Église et sexualité

Entretien paru dans le bi-mensuel Église de Monaco d’avril-mai 2019

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Face aux scandales sexuels qui éclaboussent l’Église catholique à travers le monde, dont les plus graves relèvent de la pédocriminalité (voir l’encart), on peut légitimement se demander si l’Église a encore le droit de porter une parole dans le domaine de la morale sexuelle. Disons-le d’emblée, ce qui choque le monde actuel c’est d’abord le fait que l’Église catholique latine continue d’exiger le célibat pour ses prêtres (la continence : pas de relations sexuelles) et maintient, envers et contre tout, une doctrine sur la chasteté (c’est-à-dire un certain regard sur la sexualité qui n’est jamais vécue comme une fin en soi). Ce qui choque encore plus, et cela même à l’intérieur de l’Église, c’est que ceux qui sont sensés porter en priorité ce message semblent, pour nombre d’entre eux, ne pas l’appliquer dans leur propre vie ! Mais, avouons-le, dans tous ces domaines, la confusion règne dans beaucoup d’esprits, même chez les croyants, renforcée par la manière dont les grands médias se saisissent de ces questions. Passons en donc en revue quelques-unes ! Rencontre.

 

L’Église considère-t-elle la sexualité comme mauvaise ?

Bien sûr que non ! Ce serait en contradiction avec la Bible elle-même. Quand Dieu crée l’être humain, Il inscrit la polarité sexuelle au cœur même de sa créature : « Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu Il le créa, homme et femme Il les créa » (Gn 1, 27). En plus de cela, Dieu ordonne à l’homme et la femme de croître et de se multiplier, de ne former plus qu’une seule chair. C’est dire si la sexualité fait bien partie du projet d’un Dieu qui veut sa créature humaine comme procréateur, pour Lui adjoindre de nouveaux hommes à aimer et qui puissent L’aimer. Dans cet état de nature parfaite (s. Thomas d’Aquin écrit même que le plaisir sexuel y était plus intense qu’après la chute du péché originel !) l’homme et la femme vont nus, sans honte, car ils sont en parfaite harmonie, en eux-mêmes, entre eux, avec la création et avec le Créateur. Ce qui vient tout bouleverser, c’est ce fameux péché des origines, commis par Adam et Ève (cf. Gn 3), dont une des premières conséquences est bien de placer l’homme et la femme en dysharmonie en eux-mêmes, entre eux, avec la création et le Créateur. Dès lors, la sexualité sera, pour l’être humain, aussi un lieu de péché, de tentations, car il ne possède plus la maîtrise parfaite de lui-même. La vision de l’Église est donc très pragmatique en fait : elle reconnaît (et plus particulièrement depuis les grands enseignements de saint Jean-Paul II) la bonté de la sexualité ; mais elle en voit aussi tous les dangers, les contraintes, les tentations (ce que malheureusement notre propre expérience, tant et tant de faits divers, démontrent).

Qu’apporte donc de révolutionnaire en ce domaine l’enseignement de Jésus ?

Jésus exige de ses interlocuteurs et de ses disciples un regard renouvelé, qui n’était pas du tout évident à son époque. Ses disciples, face à ses enseignements moraux, iront même jusqu’à lui dire : « Si telle est la condition de l’homme à l’égard de la femme, il n’est pas avantageux de se marier. Il leur répondit : Tous ne comprennent pas cette parole, mais seulement ceux à qui cela est donné… » (Mt 19, 9…). Jésus prêchera, de manière inouïe, la continence parfaite pour le Royaume des Cieux (Mt 19,12) :« il y en a qui ont choisi de ne pas se marier à cause du royaume des Cieux. » Jésus invite finalement ses disciples à ne pas être esclaves de leurs pulsions, de leurs passions, mais à les dépasser en vue du royaume des cieux. Ce qui ne nous paraît guère facile aujourd’hui (par exemple ne pas avoir de relations sexuelles avant le mariage) ne l’était pas plus au temps de Jésus, dans cette Antiquité romaine où la débauche régnait !

Pourquoi les prêtres ne peuvent-ils pas se marier ?

