La dimension spirituelle dans le métier des armes

Ce texte a été écrit pour le livre de Matthieu DEBAS, Du sabre à l’esprit, Arts martiaux et Art de la guerre,  éd. JPO, 2017.

20170722_153627La réduction du militaire à un simple « technicien de la chose armée » m’a toujours paru dangereuse, depuis vingt ans bientôt que je côtoie mes frères d’armes, en France et sur tous les théâtres d’opérations où notre Patrie a engagé ses armées[1]. Cette problématique a trouvé pour moi deux échos particuliers. Lors de mon passage comme aumônier aux écoles de Saint-Cyr Coëtquidan, où,le risque que cette « philosophie » soit le soubassement à la formation des élèves officiers devait être conjuré par une solide formation éthique et la présence des aumôniers militaires.  Dans mes propres recherches, depuis 2006, en lien avec mon ami, médecin militaire, le docteur Gérard Chaput – recherches reprises ensuite à l’Ecole de Guerre avec mon frère aujourd’hui chef de corps d’un régiment de l’armée de terre – pour tenter de déterminer des chemins de préparation spécifique aux difficultés rencontrées aujourd’hui par les « guerriers » dans nos sociétés post-modernes[2]. Notre société occidentale, française en particulier, a évacué de son champ de vision la dimension transcendante. Quels que soient les domaines, elle nous a plongés dans une idéologie matérialiste, consumériste et athée, dont les générations plus jeunes – post 68 –  perçoivent désormais non seulement les limites, mais même les dangers. Elle fragilise ceux dont le métier est de côtoyer la mort, de la donner ou de la recevoir, dans une situation de « non sens » toujours périlleuse pour leur équilibre psychique et humain.

 

Résultat de recherche d'images pour "kosovo 3e rpima"1999. Nous venons avec le 3e RPIMa[3] d’entrer au Kosovo, dans un pays ravagé par la guerre et les violences ethniques. C’est l’été et, comme tous les dimanches, je me rends dans l’une des compagnies de combat. Je célèbre la messe, dehors, face à un paysage magnifique dessiné par les montagnes serbes. Seule une petite minorité de paras est venue y participer. A la fin, pendant que je range mon matériel liturgique de campagne, j’entends la conversation suivante, tenue par deux paras, adossés à un VLRA, et qui n’avaient pas assisté à l’office religieux :

– Tu as vu la tête de ceux qui sont allés à la messe ?

– Non ! Pourquoi ?

– Ben ils avaient l’air complètement calmes et heureux. C’est dingue. Le padre il met du LSD dans les hosties du crois ?

La même année. Même lieu. Un jeune para est très grièvement blessé par balle. Je rejoins sa section aussitôt et reste avec ses camarades. Son pronostic vital est en jeu, alors qu’il est évacué vers Mitrovica puis vers la France. Le lendemain, je propose à ceux qui le souhaitent que nous priions pour lui au cours de la messe. La section au grand complet – alors qu’il s’y trouvent une majorité d’incroyants et même des musulmans – vient assister à la messe.

Pour avoir accompagné dans la mort dix de mes camarades décédés en Afghanistan, annoncé leur décès à leurs proches, suivi leurs familles dans le douloureux processus de deuil, il m’est facile de témoigner que, quel que soit le niveau de croyance ou d’incroyance, ce sont des moments où la présence de l’homme de Dieu se révèle indispensable. Plongés dans l’horreur de la mort, camarades et proches, sentent confusément « qu’on ne peut pas en rester là », qu’il doit y avoir une espérance. Je me souviens si bien d’une épouse – non baptisée et incroyante – d’un de ceux-là, auprès de laquelle j’avais évoqué notre espérance chrétienne d’une vie au-delà de la mort, sans que cela semble la toucher vraiment. Et voilà… nous nous trouvons dans la grande cours d’honneur des Invalides, accueillant le corps de son mari qui arrivait d’Afghanistan. Elle se tient là, menue et courageuse, avec ses trois enfants orphelins désormais, encadrés par les plus hautes autorités militaires françaises. Soudain elle se retourne, les yeux brillants : « Padre, padre, il faut que je vous dise quelque chose ». Je me penche vers elle, et elle me souffle : « Vous aviez raison, il est là, il est vivant et je le sais ».

