Le rôle de l’aumônier en gendarmerie

Article paru dans Le Trèfle
Revue des officiers de le Gendarmerie Nationale

 

L’aumônier militaire : un atout au sein de la gendarmerie nationale

 

 

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Au service de tous, croyants ou non croyants, l’aumônier militaire partage le quotidien des gendarmes, les accompagne, et sa présence prend tout son sens lors de la perte d’un de leurs camarades. Gendarme sans arme, militaire sans grade pour être l’égal de tous, officiant au sein d’une Institution d’un pays laïc… focus sur une fonction, par essence, paradoxale.

 

 

Parmi bien d’autres éléments qui composent la « militarité » du gendarme, il en est un auquel on ne songe pas toujours, constitué de la présence, au sein de cette armée, comme dans les trois autres, d’aumôniers des quatre cultes reconnus par la loi française : musulman, israélite, protestant et catholique. Comme pour les autres armées, l’existence des aumôniers au sein d’une institution – et pas n’importe laquelle – d’un État laïque, se justifie par la nécessité d’apporter le concours de « religieux »[1] à celles et ceux qui, par leurs fonctions et leur emploi, pourraient s’en trouver priver, alors que la Constitution de la Ve République, adossée à la Déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen, en fait un droit fondamental d’exercice de la liberté de conscience. Dans le cadre des armées, on songe évidemment aux situations spécifiques comme les opérations extérieures, les écoles militaires ou les camps militaires. Mais, c’est le même argument qui justifie la présence des aumôniers dans les prisons, les hôpitaux et même (historiquement c’étaient tous des internats) dans les lycées publics. C’est dire si la présence officielle de représentants des cultes au sein des armées n’est non seulement pas en contradiction avec le principe de laïcité de l’État, mais en est même, en quelque sorte, une application qui, il est vrai, est dérogatoire à la fameuse loi de 1905 de séparation des églises et de l’État.

Au sein des armées françaises, les aumôneries sont organisées indépendamment par culte, mais avec exactement les mêmes statuts. Techniquement, il est intéressant de noter d’ailleurs, que les textes de référence organisent plus, en fait, l’existence des aumôniers que celle des aumôneries en tant que telles. Pour emploi, les aumôniers relèvent de l’État Major des Armées (EMA) [2], leur gestion administrative est confiée au Service du Commissariat des Armées (SCA) [3] ; quant aux recrutements, aux affectations, aux renouvellements de contrat, aux missions confiées, etc., chaque culte procède selon ses propres directives, ses objectifs pastoraux. Les aumôniers peuvent servir sous trois statuts : en tant que militaires d’active sous contrat renouvelable (de deux à huit ans), en tant que réservistes opérationnels ou citoyens. S’inscrivant dans le cadre d’emploi fixé par le Statut général des militaires, les aumôniers reçoivent de par leurs statuts particuliers, deux grandes missions de l’EMA. La première : une mission cultuelle qui justifie fondamentalement leur existence (assurer les offices, donner les sacrements, aider à la prière, témoigner de leur foi, etc.) ; la deuxième est une mission humaine, qui se décompose en deux temps, être un conseiller du commandement en matière religieuse, humaine et éthique, et se faire le plus proche possible de tous les militaires. Dans le respect de la neutralité des armées en matière politique, philosophique et religieuse, il leur est demander de ne pas adopter d’attitudes prosélytes. Leur rôle premier est de répondre aux besoins de celles et ceux qui le désirent et non de « convertir » leurs camarades militaires à telle ou telle religion. Un aspect récurrent et difficile pour le commandement militaire est l’exigence d’une équité de traitement entre des cultes fort différents (y compris dans l’exercice cultuel propre) et la solution de facilité d’un traitement strictement égalitaire (mais alors injuste au regard du nombre de pratiquants fort disparate d’un culte à l’autre, et légalement interdit de chiffrage).

Le statut relevant de l’EMA des aumôniers, constitue pour ceux d’entre eux, détachés à temps plein au sein de la Gendarmerie nationale[4], une difficulté administrative, car leur cas particulier n’a pas été envisagé, lors du passage de la gendarmerie au Ministère de l’Intérieur, et encore moins lors de l’embasement des aumôniers au sein des Bases de Défense du Ministère des Armées. En son temps, pour l’aumônerie catholique, le père Dominique Arz [5], aumônier national placé auprès du Directeur Général de la Gendarmerie Nationale (DGGN) (2008-2018), a réussi à lever un certain nombre d’embarras, avec l’aide des Majors Généraux, afin de faciliter la tâche des aumôniers catholiques en Gendarmerie ; et il a œuvré pour tenter, dans une période de recrutement serré pour l’aumônerie catholique, la mise en place d’au moins un aumônier prêtre pour chaque région de Gendarmerie.