De fait il n’en a pas toujours été ainsi ! Les Évangiles parlent de la belle-mère de saint Pierre, que Jésus guérit. D’ailleurs, aujourd’hui encore, même dans l’Église catholique, il existe des prêtres mariés (chez nos frères maronites du Liban par exemple). Mais attention : ce ne sont pas des prêtres qui se marient (même chez les Orthodoxes), ce sont des hommes mariés qui deviennent prêtres ! Dès les origines cependant, dans la vie de l’Église, le célibat des prêtres est apparu comme une situation préférable, non seulement pour des raisons pratiques ou économiques, mais surtout pour une profonde raison spirituelle : la ressemblance avec le Christ, unique et souverain prêtre. De nombreux conciles, tout au long de l’histoire de l’Église vont le rappeler, jusqu’à ce que, vers le XIe siècle en Occident, cela soit devenu la règle générale. Aujourd’hui encore, en s’engageant au célibat, le futur prêtre se rend ainsi totalement disponible à la mission et il cherche à ressembler, jusque dans son être le plus profond, au Christ son divin maître.

Ce célibat exigé des prêtres catholiques est-il encore vivable ?

La question mérite d’être posée, tant les scandales récents peuvent donner l’impression que les prêtres ne respecteraient pas leurs engagements en ce domaine et seraient à tout le moins des hypocrites, au pire des pervers. D’abord soyons clairs : le mariage n’est pas un remède contre la perversité ou les dévoiements… cela se saurait ! Ensuite, osons le dire avec fermeté : l’immense majorité des prêtres, des religieux, des religieuses, vivent avec fidélité leur engagement dans la continence. Vivre avec fidélité, cela ne veut pas dire que cela soit facile ! En acceptant le célibat (qui n’est pas la forme de vie ordinaire, et en ce sens, on ne comprend plus très bien d’ailleurs l’expression parfois utilisée de « vocation au mariage »), le futur consacré doit savoir qu’il entre dans un combat physique, psychique et spirituel. Car, bien sûr, cela crée en lui une frustration, physique et affective. Normalement, les années de formation au séminaire (ou de noviciat pour un religieux) ont dû lui permettre de l’expérimenter. Mais c’est tout au long de sa vie que, de ce lieu de blessure intime, jaillira aussi la source de sa fécondité spirituelle. L’important sur ce rude chemin, n’est pas tant qu’il y ait des tentations ou même des chutes, que le désir de vivre tout cela dans l’intimité du Christ. Il y a donc une nécessité absolue pour le consacré d’une vie spirituelle active, d’un sentiment profond de la dignité de sa consécration, un mode de vie différent et prudent du reste des fidèles et de la société, une conviction très forte du sacré et de la transcendance. Cela dit, pour les couples chrétiens, vivre la fidélité et l’indissolubilité du mariage n’en est pas moins une gageure aussi à notre époque. Ainsi, c’est moins la question sexuelle qui est en jeu, que celle de la capacité à être fidèle aux engagements pris et à ne pas se laisser conduire par ses seuls sentiments, pulsions, passions du moment…

Des écrits récents semblent dire que l’homosexualité serait très répandue dans le clergé. Est-ce vrai ?

Pour commencer, il convient de rappeler que dans l’enseignement de l’Église, les actes homosexuels sont une déviance, en ce sens qu’ils ne respectent pas la finalité (le but) première de la sexualité qui est la transmission de la vie. En utilisant les mots « actes homosexuels », on évite ainsi de condamner des personnes sur leurs tendance sexuelles. Pour beaucoup, l’homosexualité n’est pas un choix. Elle s’impose à eux. En revanche, c’est toujours un choix personnel que d’avoir ou non des relations (hétéro ou homo) sexuelles. Donc en soi, le simple fait d’avoir des tendances homosexuelles, non seulement n’empêche pas de pouvoir être un bon chrétien, mais, nonobstant des textes assez durs du Vatican, ne devraient pas obligatoirement interdire l’accès au sacerdoce (et encore moins à la vie religieuse). Toutefois, il est à noter que le « psychisme homosexuel », souvent ne facilite pas une pratique et une vision de la paternité qui elles, sont d’une nécessité absolue pour la vie sacerdotale. Y-a-t-il plus d’homosexuels dans l’Église qu’ailleurs ? Il est très difficile de répondre à cette question, car on ne tient pas des statistiques officielles ! Aux États-Unis des enquêtes ont été menées. Là-bas, il semblerait que, sur la période 1950-1990, la réponse serait plutôt oui. En Europe, deux éléments pourraient concourir à une présence homosexuelle un peu plus forte dans le clergé : sans doute, depuis les années 1960, la prééminence de la «culture gay» dans les domaines de la culture (et le spirituel relève de la culture) ; par ailleurs, il est possible que certains jeunes hommes chrétiens, aux tendances homosexuelles, aient pu voir dans le sacerdoce un refuge. In fine, la question encore une fois est moins de savoir quelles sont les attirances sexuelles des candidats au sacerdoce, que leur capacité, éprouvée et réelle, à tenir les engagements propres à la vie consacrée.