 

Résultat de recherche d'images pour "groupement commando parachutiste"Il me serait loisible d’évoquer ainsi un très grand nombre d’anecdotes, allant toutes dans le même sens. Qu’on me permette d’en citer une dernière. Il s’agit de la réaction d’un adjudant, au terme d’une belle carrière, presque exclusivement vécue comme commando-parachutiste. Nous sommes au terme d’une journée de formation sur la prévention du trauma psychique de guerre, organisée en pleine OPEX « Licorne », en Côte d’Ivoire, avec mon ami le docteur Chaput, au profit du GCP[4] . Et voici son témoignage : « Le sujet qui m’a le plus interpellé, et sur lequel bien des éléments de réponse ou même de réflexion me manquaient, concernait la mort. Bête noire de mes pensées, elle était le sujet tabou qui m’a souvent préoccupé l’esprit, voire même rendu insomniaque ! Il est bien dommage dans une carrière de soldat d’attendre si longtemps pour que nous soit offert une telle chance. Depuis ce jour, je m’endors plus facilement ; certaines de mes pensées qui me tourmentaient disparaissent de mon esprit presque aussi vite qu’elles arrivent ; certaines de mes réactions s’en trouvent apaisées, voire plus réfléchies […] Apprendre à mieux se connaître, donc à se définir, permet à un soldat digne de ce nom de mieux définir ces réalités et, pourquoi pas, le sens de sa vie.« 

 

De mon expérience d’aumônier militaire, au bout de vingt ans, je retiens que plus encore que les autres, les combattants ont besoin de mettre du sens dans leur action. Plus que les autres, car confrontés au mystère du mal et de la violence, ils requièrent une formation spécifique qui ne soit pas que technique, mais qui prenne en compte l’intégralité de la personne humaine :  corps-esprit-âme ou sarx, soma, psychè. Tout ce qui peut concourir à cette prise de conscience est de nature à renforcer les capacités de résistance du combattant. Ce qui est vrai pour lui, l’est bien sûr pour tous les individus de notre société touchée durablement par des antagonismes internes et l’horreur du terrorisme. Aujourd’hui, plus qu’hier, les risques de mourir existent, mais plus encore ceux de perdre son âme. Une vie spirituelle – au sens large – et/ou religieuse, ancrée dans le nécessaire silence intérieur, dans un dialogue des profondeurs avec la conscience ouverte, s’il se peut sur l’Absolu – qui est Dieu -, viendront forger des hommes et des femmes dignes et résistants. Le combattant devient ainsi, selon les grandes traditions des arts martiaux, mais aussi de la chevalerie et de la noblesse, un porteur de sens, un témoin éthique. Car c’est l’esprit qui permet de (con)vaincre l’ennemi plus que l’arme elle-même.

 

[1] Cf. le livre écrit en collaboration avec Guillaume ZELLER, Un prêtre à la guerre, Tallandier, 2013.

[2] Cf. le livre écrit en collaboration avec Gérard CHAPUT et Guillaume VENARD, La densification de l’être – se préparer aux situations difficiles, Prividef, 2014.

[3] 3e Régiment de Parachutistes d’Infanterie de Marine. Régiment créé par Bigeard et stationnant à Carcassonne.

[4] Groupement des Commandos Parachutistes

Pédophilie, gestion de crise et hiérarchie catholique

Précisions importantes : 1. – cet article n’entend en rien relativiser l’extrême gravité de la pédophilie, crime abominable que le pape François a même comparé à un culte rendu à Satan. Il s’agit de chercher à comprendre quels sont, au-delà des responsabilités personnelles des individus coupables de ces agissements,  les fondements institutionnels de cette grave crise qui secoue l’Eglise catholique.  2. – Il y aurait beaucoup à dire sur la manière dont l’Eglise catholique « pratique » les médias (non sans difficultés comme toutes les grandes institutions) ; j’ai volontairement mis de côté cet aspect du problème afin de ne pas allonger cet article et user la patience de mes lecteurs !

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L’émission Cash investigation relance le débat autours de la pédophilie dans l’Eglise – à charge si j’ai bien compris, ne l’ayant pas encore vue à l’heure où j’écris ; mais ayant lu avec attention les documents diffusés par les auteurs et les critiques déjà formulées par les autorités ecclésiales -. L’Eglise catholique en France a pris en compte cette terrible et difficile question, depuis les années 2000 et, en particulier en 2010, à la suite des demandes du pape Benoît XVI. Essentiellement sur un plan technique : dénonciation des prêtres ou des laïcs  – des écoles catholiques ou des mouvement de jeunesse – commettant ce genre de crimes, mise en place d’une cellule de veille, accueil des victimes, meilleur discernement pour les candidats au sacerdoce… Je ne veux pas entrer ici dans le débat des méthodes journalistiques utilisées – on en connaît le genre littéraire – mais je voudrais essayer de comprendre les fondements de cette crise que traverse l’Eglise.