Placé hors hiérarchie (le grade d’aumônier n’a ni supérieur, ni subalterne), l’aumônier, homme de foi, essaie d’être un camarade et un interlocuteur pour chaque militaire, du simple soldat jusqu’au général. Il porte sur son uniforme les insignes distinctifs de son grade hors hiérarchie : les rameaux d’olivier entrecroisés, et au centre, selon le culte : la Croix, les Tables de la Loi, le Croissant de l’Islam. Si protocolairement l’aumônier est assimilé aux corps des officiers supérieurs (par exemple lors des cérémonies), sur le plan financier les indices de soldes propres aux aumôniers correspondent (à part pour les directeurs de culte) à des indices proches de ceux des lieutenants et des capitaines. Sur ce point aussi, l’aumônier qui part en Opération extérieure (OPEX) perçoit les mêmes compensations financières que tous ses camarades militaires, ou s’il est en poste TAP (troupes aéroportées) la même indemnité dite ISA1. Le corps des aumôniers, comme celui des médecins et des infirmiers, est protégé par les conventions de Genève, dont la France est signataire. Les aumôniers ne sont donc pas des combattants, et l’usage constant, fruit de l’histoire de l’aumônerie catholique en particulier, est qu’ils ne portent pas d’arme (même défensive) et qu’ils n’en usent pas. L’aumônier ne peut exiger le salut, puisqu’il est hors hiérarchie, et l’inverse est de mise ! Cette situation transverse lui permet donc, pour autant qu’il le veuille, d’être proche de tous et de contact aisé. Elle fait de lui aussi, auprès des différents acteurs de la concertation au sein de la Gendarmerie nationale un interlocuteur de choix pour le commandement.

Une des principales difficultés à laquelle se heurte l’aumônier en Gendarmerie est évidemment due à l’une des spécificités de cette armées : sa dispersion (du fait même de sa mission) sur le territoire. Bien souvent l’aumônier est confronté aux manques moyens pour ses déplacements et il est difficile pour le commandement de lui attribuer en permanence, malgré ses besoins, un véhicule de service. Autant l’aumônier dans l’armée de Terre peut se concentrer sur les deux ou trois régiments dont il a la charge, ou sur la Base aérienne dans l’armée de l’Air, autant, il est illusoire pour un aumônier de région de gendarmerie de vouloir prétendre connaître les milliers de gendarmes du territoire de sa région. Il importe donc à l’aumônier en gendarmerie d’être particulièrement disponible et d’arriver à se faire connaître des autorités qui, naturellement demanderont son soutien lors des événements marquants, festifs comme les Sainte-Geneviève ou douloureux, comme les morts en service. Ces moments-là sont essentiels dans la vie de l’aumônier de gendarmerie.

Pour l’aumônier catholique, la période des Sainte-Geneviève est l’occasion de se faire connaître dans les Groupements, les compagnies, voire les Brigades. Il cherchera autant que possible d’y faire inviter aussi les aumôniers des autres cultes et de marquer leur présence autour de cette fête d’armes, dont l’aspect religieux (la messe) cristallise la volonté de toute une armée de rester fidèle à ses valeurs, ses engagements, ses morts et ses anciens, dans une identité d’autant plus nécessaire, que les difficultés de la mission dans un monde de plus en plus brutal, se font lourdement ressentir. Si la cérémonie religieuse n’est jamais obligatoire (c’est bien le moins dans le cadre du respect de la neutralité religieuse au sein des armées), elle constitue néanmoins pour l’immense majorité des militaires de la gendarmerie un moment solennel de commémoration ; et beaucoup témoignent de leur attachement à cette cérémonie, quoique non pratiquants, voire athées ou d’une autre religion.

Les décès sont des événements – surtout lorsque qu’il s’agit de mort en service ou de suicide lié au service – très marquants dans la communauté militaire. Selon un vieil adage, appris dans mes débuts au sein de l’aumônerie catholique, l’aumônier doit toujours être présent… mais sans être pesant. Il devra, face à la mort, montrer sa disponibilité, faire preuve tant vis-à-vis des camarades, du commandement que des familles, de tact, de diplomatie, d’empathie et de recul. Avec l’expérience, il sentira si l’unité affectée souhaite ou non sa présence, si la famille tient à la présence religieuse d’un aumônier ou non, si le commandement a besoin d’aide ou non. Car l’une des grandes caractéristiques des militaires de la gendarmerie nationale, par rapport aux autres armées, réside aussi dans leur capacité à une forme d’autonomie de décision, de commandement, mêmes aux échelons de base. À l’aumônier de savoir s’adapter. Homme de la transcendance, il lui reviendra s’il est amené à parler publiquement, d’être porteur de sens, avec un message d’espérance, de foi, et de la beauté de l’engagement au service d’autrui et de sa Patrie [6].

