pas moins douloureux d’aller annoncer un tel décès à la famille que d’entourer de respect et d’affection le corps de nos camardes défunts sur les lieux de la mort. Cet exercice terriblement difficile suppose d’accepter, de recevoir et d’accompagner toute la charge émotionnelle des familles. C’est une mission délicate très noble qui nous unit, mais très exigeante. Enfin le troisième cercle c’est celui de toute la grande famille militaire au sens large. Du chef d’état-major des armées au simple soldat, tous se sentent concernés. D’abord parce que, dans nos armées numériquement plus réduites, on finit toujours par avoir un ami, ou un ami d’ami militaire, qui était un proche d’un des défunts. Ensuite parce que cela ramène chacun de nous à son propre engagement, à ses finalités si nobles, et à ses exigences radicales, jusqu’au sacrifice ultime s’il le fallait. Mais ces trois cercles s’entremêlent en réalité, et forment toute une communauté militaire soudée dans l’épreuve et pour laquelle le soutien de la population et des responsables politiques est d’une extrême importance.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les moines de Tibhirine

Au-delà de tout : l’amour des ennemis

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« Ma vie n’a pas plus de prix qu’une autre. Elle n’en a pas moins non plus. En tout cas, elle n’a pas l’innocence de l’enfance. J’ai suffisamment vécu pour me savoir complice du mal qui semble, hélas, prévaloir dans le monde et même de celui-là qui me frapperait aveuglément. J’aimerais, le moment venu avoir ce laps de lucidité qui me permettrait de solliciter le pardon de Dieu et celui de mes frères en humanité, en même temps que de pardonner de tout cœur à qui m’aurait atteint. » Ainsi s’exprime le père Christian de Chergé dans son Testament, écrit en 1994, deux ans avant qu’une mort terrible ne viennent l’emporter ainsi que six de ses frères moines trappistes.

En quelques mots, le frère Christian nous place dans la radicalité de toute vie chrétienne, réellement vécue. Don de Dieu sans retour de la vie qui fait de chaque être humain, y compris le plus faible, une présence divine et lui confère une dignité absolue. Souffrance pour le croyant, par son propre péché, de participer au mal qui ronge le monde. Espoir mis en Dieu seul, et en sa Grâce, de dépasser cette triste condition de pécheur et d’atteindre le sublime commandement de l’amour du prochain jusqu’à l’ennemi.

C’est sur ce dernier point que les sept moines de Tibhirine ont sans doute le plus à nous apprendre. Au-delà de toutes les polémiques entourant leurs morts, au-delà de ce que les uns ou les autres retireront pour alimenter telle ou telle thèse dans les rapports entre catholicisme et islam, leurs vies données, dans la prière, l’amour de tous leurs frères algériens et jusque dans le martyre reconnu par la sainte Église, doivent nous inspirer pour nos propres vies.

Face au mal inévitable que nous rencontrons, face au scandale parfois des croix qui nous atteignent, ses lignes du frère Christophe peuvent nous éclairer : « L’office. Les mots des psaumes résistent, font corps avec la situation de violence, d’angoisse, de mensonge et d’injustice. Oui, il y a des ennemis. On ne peut pas nous contraindre à dire trop vite qu’on les aime sans faire injure à la mémoire des victimes dont chaque jour le nombre s’accroît. Dieu Saint. Dieu Fort. Viens à notre aide. Vite. Au secours. Et puis on reçoit des mots d’encouragement, de consolation, des mots qui font espérer et c’est là que lire l’Ecriture c’est vital. Il y a du sens (…) Et nous voici chargés de ce sens. Il s’accomplit : Amour en Croix. »

 

Publié dans Parole et Prière, décembre 2019

Les soldats morts au Mali ne sont pas des victimes, mais des héros

FIGAROVOX/TRIBUNE – L’abbé Christian Venard rend hommage au sacrifice des treize soldats français tués dans une collision d’hélicoptère, et rappelle la noblesse de leur sacrifice librement consenti.