La décadence générale des mœurs ne saurait justifier les carences du gouvernement ecclésial

Bien souvent, ce sont d’anciennes affaires qui remontent à  la surface, parfois de plus récentes. Mais comment expliquer que ces personnes exercent toujours des responsabilités, soient encore en charge de paroisses, et même tout simplement prêtres ? Sans doute à cause d’une forme d’incurie de la part de certains évêques et de leurs conseils. Ne sous-estimons pas, cependant, les dégâts que le relativisme moral des années 1970 a provoqué, même au sein de l’Eglise. Faut-il rappeler que certains people, encore très en vue aujourd’hui, et jamais mis en cause dans les grands médias, ont soutenu ouvertement la pédophilie dans ces années-là ? Ce contexte ne justifie pas, bien sûr, le maintient de prêtres « non sûrs » dans des fonctions paroissiales. S’il l’explique en partie, il ne l’excuse pas. Par ailleurs, la longévité des « carrières » ecclésiales est à prendre en compte. Ainsi certains ont pu commettre des actes répréhensibles vers la trentaine et être toujours en possibilité de travailler au sein de l’Eglise plus de quarante ans après ! Les décisions prises sous Jean-Paul II par le cardinal Ratzinger – futur Benoît XVI – devraient interdire désormais l’accès au sacerdoce à des candidats ne présentant pas une affectivité et une sexualité matures. Quant aux cas déjà présents, ce qui est incompréhensible c’est que l’on ait laissé ces prêtres en position de commettre de nouveaux dégâts, pire, on les a parfois promus. C’est incompréhensible et il est normal qu’on nous en fasse le reproche. Le Vatican a mis en place, sous Benoît XVI, des procédures de réduction à l’état laïc pour les prêtres qui deviennent, par la gravité de leur inconduite, incapables de mener une vie sacerdotale. Il ne s’agit pas, comme je l’ai lu ici ou là, de les jeter tels des malpropres, mais dans un accompagnement, judiciaire et s’il y a lieu, médical et humain, de les décharger du sacerdoce qu’ils ne peuvent objectivement plus réaliser, et de les mener vers une nouvelle vie laïque.

La faillite des « ressources humaines » dans l’Eglise de France à la base des difficultés de gestion de crise

Il existe aussi, sans doute depuis fort longtemps, dans l’épiscopat français un amateurisme quasi criminel en matière de gestion des ressources humaines. Ce qui est intéressant est de chercher à comprendre le pourquoi, alors que la plupart des personnes en charge sont plutôt intelligentes et compétentes par ailleurs. Nous héritons, des années 60-70, d’un système d’organisation ecclésiale en France d’ordre « marxiste » ! Avec une « langue de buis » effroyable, incompréhensible d’ailleurs d’une large partie de la population. Les prêtres et les évêques en responsabilité ont été formés – déformés trop souvent !- dans un cadre de pensée hégélien ou kantien, dans le diktat de la lutte des classes, souvent incompatible avec les réalités de la Foi et la recherche du réel. Ce n’est pas pour rien si, avec justesse et a contrario, l’Eglise continue de promouvoir la philosophie aristotélicienne et le thomisme, comme base de sa réflexion. Plus lointainement, l’histoire particulière de l’Eglise de France depuis le Concordat avec Bonaparte, l’adossement à la mentalité bourgeoise du XIXe siècle, la crise du ralliement à la République, a poussé l’Eglise dans des positions ultra « légitimistes ». Elle souffre d’une gestion de ses cadres où, bien souvent, seuls les gens sans odeur, sans couleur ni saveur peuvent parvenir au sommet, tant les autres font peur ! Bien sûr, je caricature en quelques lignes des éléments qui nécessiteraient bien des nuances ; mais au fond, il y a là une base qui explique humainement bien des dérives, bien des incapacités à réagir sainement face aux crises.