L’expérience de nombreux aumôniers en gendarmerie prouve aussi la grande nécessité du soutien des familles, en particulier dans le cadre de la gendarmerie mobile et la spécificité des absences importantes lors des missions des escadrons. Dans la vie quotidienne, l’aumônier de gendarmerie doit aussi prendre en compte un élément notablement différent des autres armées. Dans celles-ci, il est assez aisé de trouver, sur le lieu de travail, des militaires dont l’activité permet le temps de la rencontre, de la discussion, des échanges. En gendarmerie, quand l’aumônier paraît (à l’exception des écoles bien sûr), le gendarme est au travail : TIC, il est en train de rédiger une procédure, en BT il se doit de recevoir le public, à la BMO il sera sur sa moto ou en train d’écrire un compte-rendu, etc. Contrairement aux autres armées, les militaires de gendarmerie rentrent chez eux la plupart du temps pour déjeuner, et les lieux de convivialité sont plus réduits. Là aussi, l’aumônier devra trouver des moyens autres pour approcher ses ouailles. La dimension première étant toujours sa disponibilité (d’où l’importance d’un bureau facile d’accès, d’un téléphone répertorié, d’une messagerie interne…). Quand il le pourra, et surtout quand les unités en auront la possibilité, l’aumônier aura aussi la chance de participer directement à des activités de terrain – mais avec toutes les limites imposées par l’opérationnel, évitant de devenir une charge pour ceux dont la tâche première est le maintient de l’ordre.

Enfin, dans une période particulièrement ardue pour les forces de l’ordre de l’intérieur (on peut penser à la crise dite des Gilets jaunes, à celle plus ancienne de La Manif pour tous, etc.), l’aumônier en gendarmerie doit aussi œuvrer au discernement éthique et au soutien du moral des militaires de la gendarmerie. Par la crédibilité de sa vie, par un travail intellectuel personnel, par la confiance instaurée, il essaiera d’être un interlocuteur privilégié du commandement. Il favorisera les échanges, le dialogue pour apporter, avec discrétion, compétence et ouverture d’esprit, mais aussi avec franchise, des analyses dont, in fine, s’il le souhaite, le commandement pourra s’inspirer. C’est ainsi qu’à titre personnel, j’ai eu la joie de faire connaître mes études, conjointes avec le médecin militaire (er) Chaput et mon frère officier, sur la manière d’aider nos militaires à se préparer aux mieux aux situations difficiles qu’ils ont à endurer. Ce travail de fond, appuyé sur notre livre La densification de l’être – Se préparer aux situations difficiles [7], allant aussi bien à la direction d’un mémoire universitaire en criminalistique d’un adjudant-chef TIC, que par des réunions avec la DGGN, la direction de l’EOGN et, sur place, de longs échanges avec le commandement de la RGNA, a permis des avancées notables dans la pensée de la préparation opérationnelles de nos militaires de tout grade.

Après plus de quinze année passionnantes passées chez les parachutistes, dont quinze OPEX (avec trois ouvertures de théâtre), depuis quatre ans que je suis en gendarmerie, j’ai découvert une force de défense et de sécurité extraordinaire, pour laquelle, d’une certaine manière, l’OPEX est permanente [8] ! La diversité des emplois, l’opérationnel au quotidien, les enjeux humains – internes et externes -, la responsabilité éthique de cette institution multiséculaire, constituent pour l’aumônier en gendarmerie autant un défi qu’une joie d’y servir. Du côté de la gendarmerie, l’apport des aumôniers est indiscutable, il est même souvent envié par la Police nationale qui tente actuellement d’en instaurer à la Préfecture de Police de Paris (discussion encore récente avec un de ses plus hauts responsables). Reste à espérer que le Ministère des armées et surtout les directions des différents cultes en soient eux-mêmes conscients.