Par Christian Venard
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L’abbé Christian Venard est prêtre et aumônier militaire. Il a publié avec Guillaume Zeller Un prêtre à la guerre (Tallandier, 2015).


Mardi. Très tôt, la sonnerie du téléphone retentit: «Padre, es-tu au courant, que treize de nos gars sont morts au Mali?». À cette heure matinale, je ne sais rien. Si la terrible nouvelle est avérée, en ce moment même doit se dérouler le travail intense et délicat des régiments concernés, des états-majors, pour prévenir chaque famille. Des images défilent. Ces moments à jamais gravés dans ma mémoire, quand on doit annoncer l’irrémédiable à une épouse, à des enfants, à des parents. Il est mort. Au combat. Là-bas, si loin. La veille encore il téléphonait aux siens en plaisantant. Il était parti voilà plusieurs semaines, embrassant ses proches et les rassurant sur son retour certain. Quelques messages à des amis militaires. La confirmation arrive, sous forme d’un appel très bref, d’un frère d’armes m’intimant évidemment la discrétion la plus totale. Il égrène la triste litanie de ces treize noms, que dans quelques heures les Français s’approprieront.

Qu’il soit un, qu’ils soient mille, c’est le même noble engagement au service de leurs compatriotes qui les a conduits au sacrifice ultime.

 

Dès les premières minutes qui ont suivi l’annonce officielle, les médias ont insisté sur le lourd bilan payé en une seule journée par l’armée française. Faut-il rappeler que ce n’est pas le nombre qui fixe la noblesse de leur sacrifice au service de la Patrie? Pourquoi les réactions furent nettement moins vives, quand le 4 novembre dernier le brigadier Ronan Pointeau a été tué, au Mali aussi? Faut-il le poids des chiffres, pour que nos concitoyens, nos médias, perçoivent le prix du sang versé, celui des sacrifices consentis par nos camarades militaires, pour la défense des intérêts de notre pays, pour la paix de notre Patrie? La moindre goutte de sang versé par un seul mort au combat, par un militaire blessé, devrait faire réagir notre Nation entière comme un appel au sursaut, à la dignité, à la solidarité, à la compassion. Qu’il soit un, qu’ils soient mille, c’est le même noble engagement au service de leurs compatriotes qui les a conduits au sacrifice ultime.

Aucun d’eux n’est une victime. Un militaire qui meurt pour sa Patrie, un militaire blessé physiquement ou psychiquement, n’est pas et ne sera jamais une victime. C’est un héros: un homme qui a choisi, librement, de faire de sa vie un don pour son pays, une oblation. Et non de vivre dans la jouissance de la possession, entouré du confort de la vie urbaine. «L’accomplissement du devoir sacré de la mission au service des armes du pays.» Les mots sont trop forts, l’humilité du soldat lui interdit bien souvent de les formuler ainsi. C’est pourtant la réalité de ce qui, chaque matin, lui donne la force de se lever et de repartir au combat. Chacun de nos quatorze camarades décédés le mois écoulé était un jeune homme, ayant réfléchi au sens ultime de son engagement. Il était fier de servir, déterminer à remplir une mission. Une démarche qui ne peut se vivre et se comprendre qu’au sein d’une communauté, d’une famille: l’armée. Cette conviction, qui s’attache aux tripes durant les périodes d’entraînement, qui s’inscrit dans la chair au cœur même de l’OPEX (opération extérieure), c’est elle qui nous donne d’accepter l’horizon du sacrifice ultime de la mort, mais plus encore chaque jour, la force de vivre! Car le soldat ne part pas à la mort, il ne l’évoque guère d’ailleurs, il part au combat, fier d’appartenir à sa communauté militaire, animé non par l’excitation de l’adolescent sur sa console de jeux, mais par la gravité de celui qui sait que vie et mort sont des enjeux trop puissants pour ne pas être pris au sérieux, malgré la soif de l’action. C’est ce que j’ai partagé tant de fois avec eux, au cours de tant d’OPEX sur tous les théâtres où la France nous a engagés.