Au-delà de la pédophilie, c’est la crédibilité du discours moral de l’Eglise qui est en jeu

Au-delà de la question pédophile, la question qui se pose à l’Eglise catholique en France, c’est celle, plus générale, des prêtres ou des religieux dont le mode de vie n’est pas conforme aux exigences de leur état – prêtres concubinaires ou pratiquant une sexualité active hétéro ou homosexuelle. Or, sur ce point, dans de nombreux diocèses, fidèles et prêtres, constatent trop souvent, de véritables carences de gouvernement au sein de l’Eglise en France. On a l’impression dérangeante que l’autorité épiscopale ne veut pas, ne peut pas, s’exercer contre ces prêtres immoraux. Du coup, les prêtres pédophiles ont pu avoir le sentiment, en se mêlant aux autres cas, de pouvoir bénéficier de cette « largeur de vue » (sic). C’est destructeur à plus d’un titre. D’abord en externe, parce que l’Eglise est, dans une époque vouée au relativisme moral, l’une des dernières institutions à oser prêcher une « morale », des normes affectives et sexuelles. Or si l’on découvre qu’en son sein évoluent des prêtres, des religieux, des responsables laïcs qui ne respectent pas, de manière grave, ces fondements moraux et qu’ils semblent avoir bénéficier d’une connivence – au moins passive -, c’est une très grave crise de crédibilité de la parole de l’Eglise qui s’ouvre. Pour être très direct, on ne peut pas prendre de manière médiatique les positions que nous avons tenues sur le « mariage pour tous » et se montrer incapable de balayer devant notre porte ! Ensuite, en interne, c’est une injustice grave qui est faite à tous les prêtres – l’immense, l’écrasante majorité – qui se donnent à fond et avec sérieux dans la mission d’évangélisation. C’est ce qu’a d’ailleurs développé Mgr Centène, évêque de Vannes, dans un éditorial de sa revue diocésaine. (http://www.vannes.catholique.fr/9329-2/)

Une voie de sortie : le courage

 Comment pourrions-nous sortir de cette terrible crise de confiance ? Il ne faut pas avoir peur et prendre nos responsabilités. De toute évidence, il y a eu, il y a encore, des carences dans la gestion d’un nombre non négligeable de dossiers de prêtres pédophiles et/ou menant des vies non conformes à l’enseignement de l’Eglise. Osons le dire et surtout agissons, pour ne pas donner l’impression qu’au-delà des paroles, l’omerta se poursuit. Bien sûr, il ne s’agit pas de lancer des chasses aux sorcières dans tous les diocèses. Mais ici ou là, de vrais scandales durent parfois depuis de nombreuses années, plus ou moins camouflés : il est temps encore d’y mettre de l’ordre. Dire cela ce n’est pas s’attaquer à l’Eglise. Benoît XVI lui même a écrit : « Nous devons accueillir cette humiliation comme une exhortation à la vérité et un appel au renouvellement. Seule la vérité sauve. Nous devons nous interroger sur ce que nous pouvons faire pour réparer le plus possible l’injustice qui a eu lieu. Nous devons nous demander ce qui était erroné dans notre annonce, dans notre façon tout entière de configurer l’être chrétien, pour qu’une telle chose ait pu arriver. » Trop de catholiques, et ne parlons pas des autres, confondent encore la « structure » humaine et faillible de l’institution ecclésiale avec l’Eglise elle-même, une, sainte, catholique, apostolique et romaine. Seule une véritable opération « mani pulite » serait à même de restaurer la confiance des chrétiens envers leur hiérarchie et au-delà, de la population française avec l’Eglise catholique. Oui avoir le courage, avec la mise en place par exemple d’une commission indépendante, d’une enquête approfondie sur tous les diocèses de France et dont les résultats, tous les résultats, seraient rendus publiques.

Non, le pape n’est pas responsable de la crise migratoire

 

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On ne peut que remercier Laurent Dandrieu et son dernier livre  – Eglise et immigration : le grand malaise – Presses de La Renaissance – de nous déranger. Bien construit, avec une argumentation fouillée et fournie, il oblige à réagir, réfléchir, argumenter, et, c’est sans doute le plus marquant, à revenir aux fondamentaux de notre positionnement en tant que catholiques. Ce livre est à lire, bien sûr. Il est à étudier même. Il nécessite néanmoins pour cela de bonnes clefs de lectures. Je n’en partage ni la méthodologie, ni les conclusions ; que cependant son auteur, avant que je ne le critique, soit remercié publiquement de ce pavé jeté dans la mare.