Le livre de Frédéric Martel, Sodoma, est très sévère pour le Vatican et les responsables dans l’Église. Vous avez déjà répondu à l’auteur dans le journal Le Point, mais qu’auriez-vous envie d’ajouter pour nos lecteurs ?

Le premier point le plus déroutant dans le livre de Frédéric Martel n’est pas qu’il y ait de mauvais prêtres ou prélats, aux mœurs débauchées. Il n’y a là rien de bien nouveau, même si c’est, quelle que soit l’époque, infiniment regrettable (ne serait-ce qu’en envisageant, avec tristesse et inquiétude, le salut éternel de ces âmes consacrées). Non ce qui est déroutant c’est l’apparente faiblesse de la hiérarchie ecclésiastique, voire, selon Martel, de sa corruption. Il faut distinguer les deux. La faiblesse est réelle malheureusement. Bien des prêtres ou des fidèles, à travers le monde, pourraient témoigner dans leurs diocèses ou dans leurs congrégations de l’injustice avec laquelle les supérieurs ont laissé de mauvais prêtres œuvrer, sans jamais les punir véritablement. Il est certain qu’aujourd’hui, même si beaucoup a été fait, pour retrouver confiance, nous avons besoin d’une évolution du droit pénal de l’Église pour obliger les supérieurs à plus de sérieux dans les affaires de mœurs du clergé et à devoir rendre des comptes. Quant à la corruption, cela est encore plus nocif. On peut noter, ici ou là, de véritable sphères d’influence, de protection, jusqu’aux plus hauts niveaux dans l’Église qui bénéficient à des prêtres aux mœurs dévoyées. Quand on le peut, on a le devoir de le dénoncer. Cela nous fait mal et discrédite terriblement le discours de l’Église, quel que soit le domaine, mais en particulier son discours moral. La Vierge Marie, les papes du XXe siècle, nous ont prévenus : c’est une forme d’apostasie du clergé qui persécute le plus l’Église, quand les pasteurs se transforment en prédateurs… Mais nous devons être courageux et confiants : le Christ a définitivement vaincu sur la Croix. À nous de le suivre en nous convertissant aussi chaque jour un peu plus, en offrant nos vies et nos petits sacrifices pour la sanctification de l’Église et de ses membres. Sainte Teresa de Calcutta, à qui l’on demandait ce qu’il fallait changer dans l’Église, répondait : « vous et moi » !

 

 

Encart pédophilie

Résultat de recherche d'images pour "la justice"On raconte beaucoup de stupidités sur ce sujet, sans doute car il remet en cause aujourd’hui beaucoup de comportements de la société tout entière, et pas seulement de l’Église. Je suis assez d’accord d’ailleurs pour que l’on opte désormais pour le mot « pédocriminalité ». Pour être précis nous sommes confrontés à trois définitions de ce mot :

– Pour le droit pénal français, il s’agit pour un adulte majeur d’avoir une relation sexuelle avec un enfant de moins de 14 ans. Tout citoyen au courant de tels agissements est dans l’obligation de les dénoncer.

– Pour la psychiatrie, la pédophilie est une attirance pour une relation sexuelle avec un enfant ne présentant pas de caractère sexuel (non pubère). En ce sens, un adolescent pubère de 15 ans pourrait être pédophile, s’il a une relation sexuelle avec un enfant non pubère.

– Pour le droit de l’Église (canonique), est considérée comme pédophilie tout acte à caractère sexuel (jusque par exemple un échange de photographies pornographiques) entre un adulte et un mineur de moins de 18 ans.

On le voit, ce différentes définitions rendent encore plus complexe cette question. Par ailleurs, dans la société en général, les actes pédophiles sont commis à plus de 90% dans les familles et en sont victimes des filles, abusées par des proches. Il s’agit donc d’hétérosexualité. Une étude a été menée dans le clergé américain qui montre, en revanche, que dans 80% des cas recensés, c’était l’attirance vers de jeunes garçons (donc de nature homosexuelle). En tout état de cause, la situation gravissime dans laquelle se trouve l’Église aujourd’hui du fait de cette crise, invite les pasteurs, les responsables de mouvements chrétiens, à la plus extrême prudence dans leurs activités avec les jeunes. Mais pour dire vrai, une vie spirituelle intense, du bon sens et un véritable professionnalisme dans le contact avec les jeunes, devraient être de bons remparts à toute dérive !