Notes :

[1] Rappelons pour mémoire que l’islam (à l’exception du Chiisme) et le protestantisme n’ont pas au sens strict de clergé. De même on rencontre dans l’aumônerie catholique par exemple, des prêtres bien sûrs, mais aussi des diacres et des laïcs, hommes ou femmes, qui remplissent la charge d’aumônier (sans avoir forcément tous les pouvoirs religieux réservés aux prêtres ou aux diacres).

[2] État Major des Armées. C’est le CAB-CEMA qui en a la charge avec habituellement un colonel du Cabinet qui gère le « quotidien » au nom du CEMA.

[3] Service du Commissariat des Armées qui a succédé dans cette mission à la DCSSA (Service de Santé des Armées). Un bureau de gestion des aumônier avec à sa tête un Commissaire Colonel gère les dossiers, administratifs et de chancellerie, de tous les aumôniers, quels que soient les cultes et les statuts administratifs.

[4] Essentiellement des aumôniers catholiques.

[5] Aujourd’hui aumônier de la région de gendarmerie Ile-de-France et recteur de la chapelle du Val-de-Grâce.

[6] Qu’on me permette de manière certes immodeste de citer ici l’homélie que j’ai prononcée en son temps pour Abel Chenouf, un des militaires assassinés par Merah à Montauban. On peut la trouver sur le lien : https://blogdupadrevenard.wordpress.com/2014/03/10/inhumation-dabel-chennouf/, ou bien encore en annexe dans mon livre Un prêtre à la guerre, Tallandier, 2013

[7] Gérard CHAPUT, Guillaume VENARD, Christian VENARD, La densification de l’être – Se préparer aux situations difficiles, préf. Thibault de Montbrial, éditions Pippa, 2e édition 2017.

[8] «Outre ceux d’entre eux qui sont projetés en opérations extérieures (OPEX), les militaires de la gendarmerie accomplissent leurs missions dans un autre contexte opérationnel : celui de la sécurité publique et de la protection de la population, des missions judiciaires et de lutte contre le terrorisme. La mort et la blessure les frappent aussi : 11 morts en service par an depuis 2010, 5 gendarmes ayant été tués en mission opérationnelle par arme à feu. Le nombre de blessés à la suite d’agressions physiques a doublé ces dix dernières années. La situation outre-mer est particulièrement inquiétante.» La mort, la blessure, la maladie, 13e Rapport du Haut Comité d’évaluation de la condition militaire, juillet 2019.

Manifester ou non, et si la question était plus grave encore ?

Pierre-Joseph de Clorivière

Un Jésuite face à la révolution

 

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« Quoique la destruction totale de la religion chrétienne soit le but principal que se proposent, dans la Révolution présente, les puissances des ténèbres, ainsi que les agents en chef dont elles se servent pour l’opérer, cependant c’est avec le soin de ne pas montrer au grand jour cette intention perverse. »

Avec ces quelques lignes, on ne peut pas dire le père de Clorivière, soit un grand soutien de la révolution française ! Déjà dans la période prérévolutionnaire, il a vu son ordre (les Jésuites) expulsé de France par le roi, puis interdit d’exister par le pape lui même. Quand la révolution éclate, il en discerne avec clarté les objectifs anti chrétiens. Pourtant, loin de fuir, malgré même les propositions du premier évêque américain de rejoindre le nouveau monde, c’est en France qu’il veut combattre, au risque de sa vie.

Il devra vivre caché, recherché. Il subira même la prison pendant cinq années sous le Consulat. Malgré ce qu’il perçoit des fondements anti catholique de la révolution, il se consacre à l’organisation de groupes de vie religieuse adaptés aux circonstances révolutionnaires de son époque. Ce seront des « religieux dans le monde » ne vivant pas en communauté et ne portant pas d’habit distinctif. Ainsi, avec quelques prêtres, il forme la Société du Cœur de Jésus, ou Prêtres du Coeur de Jésus et, avec la collaboration de Adélaïde-Marie Champion de Cicé, il fonde la Société du Cœur de Marie, ou Filles du Cœur de Marie en 1790.

Son attitude au cours de la révolution est exemplaire pour nous. Le régime politique dans lequel nous vivons se réclame des « valeurs » révolutionnaires, sans avoir jamais eu le courage de la repentance pour ce qu’elles avaient pu engendrer d’horreurs, de persécutions contre la religion et une part importante de la population. Sachons néanmoins, avec intelligence et espérance, à l’image du Père de Clorivière, nous mettre toujours au service de notre pays.

 

Chronique parue dans Parole et Prière, août 2018

 

Vous reprendrez bien un peu de Bernardins ?