Deux faux procès

Ce livre repose sur un double faux procès. Le premier semble rendre responsables de la crise migratoire l’Eglise et le pape. Or, il conviendrait de rappeler que ni le pape, ni l’Eglise, n’ont ouvert le processus migratoire économique au milieu du XXe siècle, quand les puissances d’argent ont décidé que faire venir la main d’œuvre étrangère était nécessaire et intéressant. Ce ne sont ni le pape, ni l’Eglise qui ont mis en place le regroupement familial. De même, qu’on veuille bien accorder au pape et à l’Eglise de n’être en rien responsables de la déstabilisation totale du Moyen Orient ces dix dernières années et de la crise migratoire à laquelle l’Europe doit faire face, de ce fait. Non seulement les papes et l’Eglise n’en sont pas responsables, mais plus encore, par leur action et par leurs appels, ils n’ont cessé de réclamer plus de justice et d’équité dans le traitement de ces questions internationales. Faute d’identifier les vrais responsables de cette immense tragédie, qui compte des morts par dizaine de milliers et des déplacés par centaines, le livre de Dandrieu semble en accuser l’Eglise et les papes.

Par ailleurs, concernant le « suicide » de l’Europe, je constate le même faux procès qui repose sur une absence de mise en perspective. Je veux bien admettre que, par naïveté parfois, mais surtout par une idéologie que le cardinal Ratzinger et Benoît XVI ensuite a épinglée, l’Eglise – ou plus exactement les hommes d’Eglise – ait pu participer à la marge à une forme de suicide moral de l’Europe… mais là aussi, ils n’en sont pas les principaux responsables. Les responsables du suicide européen… ce sont les Européens eux-mêmes ! La lente agonie démographique des vieux peuples d’Europe ne doit rien, bien au contraire à l’Eglise. Qu’on ne s’y trompe pas, le suicide de l’Europe découle directement de l’apostasie généralisée des peuples européens, ayant abandonné la Foi et la pratique religieuse de leurs ancêtres. Il suffit de relire le texte grandiose et prophétique de saint Jean-Paul II, après le Synode sur l’Europe, Ecclesia in Europa, qui n’a pas pris une ride. On relira aussi avec intérêt La crise de la conscience européenne de Paul Hazard – Paris, 1935 –  pour redécouvrir les sources intellectuelles et laïques du mal-être européen. Aujourd’hui, une apostasie généralisée, une conception étriquée d’une laïcité prétendument salvatrice, une volonté de certains gouvernants de combattre la foi chrétienne, voilà les vrais responsables. Ne pas rappeler cela de manière forte dans ce livre, conduit insensiblement le lecteur à en rendre responsable le Saint-Père et l’Eglise – et donc à ne pas voir les vraies sources du problème.

D’où parle le pape ?

Un autre point me gêne dans la démarche de Laurent Dandrieu. Les critiques qu’il formule à l’encontre des conférences épiscopales semblent en partie justes quoique très dures. On ne peut en effet se contenter, comme trop souvent en France, quand on représente l’Eglise enseignante, de copier-coller les déclarations du Conseil Pontifical pour les Migrants, comme solde de tout compte intellectuel. Par ailleurs, on ne peut – sous peine de grande confusion intellectuelle et donc de disqualification – s’abaisser à entrer dans le champ politique pour condamner le Front National et ses positions, et, quand on est interrogé sur la catholicité des autres partis, se réfugier derrière une position « d’autorité morale ». Le pape François ne relève pas de cette catégorie. D’abord parce qu’il est le Pontife suprême auquel est confiée la Barque de Pierre, et ensuite parce qu’il est chef d’Etat. Or, c’est cette distinction qui manque cruellement aux critiques de Dandrieu. En tant que chef d’Etat, le pape a des moyens techniques et diplomatiques pour faire connaître ses positions aux Etats, par le biais normal du droit international et des règles diplomatiques. Si donc, nous voulons bâtir une critique politique des positions du pape François, il nous faut nous en tenir aux textes « politiques » émis dans ce cadre précis. Ce n’est pas ce que fait ce livre qui utilise, pour une critique politique, des textes ou des déclarations qui ne sont pas, par nature politique – même si elles abordent des sujets politiques – mais morales. Hormis les cas – finalement minoritaires – où le pape se place en chef d’Etat, tous les discours du Souverain Pontife doivent être considérés comme émanant d’une autorité spirituelle – et quelle autorité spirituelle ! -. Ces discours ne s’adressent donc pas aux Etats pour la mise en place d’une politique précise, mais aux hommes et aux femmes – y compris responsables politiques bien sûr – et à la conscience individuelle et collective des uns et des autres. Pour le résumer en deux mots : ces textes émanent d’une auctoritas et non d’une potestas. Ils ne sont pas politiques même quand ils abordent des sujets politiques. On peut songer ainsi à ce que les papes disent de l’avortement ou de l’euthanasie. Cette distinction est à la base d’une saine ecclésiologie. Elle n’est pas, quoi qu’en disent certains contradicteurs, un « sophisme jésuite » ou une simple distinction intellectuelle – sauf à tomber dans un nominalisme réducteur. C’est une réalité dont la méconnaissance conduit inévitablement à de graves contresens.