 

 

 

 

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L’Église dans la fosse à purin…

Tirer sur l’Église est un sport facile

 

Ma réaction au livre de Frédéric Martel, Sodoma

Propos recueillis par Jérôme Cordelier pour Le Point

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« Cette lecture m’a accablé. Je suis prêtre, j’ai donné ma vie au Christ et à l’Eglise, et voir cette Eglise déformée me rend profondément triste. Mais cet accablement est aussi celui de quelqu’un qui, depuis des années, sait qu’il existe une part de réalité dans ce que décrit Frédéric Martel. Qu’il y ait des clercs dont les mœurs sont dépravées n’est pas un phénomène nouveau : l’histoire de l’Eglise est émaillée de ce genre de scandales ; il suffit de se rappeler les horreurs de la cour des Borgias. Il y a trente ans déjà, quand j’étudiais à Rome, l’homosexualité de certains cérémoniaires au Vatican (chargés de la liturgie) était connue. On disait : « Attention à celui-là, il a la main baladeuse ». J’avais même évoqué le sujet dans mon livre,  Un prêtre à la guerre (Tallandier). Mais à cause de la crise pédophile, qui a commencé depuis vingt ans, on pouvait espérer que de l’ordre avait été mis dans l’institution. Las, ce livre montre qu’il n’en est rien.

Qu’un de mes confrères puissent avoir des tendances homophiles, en soi ne me dérange pas. Mais s’il passe à la pratique, alors sa conduite devient désordonnée par rapport à l’engagement du célibat consacré qu’il a pris et au message qu’il porte. L’auteur a raison de souligner les incohérences d’une institution qui lutte aujourd’hui, quasiment seule, pour tenir un discours moral ferme et à contre-courant et certains de ses cadres, jusqu’à haut niveau, qui ne s’appliquent pas ces préceptes à eux-mêmes.

Maintenant, je m’interroge sur l’opportunité de cet ouvrage. L’Eglise est prise dans une vaste tempête, et voilà encore un coup de massue qui s’abat sur nous ! On peut se demander si Frédéric Martel n’en fait pas trop : que le cardinal Burke se montre trop souvent dans des cérémonies liturgiques quasi felliniennes et entouré d’éphèbes n’est vraiment pas ma tasse de thé ; mais user d’un procédé narratif tendancieux pour le suspecter d’homosexualité me paraît exagéré. Tirer sur l’Église est devenu un sport relativement facile ! Cela dit, comme le clame Cyrano au comte de Guiche : « On n’abdique pas l’honneur d’être une cible » !

De mon point de vue, il y a plus grave : je suis radicalement en désaccord avec l’auteur quand il assure que seuls quelques mystiques, à la marge, seraient en cohérence avec leur engagement de chasteté. C’est tout simplement faux. J’affirme que l’immense majorité des religieux, religieuses et prêtres vivent dans la fidélité à cet engagement. Cela, évidemment, ne se fait pas sans combats intérieurs. Le célibat volontaire au service de Dieu entraîne, bien entendu, au sens technique, une frustration. Selon Frédéric Martel, dont la pensée est moderne, une telle conduite est source de comportements déviants, en tout cas hypocrites. Pour moi, adepte d’une pensée classique, en référence aux travaux du célèbre père jésuite Albert Chapelle et en m’appuyant sur Freud et la psychanalyse, la frustration permet bien au contraire la construction de l’individu. On a trop vite oublié que quand Françoise Dolto disait « Il est interdit d’interdire », elle ajoutait aussitôt : « sans donner l’explication de l’interdit ». L’interdit sexuel pour un clerc n’a de sens que dans sa finalité : c’est parce qu’il a le désir de se donner totalement à Dieu qu’il accepte ce sacrifice, car c’est un sacrifice. Nous vivons dans un monde où la notion de sacrifice est largement déconsidéré, alors que pour l’Eglise elle reste une vertu majeure, positive, indispensable à la vie chrétienne.

Avec 20 siècles d’histoire, l’Eglise a toujours été un élément de contradiction dans le monde. Dans le miroir grossissant que nous tend Frédéric Martel, je lis, y compris de sa part, que l’on attend mieux de l’Eglise. Mais soyons juste : qui soigne le plus de malades du sida dans tant et tant de pays pauvres ? C’est l’Eglise catholique. Qui fait tenir debout un minimum de structures sociales et médicales dans un certain nombre de pays ? L’Eglise ! Le Christ est venu nous apporter un message d’amour et de vérité, mais aussi de libération par rapport à nos pulsions, ce déterminisme qui nous pousserait à assumer tous nos penchants, nos fantasmes. L’être humain n’est pas esclave de ses pulsions. Voilà ce que nous dit le Christ. Voilà ce dont essaie de témoigner l’immense majorité des religieuses, religieux et prêtres.