Chronique pour A la source sur KTO.TV du 12 avril 2018

 

En hommage à Arnaud Beltrame

Pourquoi un militaire donne-t-il sa vie ?

article paru sur le site du journal La Vie

Il y a tout juste six ans, le père Christian Venard recevait le dernier souffle de deux soldats tués par Mohammed Merah. Dans un texte écrit pour La Vie, il médite sur le sacrifice du lieutenant-colonel Arnaud Beltrame, chrétien et serviteur de l’État.

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Est-ce parce qu’il était chrétien que le lieutenant-colonel Arnaud Beltrame a accepté de sacrifier sa vie, ou parce qu’il était militaire et officier ? Les risques de réduire à son seul engagement catholique l’héroïsme d’Arnaud ont vite été balayés par l’annonce son appartenance à partir de 2008 à la Grande Loge de France – mystère d’une vie chrétienne en marche. Autre risque, non moins réel, celui d’une vision laïciste de son engagement, alors que la vie de foi de notre héros national était évidente – voire rayonnante.

Soldat chrétien ou gendarme républicain ? Chercher à distinguer, c’est participer d’une représentation artificiellement clivée de l’engagement publique, trop fréquente chez certains officiels. « Je suis chrétien, disent-ils, mais cela est du ressort du privé, et dans mes fonctions, je suis capable de prendre des décisions directement contraires à ma foi. » Une des leçons que nous pouvons tirer de l’exemple donné par Arnaud Beltrame, c’est qu’un vrai serviteur chrétien de l’État ne saurait vivre dans cette dualité. Bien au contraire, c’est la cohérence entre l’intime et le publique qui lui confère sa vraie force.

Les « valeurs » qui animent les « sentinelles de la société » sont bien souvent aux antipodes de celles qui meuvent cette même société. L’esprit de sacrifice, inculqué dans les armées dès la formation initiale, se heurte à l’individualisme contemporain. La cohésion du groupe, la force du binôme, la capacité à accepter la souffrance, à se dépasser, à continuer la mission même dans des conditions dégradées… tout cela se heurte au matérialisme ambiant, à l’hédonisme, à l’égoïsme. Enfin, l’idéal même d’une vie consacrée à ce qui la dépasse – le bien commun – est directement contraire à l’horizontalité désespérante d’une laïcité, devenue trop souvent laïcisme ou athéisme militant.

Cette dichotomie entre les « valeurs » de la société et celles exigées des serviteurs de l’État, en charge de la sécurité de cette même société, provoque bien souvent, chez ces derniers, de véritables implosions morales – décrochage intérieur, burn-out, états de stress dépassé… C’est une urgence professionnelle pour eux, pour leurs institutions, de retrouver les bases philosophiques, éthiques et métaphysiques du sens de leur action. Sur ce chemin, il est évident, que parmi eux, ceux qui ont la chance d’être porteurs de la foi chrétienne – par héritage ou par recherche personnelle – y sont aidés. En effet, nombre de ces « valeurs » trouvent leur déploiement dans la « morale chrétienne », et la grâce opérante de Dieu en ses sacrements leur est d’un secours précieux.

Mais, en matière civique, l’éthique chrétienne trouve la majeure part de ses sources dans la philosophie grecque, en particulier chez Aristote et Platon. Transmise tout au long du Moyen Âge, cette éthique a irrigué en profondeur notre conscience européenne. On songe en particulier ici au développement de la chevalerie, permettant de christianiser, de civiliser, l’usage de la force au service de ce qui dépasse l’intérêt immédiat, au service du suzerain, dans le respect du faible, de la femme, de l’orphelin, et des droits de Dieu.

Aujourd’hui, retrouver le sens du bien commun, en connaître les fondements philosophique et les exigences dans l’action, est une nécessité vitale pour tous les serviteurs de l’État… et au-delà, dans le cadre de notre lutte contre le terrorisme, pour tous les citoyens. Quelles que soient ses convictions religieuses, philosophiques, politiques – et l’on comprend ici ce que veut dire la neutralité des militaires – le serviteur armé de l’État doit avoir, très tôt dans sa formation, acquis une intime conviction. Celle qui vous anime au moment de la crise : que le sacrifice ultime de sa vie vaut la peine, même si, la société même qu’il défend, a bien du mal à le comprendre. Sur ce chemin ardu, la figure héroïque d’Arnaud Beltrame nous offre un témoignage de plus. Que son sacrifice soit porteur de renouveau et de courage pour notre patrie.

 

 

version en ligne :

http://www.lavie.fr/actualite/billets/pourquoi-un-militaire-donne-t-il-sa-vie-25-03-2018-88950_288.php