Se tromper avec le pape ou avoir raison contre lui ?

Venons en au fond. Laurent Dandrieu veut voir un changement de doctrine de la part de l’Eglise, sous le pontificat de Pie XII. Quand jusque-là, l’Eglise mettait en première ligne la défense de la Patrie et de ses citoyens, vient désormais au premier chef l’accueil de l’étranger. On comprend bien que les circonstances terribles de la deuxième guerre mondiale sont à l’origine de cette nouvelle réflexion. Notre auteur montre qu’à partir de Pie XII l’enseignement constant du magistère ordinaire de l’Eglise – en particulier donc par la voix des papes – s’oriente vers la défense et l’accueil du migrant, au nom de la dignité intrinsèque de la personne humaine, allant sous saint Jean XXIII jusqu’à souhaiter, face à l’instauration d’un mondialisme conquérant, des institutions de gouvernance mondiale, ou sous Benoît XVI à définir un « droit fondamental » de la personne humaine à s’installer où bon lui paraît dans le nouveau « village planétaire », si son bien-être ou celui de sa famille en dépend. Laurent Dandrieu réserve ensuite ses flèches les plus acérées au pape François, dont le mode de communication – de fait parfois surprenant – devient chez notre auteur une tentative de déstabilisation de l’Europe et de collaboration à l’islamisation des vieilles terres chrétiennes.

Nous n’entrerons pas dans le détail de l’argumentation qui nécessiterait d’amples développements, mais qu’il nous soit ici permis de nous étonner de la démarche. Si je suis placé face à « un enseignement constant du magistère ordinaire » depuis plus de cinquante ans, la seule attitude du fidèle catholique devrait être : comment intégrer cet enseignement, même s’il me choque ou me dérange ? Laurent Dandrieu me cite dans son ouvrage comme archétype d’une pensée catholique « stérilisée » par sa papolâtrie et qui finit par se suicider, en citant mon article intitulé par Aletéia d’une des phrases qu’il contenait Je préfère me tromper avec le pape qu’avoir raison contre lui. Je réitère ici mon explication, des plus classique en catholicisme : l’adhésion libre, pleine et adulte de mon intelligence à un enseignement du magistère – fût-il ordinaire – est non seulement un acte de la volonté et de l’intelligence, mais aussi un signe sain de catholicité ; en un mot il s’agit d’un acte de foi. Comme je l’ai déjà écrit, un acte de foi non pas envers chacune des paroles prononcées, mais un acte de foi envers le Successeur de Pierre à qui, seul, ont été confiées les clefs du Royaume. J’accorde bien volontiers par amitié fraternelle à Laurent Dandrieu le droit très légitime et bienvenu de poser des questions ; je reste très réservé sur celui qu’il se donne de s’opposer ouvertement au magistère et de lui refuser une obéissance filiale.

Accueillir l’étranger : une priorité

La question nécessite finalement des nuances de pensées théologiques qui semblent échapper à l’analyse journalistique ou politique. A l’inverse de ce qu’écrit Laurent Dandrieu, je ne vois pas dans l’enseignement ordinaire et constant du magistère depuis cinquante ans un refus de reconnaître les droits des peuples à disposer d’eux-mêmes, à se défendre, à préserver leurs spécificités. Bien au contraire. Les appels constants des papes modernes à l’Europe pour qu’elle retrouve ses racines en sont la preuve. Saint Jean-Paul II frise parfois avec un messianisme patriotique polonais – un poète polonais, Julius Slowacki fin XIXe, ultra fervent patriote annonce la venue d’un pape polonais – ce que Jean-Paul II s’attribuera ! – Ses discours lors des voyages apostoliques en Pologne le soulignent – notamment le tout premier où il revient comme « fils de la Pologne » –  jusqu’à son dernier ouvrage, Mémoire et Identité, où, n’en déplaise à Le Morhedec, il associe pensée identitaire et foi catholique. Il y a des chapitres entiers sur l’idée de nation, son lien avec la Pologne, son passé toujours vivant, présent. Il a parlé à la France comme à une personne en la tutoyant (1981) et est venu à Reims en 1996. Pour Benoit XVI, le rapport à la patrie est blessé chez les Allemands, mais il a exprimé aussi dans Ma Vie et dans son voyage apostolique en Bavière ses attaches patriotiques. Quant au pape François, il a gardé son passeport argentin au lieu d’en prendre un du Vatican… Il s’agit cependant de ne pas se tromper sur ces vraies racines : non pas un « catholicisme culturel » – que je ne méprise pas, loin de là mais qui est bien insuffisant à répondre aux défis de la crise migratoire. Non, ces racines sont en particulier marquées par les exigences mêmes de l’Evangile – dont l’accueil de l’étranger, avec son fondement vétérotestamentaire, est une des marques de l’universalité de la Bonne Nouvelle en Jésus-Christ – et sans lesquelles toute tentative de restauration d’une forme de « chrétienté » ne serait qu’un générique maurassien mal digéré !