 

 

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« oui, le célibat consacré est une croix »

Article paru sur le site de La Croix, le mercredi 17 octobre 2018 – https://www.la-croix.com/

 

Refuser d’évoquer dans l’Église la frustration affective et sexuelle qu’implique le célibat consacré est un véritable déni du réel. Ce n’est qu’en nommant les choses et en acceptant librement cette croix, que les consacrés pourront rendre ce sacrifice pleinement fécond.

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L’actualité a remis au premier plan la question du rapport de l’Église avec la sexualité. D’abord d’une manière désastreuse avec la multiplication des affaires de pédophilie sur fond d’homosexualité en son sein ; ensuite d’une façon marginale certes, mais plus heureuse, dans les débats qui se déroulent ces jours-ci au Synode sur les jeunes, la foi et le discernement vocationnel, réuni à Rome à la demande du Pape François. Se pose ainsi avec acuité le problème des vocations religieuses et sacerdotales et celle du célibat consacré. Or, en interne, à l’exception de louables efforts, le discours généralement tenu reste trop souvent encore, de l’ordre du mystico-gélatineux, de l’à-peu-près psychologique, et un déni de la dure réalité que constitue l’appel à la continence parfaite et à la chasteté.

« C’est trop cool ! Quand on est prêtre ou religieux on n’est surtout pas coincé et encore moins frustré ! Oui, tu rencontreras des difficultés, mais plus tu aimeras Jésus et ton prochain et plus tu seras porté dans le célibat. Ta vie sera un long cœur à cœur affectif avec Jésus…» Ces propos lénifiants de l’institution ecclésiale visent à ne pas effrayer les candidats éventuels. Pourtant, ils ne sont pas à la hauteur de la gravité extrême de la crise pédophile, arbre hideux qui cache la forêt des mœurs relâchées d’une partie du clergé facilitées par le laxisme de l’autorité ecclésiale. Ils ne sont pas dignes non plus du respect dû aux intelligences et aux âmes des jeunes qui réfléchissent à un éventuel engagement religieux ou sacerdotal. L’expérience bimillénaire des saints, les écrits des théologiens et des mystiques, enseignent le contraire de cette séduisante thèse d’une conciliation possible entre la satisfaction affective et sexuelle, entre l’épanouissement humain total et le célibat consacré. A l’évidence, ce dernier reste une écharde, un objet de scandale pour le monde, une souffrance pour celui qui le vit, mais aussi un appel à voir plus haut vers le Royaume des Cieux. Les paroles mêmes du Christ l’attestent (Mt 19,12) : « Car il y a des eunuques qui le sont dès le ventre de leur mère; il y en a qui le sont devenus par les hommes; et il y en a qui se sont rendus tels eux-mêmes, à cause du royaume des cieux. Que celui qui peut comprendre comprenne.» On ne sache pas que l’eunuchisme fût un état désirable. Même dans l’antiquité !

C’est ce que rappelle, avec grande force, le jésuite Albert Chapelle, dans un livre peu égalé, Sexualité et sainteté (1977). « Qui n’accepte pas de ressentir le célibat de manière douloureuse ne sait pas ce qu’est le célibat. Le célibat appauvrit au niveau pulsionnel ; le célibat est renoncement au complément d’humanité qu’un partenaire de vie peut apporter. L’eunuchisme est centré sur le mystère pascal : y ressuscite qui en est mort », souligne le théologien. Renoncement volontaire à un complément d’humanité, le célibat consacré entraîne qui veut y vivre à une véritable mort de la sensualité, ô combien exigeante pour la sexualité masculine, et à une mort de l’affectivité, que ressentent  sans doute davantage les femmes en renonçant à la maternité. Qu’on ne cherche surtout pas en ce domaine à minimiser la frustration profonde qui en découle. « Dans le célibat volontaire (…) la sexualité est vécue comme une plénitude et comme une frustration. Une frustration douloureuse, car c’est en vain (frustra) que l’affectivité surprise par le désir, éprise de solitude ou de communion voudrait avoir prise sur cette transcendance qui l’encombre et la travaille », note encore le père Chapelle.