Qu’en est-il d’un pays qui envoie ses plus courageux combattre les racines d’un mal qu’il semble laisser prendre racine, sans beaucoup de résistance, sur son propre sol ?

 

Car c’est bien de cela qu’il s’agit. C’est nous, c’est-à-dire la France, qui, par l’intermédiaire des autorités civiles, politiques, militaires légitimes les envoyons: du Mali au Kosovo, de l’Afghanistan à la Côte d’Ivoire, et sur tant d’autres terres étrangères. Partout, depuis des années, nos militaires sont engagés pour lutter contre cette nouvelle idéologie mondialisée qu’est l’islamisme. Loin des habituelles et indécentes interrogations politiciennes (même si nous n’avons pas à être, y compris nous militaires, naïfs sur les intérêts économiques et stratégiques qui se mêlent aussi dans ces engagements géostratégiques), la Nation ne devrait-elle pas, devant les treize cercueils qui bientôt lui seront présentés sur la terre sacrée de la Cour d’honneur des Invalides, se lancer dans une introspection? Qu’en est-il d’un pays qui envoie ses plus courageux enfants à la mort… combattre les racines d’un mal qu’il semble laisser prendre racine, sans beaucoup de résistance, sur son propre sol?

Nos quatorze camarades militaires sont morts dans l’exercice de la vocation qu’ils avaient choisie. Une vocation noble pour de nobles fils de France. Leurs parents, leurs veuves vivront-ils, leurs enfants grandiront-ils, en bénéficiant de la paix pour laquelle ils sont partis combattre? Cette question s’adresse à nos hommes et femmes politiques et à nos chefs militaires. Mais c’est aussi chaque Français, chaque Française, qui est invité, quelle que soit sa place au sein de la Nation, à s’élever à la hauteur de ces jeunes héros morts pour la France.

 

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Sur ce sujet, mon interview sur la radio RCF :

https://rcf.fr/actualite/soldats-morts-au-mali-un-grand-sentiment-de-tristesse-et-de-compassion-pour-l-abbe-christi

Pierre Claverie

L’apostolat du dialogue

 

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France et Algérie, un amour compliqué, de passions et de haines, d’attirances et de répulsions. Algérie, terre kabyle des riches premières communautés chrétiennes, terre musulmane depuis des siècles désormais. Voilà, à Bab-El-Oued, dans quel terreau naît Pierre Claverie.

Voilà aussi pourquoi, attiré par ces contrastes et ces paradoxes, alors qu’il est devenu jeune père dominicain en France métropolitaine, il souhaite retourner dans son pays natal où débute non sans difficulté l’indépendance. Dès lors sa vie apostolique est marquée par le désir du dialogue avec ses frères algériens et donc pour l’immense majorité d’entre eux musulmans.

« Le maître mot de ma foi est aujourd’hui le dialogue, non par tactique ou par opportunisme, mais parce que le dialogue est constitutif de la relation de Dieu aux hommes et des hommes entre eux. » Qu’on ne s’y trompe pourtant pas, Pierre Claverie n’est pas un naïf. Il a bien su mettre en garde, dans le dialogue inter-religieux, contre des ressemblances qui sont des ressemblances apparentes. Même si nous nous y référons, chrétiens et musulmans, Abraham n’est pas le même dans nos deux religions. Que dire de ‘Issa, de Jésus ? Les références bibliques citées dans le Coran ne sont pas organisées de la même manière, ce qui en change parfois profondément le sens. De même l’unicité de Dieu sur lequel insiste tant le Coran ne réfère pas à la même expérience de Dieu que le Dieu trinitaire.

Pour dépasser ces oppositions théologiques lourdes, c’est dans l’ordre de la charité que Pierre Claverie souhaite que, chrétiens et musulmans, rivalisent. A cet égard, l’accompagnement après leur meurtre des sept moines de Tibhirine et son propre assassinat peu de temps après, reconnu désormais par l’Église comme martyre, en sont le sceau suprême.

Confions-lui donc le si nécessaire dialogue entre nos deux religions.

 

Paru dans Parole et Prière, octobre 2019