Dépasser la dialectique

La pensée de l’Eglise n’est donc pas négation de ce qu’elle soutenait avant : le droit des peuples à se défendre et le devoir de charité envers la patrie – que l’on retrouve avec facilité dans le catéchisme de l’Eglise catholique et tant de textes pontificaux. Laurent Dandrieu crée ici une dialectique dure. Or ce n’est  pas le discours de l’Eglise, qui est plutôt remise en perspective et inversion de priorité. Désormais, dans un monde devenu un village – en acceptant la mondialisation comme un fait objectif certes bien imparfait dans ses modalités – l’accueil de l’étranger devient pour l’Eglise la priorité première au nom de la dignité humaine et de la justice. Il est anormal que 10% de la population mondiale usent de 90% des ressources et donc, il est compréhensible que les populations défavorisées se déplacent vers les lieux où ces richesses se concentrent. La défense de nos modes de vies, de nos patries, de nos valeurs devient une priorité seconde. Seconde ne veut pas dire niée, comme semble le penser Laurent Dandrieu. On regrette alors que notre auteur n’ait finalement fait que la moitié de son étude, qui se serait affinée, nuancée et enrichie en y ajoutant tout l’enseignement ecclésial sur les patries terrestre et le bien commun des nations.

Ainsi, l’enseignement du magistère ordinaire, dans un domaine qui n’est certes pas de fide – dogmatique – mais qui touche à la dignité de la personne humaine et au partage des richesses de la Création, don de Dieu à l’Humanité, ne peut être traité comme une simple option, dont je pourrais me débarrasser par quelques raisonnements politiques. Il devient un appel, pressant à la Foi et à la Charité des croyants – et au-delà d’eux de tout homme. Appel aussi à la générosité et à la confiance. C’est, in fine, un appel aux peuples d’Europe à la conversion du cœur. On ne voit pas quel discours autre un pape pourrait tenir. Il m’amuse d’ailleurs de remarquer que Dandrieu en appelle au Camp des saints de Jean Raspail pour son propos. Livre, d’un pessimisme noir, dans lequel Raspail montre un pape qui tient un discours fort proche de celui du pape François, sans que Raspail lui en fasse le reproche constatant que « son » pape ne saurait en tenir un autre ! Je songe aussi à l’une des thèse favorites de feu Vladimir Volkof sur la guerre d’Algérie, dont il pensait qu’elle aurait pu être politiquement gagnée si la générosité des Français vis-à-vis des Algériens avait été jusqu’au bout et ne s’était heurtée au racisme latent et à l’égoïsme d’une nation française « de souche » repliée sur elle et refusant obstinément les mêmes droits à des arabes musulmans. La fameuse citation du général De Gaulle reste emblématique :  » Si nous faisons l’intégration, si tous les Arabes et Berbères d’Algérie étaient considérés comme Français, comment les empêcherait-on de venir s’installer en métropole, alors que le niveau de vie y est tellement plus élevé ? Mon village ne s’appellerait plus Colombey-les-Deux-Eglises, mais Colombey-les-Deux-Mosquées ! « 

Immigration et identité

 Le problème de la crise identitaire de la civilisation européenne –  suicide de l’Europe chez Dandrieu et tant d’auteurs depuis le fameux livre d’Eric Zemmour –  n’est pas d’abord un problème douanier. Il l’est partiellement, et du point de vue politique seulement ;  mais il est surtout un problème spirituel, anthropologique. Les papes l’abordent sous cet angle. Pour le résoudre, faut-il seulement sortir de Schengen et remettre des frontières ou faut-il aussi, et d’abord, recréer un lien amoureux avec sa patrie, exalter ses héros, l’esprit de sacrifice, de générosité  ? Dans  l’anti-immigrationisme actuel, il y a chez quelques-uns une belle angoisse pour le devenir de la patrie, et chez beaucoup l’obscur désir soixante-huitard de jouir sans entrave, en égoïste des biens matériels hérités de nos pères. Ce n’est pas sur ce terrain que renaîtra l’amour de la patrie ou sa défense face au terrorisme islamique. C’est au contraire en le flagellant et en le ramenant à la notion de sacrifice, au cœur de l’amour de la patrie. Au XIXe siècle, les frontières de la Pologne ont totalement disparu, le pays a cessé d’exister légalement comme tel. Depuis 1918, elles ont considérablement évolué, mais la Pologne a continué à vivre dans le cœur des Polonais en exil sur plus de trois générations. C’est à ce niveau intime de l’âme que doit renaître l’amour de la patrie. De ce point de vue, Laurent Dandrieu passe à côté de la vraie crise de la conscience européenne et de la réponse catholique qui lui convient.