Il est de notre devoir de dire, avec courage, la vérité du prix à payer, aux jeunes qui voudraient s’engager, sur l’appel du Seigneur, dans le célibat consacré.  A moins de chercher soi-même à se leurrer… et pire encore à entraîner dès lors des âmes dans un choix intenable. L’acceptation volontaire de cette frustration nécessite précisément qu’elle soit perçue, nommée, étudiée et surtout pas récusée ou ignorée. La frustration ainsi vécue est à l’opposé de l’aliénation ; elle devient alors, dans un complexe paradoxe, source de souffrance et de vie, car elle est un appel au dépassement, un élan de vitalité vers un « ailleurs ». C’est ainsi que, depuis notre naissance, la frustration de la complétude intra utérine est à la fois source de souffrances, mais aussi capacité de dépassement et d’aller de l’avant dans notre vie. Oui, le célibat consacré est une croix, plus encore, c’est une passion et une mort choisies avec Jésus, pour pouvoir, un jour, ressusciter avec Lui. Dans l’incarnation et dans le quotidien, il est bien sûr source de frustrations et de désirs inassouvis. Il est aussi porteur de fécondité, de vie et d’élan. Dès ici-bas, une forme de résurrection est ainsi déjà promise au consacré par le Christ, au cœur de cette mort ; mais à l’image de celle de Lazare (Jn 11, 1-57), ce n’est pas encore la résurrection définitive. Par cette ré-animation, le Christ invite le consacré à sortir du tombeau de ses passions, à ôter les bandelettes de ses péchés de luxure et à avancer vers la Lumière et la Vie.

Si tel est l’appel reçu de Dieu vers le célibat consacré, les paroles de l’Ecclésiastique (Eccl. 2, 1-5) résonnent alors d’une manière particulière : « Mon fils, si tu prétends servir le Seigneur, prépare-toi à l’épreuve. Fais-toi un cœur droit, arme-toi de courage, ne te laisse pas entraîner, au temps de l’adversité. Attache-toi à lui, ne t’éloigne pas, afin d’être exalté à ton dernier jour. Tout ce qui t’advient, accepte-le et, dans les vicissitudes de ta pauvre condition, montre-toi patient, car l’or est éprouvé dans le feu, et les élus dans la fournaise de l’humiliation ». Car le célibat consacré, par la  frustration sexuelle qu’il implique, est bien à vue humaine, une forme d’humiliation. Beaucoup de jeunes hommes le pressentent : seront-ils encore considérés comme de vrais hommes ? Et combien plus les jeunes femmes qui n’auront pas d’enfants ? Sur ce chemin, les tentations ne manqueront pas, dans un monde où l’érotisme règne en maître et où le dévergondage est devenu la règle. Les chutes seront possibles. Voilà ce qu’il convient d’enseigner à de jeunes âmes. Finalement, comme l’écrit Albert Chapelle, « il importe relativement peu que le célibat soit au fil des années vécu dans la tranquillité ou le trouble  sexuel. Il importe absolument qu’il soit vécu dans le Christ Jésus, dans la vérité et l’humilité spirituelles, dans l’union au Dieu de l’espérance et des miséricordes (…). Le célibat trouve sa solidité là où l’homme, humble et pauvre, s’en est remis à Dieu dans les respect de ses propres énergies, de ses déficiences psychiques et spirituelles. A cette heure, l’homme touche Dieu, parce que touché par Lui en son corps et en son cœur : il est transfiguré ».

Le célibat consacré ne peut être réduit à une conséquence disciplinaire de la vocation. Il est un appel spécifique lancé par Dieu à mener une vie prophétique, dans l’Église et pour le monde. Il est condition et nécessité pour construire une relation libre avec autrui. Dans la réponse généreuse à cet appel reçu, le consacré trouve, au cœur de la croix perçue, vécue, acceptée, la source de la fécondité apostolique, et plus encore une véritable joie. Non pas une joie émotionnelle, sentimentale, purement humaine ; mais cette joie des Béatitudes que promet le Seigneur Jésus (Mt 5): « Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu ! (…) Heureux serez-vous, lorsqu’on vous insultera, qu’on vous persécutera, et qu’on dira faussement toute sorte de mal contre vous, à cause de moi. Réjouissez-vous et soyez dans l’allégresse, parce que votre récompense est grande dans les cieux ; car c’est ainsi qu’ils ont persécuté les prophètes qui ont été avant vous ». C’est donc en partant d’une juste et courageuse anthropologie du célibat consacré, dans un appel eschatologique plein d’espérance, avec la confiance en l’infinie Miséricorde de Dieu, que, porté par cette dimension prophétique, le consacré vivra pleinement de la joie de son Maître, passant comme Lui de mort à Résurrection. Puisqu’il permet ainsi le don de soi à Dieu, à l’Église, au monde et à autrui, le célibat demeure certes une croix… mais surtout pas un calvaire.

Pédophilie, gestion de crise et hiérarchie catholique

Précisions importantes : 1. – cet article n’entend en rien relativiser l’extrême gravité de la pédophilie, crime abominable que le pape François a même comparé à un culte rendu à Satan. Il s’agit de chercher à comprendre quels sont, au-delà des responsabilités personnelles des individus coupables de ces agissements,  les fondements institutionnels de cette grave crise qui secoue l’Eglise catholique.  2. – Il y aurait beaucoup à dire sur la manière dont l’Eglise catholique « pratique » les médias (non sans difficultés comme toutes les grandes institutions) ; j’ai volontairement mis de côté cet aspect du problème afin de ne pas allonger cet article et user la patience de mes lecteurs !

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L’émission Cash investigation relance le débat autours de la pédophilie dans l’Eglise – à charge si j’ai bien compris, ne l’ayant pas encore vue à l’heure où j’écris ; mais ayant lu avec attention les documents diffusés par les auteurs et les critiques déjà formulées par les autorités ecclésiales -. L’Eglise catholique en France a pris en compte cette terrible et difficile question, depuis les années 2000 et, en particulier en 2010, à la suite des demandes du pape Benoît XVI. Essentiellement sur un plan technique : dénonciation des prêtres ou des laïcs  – des écoles catholiques ou des mouvement de jeunesse – commettant ce genre de crimes, mise en place d’une cellule de veille, accueil des victimes, meilleur discernement pour les candidats au sacerdoce… Je ne veux pas entrer ici dans le débat des méthodes journalistiques utilisées – on en connaît le genre littéraire – mais je voudrais essayer de comprendre les fondements de cette crise que traverse l’Eglise.

La décadence générale des mœurs ne saurait justifier les carences du gouvernement ecclésial

Bien souvent, ce sont d’anciennes affaires qui remontent à  la surface, parfois de plus récentes. Mais comment expliquer que ces personnes exercent toujours des responsabilités, soient encore en charge de paroisses, et même tout simplement prêtres ? Sans doute à cause d’une forme d’incurie de la part de certains évêques et de leurs conseils. Ne sous-estimons pas, cependant, les dégâts que le relativisme moral des années 1970 a provoqué, même au sein de l’Eglise. Faut-il rappeler que certains people, encore très en vue aujourd’hui, et jamais mis en cause dans les grands médias, ont soutenu ouvertement la pédophilie dans ces années-là ? Ce contexte ne justifie pas, bien sûr, le maintient de prêtres « non sûrs » dans des fonctions paroissiales. S’il l’explique en partie, il ne l’excuse pas. Par ailleurs, la longévité des « carrières » ecclésiales est à prendre en compte. Ainsi certains ont pu commettre des actes répréhensibles vers la trentaine et être toujours en possibilité de travailler au sein de l’Eglise plus de quarante ans après ! Les décisions prises sous Jean-Paul II par le cardinal Ratzinger – futur Benoît XVI – devraient interdire désormais l’accès au sacerdoce à des candidats ne présentant pas une affectivité et une sexualité matures. Quant aux cas déjà présents, ce qui est incompréhensible c’est que l’on ait laissé ces prêtres en position de commettre de nouveaux dégâts, pire, on les a parfois promus. C’est incompréhensible et il est normal qu’on nous en fasse le reproche. Le Vatican a mis en place, sous Benoît XVI, des procédures de réduction à l’état laïc pour les prêtres qui deviennent, par la gravité de leur inconduite, incapables de mener une vie sacerdotale. Il ne s’agit pas, comme je l’ai lu ici ou là, de les jeter tels des malpropres, mais dans un accompagnement, judiciaire et s’il y a lieu, médical et humain, de les décharger du sacerdoce qu’ils ne peuvent objectivement plus réaliser, et de les mener vers une nouvelle vie laïque.

La faillite des « ressources humaines » dans l’Eglise de France à la base des difficultés de gestion de crise

Il existe aussi, sans doute depuis fort longtemps, dans l’épiscopat français un amateurisme quasi criminel en matière de gestion des ressources humaines. Ce qui est intéressant est de chercher à comprendre le pourquoi, alors que la plupart des personnes en charge sont plutôt intelligentes et compétentes par ailleurs. Nous héritons, des années 60-70, d’un système d’organisation ecclésiale en France d’ordre « marxiste » ! Avec une « langue de buis » effroyable, incompréhensible d’ailleurs d’une large partie de la population. Les prêtres et les évêques en responsabilité ont été formés – déformés trop souvent !- dans un cadre de pensée hégélien ou kantien, dans le diktat de la lutte des classes, souvent incompatible avec les réalités de la Foi et la recherche du réel. Ce n’est pas pour rien si, avec justesse et a contrario, l’Eglise continue de promouvoir la philosophie aristotélicienne et le thomisme, comme base de sa réflexion. Plus lointainement, l’histoire particulière de l’Eglise de France depuis le Concordat avec Bonaparte, l’adossement à la mentalité bourgeoise du XIXe siècle, la crise du ralliement à la République, a poussé l’Eglise dans des positions ultra « légitimistes ». Elle souffre d’une gestion de ses cadres où, bien souvent, seuls les gens sans odeur, sans couleur ni saveur peuvent parvenir au sommet, tant les autres font peur ! Bien sûr, je caricature en quelques lignes des éléments qui nécessiteraient bien des nuances ; mais au fond, il y a là une base qui explique humainement bien des dérives, bien des incapacités à réagir sainement face aux crises.