La capacité à se confronter à l’autre et à tenter de le comprendre – que j’admire tant chez nos soldats français déployés en opération extérieure et qui constitue la french touch de l’armée française – voilà l’une des racines de notre culture française universaliste, qu’elle tient de sa matrice chrétienne. C’est à cette capacité qu’en appelle l’enseignement de l’Eglise aujourd’hui. Que les citoyens engagés en politiques, que les journalistes – dont Laurent Dandrieu que l’on ne saurait encore une fois trop remercié de nous agacer – s’interrogent sur les modalités de la mise en œuvre de cette générosité, dans le cadre du respect de l’héritage reçu de nos pères – la patrie – voilà qui est légitime. L’analyse de Dandrieu pèche, et c’est un paradoxe, par une approche presque exclusivement ecclésiastique de la question, sans offrir une contribution de laïc catholique dans la sphère politique qui n’est pas celle de la hiérarchie ecclésiale. Légitime, aussi et enfin, cet appel constant désormais depuis cinquante ans de nos Pères dans la Foi que sont les papes, à dépasser nos peurs et à poursuivre l’œuvre d’évangélisation de ses nouvelles populations – sans oublier les anciennes déchristianisées –  : Duc in altum ! Ne restons pas au cabotage auprès des côtes, mais allons de l’avant, fermement ancrés dans notre Foi et persuadés que celui qui tient en main la barre de Barque de Pierre ne saurait nous engager sur un chemin autre que celui voulu par Dieu dans sa Providence. Ubi Petrus ibi Ecclesia.

article paru sur le site aleteia :   http://fr.aleteia.org/2017/02/14/non-le-pape-nest-pas-responsable-de-la-crise-migratoire/

Joseph Wresinski

Pauvreté, misère, dignité

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Rien n’est plus terrible que la pauvreté quand elle devient misère. Voilà ce qu’en dit Joseph Wresinski, qui a connu les deux, non seulement pour les avoir accompagnées toute sa vie de prêtre, mais pour les avoir vécues dans sa chair, dès son plus jeune âge. « La pauvreté, le dénuement matériel, l’oppression infligée par plus fort que soi, sont difficiles à supporter. Mais est proprement insoutenable le mépris, le rappel perpétuel d’être un inférieur et totalement inutile. Est intolérable d’être traité, même par ses proches, comme un homme sans dignité […] La différence entre la pauvreté et la misère est là. L’homme misérable est dans une situation insupportable, tenu pour quantité négligeable ou même pis : pour un être néfaste qui n’aurait jamais dû naître, alors qu’au plus profond de lui il sait qu’il est pourtant un homme. Vouloir la dignité, rêver d’être quelqu’un et se le voir refuser […] c’est cela la misère« .

Force est de constater, à la lumière de la sociologie, que le catholicisme français s’est « embourgeoisé », au cours des cinquante dernières années, et que les classes sociales économiquement les plus faibles, en ont quasiment disparu. Diverses raisons en sont la cause. Cela devrait pourtant nous poser de vraies questions. Certes, des mouvements catholiques ou chrétiens, dont ATD-Quart Monde fondé par le père Wresinski, ou le Secours catholique, et tant d’autres, œuvrent sur le terrain. Mais que faisons-nous tous pour tendre la main aux plus pauvres, aux miséreux ? Pour leur rendre cette dignité dont ils ont encore plus besoin que de notre aumône ? Sur ce chemin les intuitions du père Wresinski ne peuvent que nous aider. « Les plus pauvres que les hommes rejettent, dès qu’on leur fait confiance. Nous pouvons affirmer, sans risque de nous tromper, que les plus pauvres sont le levain au cœur du monde ».

Laissons donc nos cœurs s’émouvoir.

Chronique parue dans Parole et Prière, février 2017