Au-delà de la pédophilie, c’est la crédibilité du discours moral de l’Eglise qui est en jeu

Au-delà de la question pédophile, la question qui se pose à l’Eglise catholique en France, c’est celle, plus générale, des prêtres ou des religieux dont le mode de vie n’est pas conforme aux exigences de leur état – prêtres concubinaires ou pratiquant une sexualité active hétéro ou homosexuelle. Or, sur ce point, dans de nombreux diocèses, fidèles et prêtres, constatent trop souvent, de véritables carences de gouvernement au sein de l’Eglise en France. On a l’impression dérangeante que l’autorité épiscopale ne veut pas, ne peut pas, s’exercer contre ces prêtres immoraux. Du coup, les prêtres pédophiles ont pu avoir le sentiment, en se mêlant aux autres cas, de pouvoir bénéficier de cette « largeur de vue » (sic). C’est destructeur à plus d’un titre. D’abord en externe, parce que l’Eglise est, dans une époque vouée au relativisme moral, l’une des dernières institutions à oser prêcher une « morale », des normes affectives et sexuelles. Or si l’on découvre qu’en son sein évoluent des prêtres, des religieux, des responsables laïcs qui ne respectent pas, de manière grave, ces fondements moraux et qu’ils semblent avoir bénéficié d’une connivence – au moins passive -, c’est une très grave crise de crédibilité de la parole de l’Eglise qui s’ouvre. Pour être très direct, on ne peut pas prendre de manière médiatique les positions que nous avons tenues sur le « mariage pour tous » et se montrer incapable de balayer devant notre porte ! Ensuite, en interne, c’est une injustice grave qui est faite à tous les prêtres – l’immense, l’écrasante majorité – qui se donnent à fond et avec sérieux dans la mission d’évangélisation. C’est ce qu’a d’ailleurs développé Mgr Centène, évêque de Vannes, dans un éditorial de sa revue diocésaine. (http://www.vannes.catholique.fr/9329-2/)

Une voie de sortie : le courage

 Comment pourrions-nous sortir de cette terrible crise de confiance ? Il ne faut pas avoir peur et prendre nos responsabilités. De toute évidence, il y a eu, il y a encore, des carences dans la gestion d’un nombre non négligeable de dossiers de prêtres pédophiles et/ou menant des vies non conformes à l’enseignement de l’Eglise. Osons le dire et surtout agissons, pour ne pas donner l’impression qu’au-delà des paroles, l’omerta se poursuit. Bien sûr, il ne s’agit pas de lancer des chasses aux sorcières dans tous les diocèses. Mais ici ou là, de vrais scandales durent parfois depuis de nombreuses années, plus ou moins camouflés : il est temps encore d’y mettre de l’ordre. Dire cela ce n’est pas s’attaquer à l’Eglise. Benoît XVI lui même a écrit : « Nous devons accueillir cette humiliation comme une exhortation à la vérité et un appel au renouvellement. Seule la vérité sauve. Nous devons nous interroger sur ce que nous pouvons faire pour réparer le plus possible l’injustice qui a eu lieu. Nous devons nous demander ce qui était erroné dans notre annonce, dans notre façon tout entière de configurer l’être chrétien, pour qu’une telle chose ait pu arriver. » Trop de catholiques, et ne parlons pas des autres, confondent encore la « structure » humaine et faillible de l’institution ecclésiale avec l’Eglise elle-même, une, sainte, catholique, apostolique et romaine. Seule une véritable opération « mani pulite » serait à même de restaurer la confiance des chrétiens envers leur hiérarchie et au-delà, de la population française avec l’Eglise catholique. Oui avoir le courage, avec la mise en place par exemple d’une commission indépendante, d’une enquête approfondie sur tous les diocèses de France et dont les résultats, tous les résultats, seraient rendus publiques.