Un cardinal condamné… et après ?

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L’épilogue  – momentané puisque appel a été interjeté – de « l’affaire Barbarin » invite à en saisir quelques enjeux, mais surtout à envisager les leçons à en tirer pour l’Église et ceux qui y exercent des responsabilités.

 

La condamnation cette semaine du cardinal Barbarin est d’abord un symbole. En effet, depuis plusieurs années maintenant, « l’affaire Barbarin » était devenue emblématique à plus d’un titre : soit à cause de la gravité des faits qui sont reprochés au père Preynat – qui rappelons-le n’a pas encore été jugé – ; soit à cause d’une espèce d’empêtrement dans lequel semblait se trouver le cardinal Barbarin, reconnaissant d’un côté avoir commis des erreurs et demandant pardon aux victimes à plusieurs reprises, mais, par ailleurs, assurant avec ses avocats la défense de son innocence devant la justice française. Cette décision est inédite, d’abord parce qu’il s’agit d’un cardinal de l’Église catholique, et qu’il y a peu de cardinaux à travers le monde qui se retrouvent condamnés devant des justices civiles. Il y a déjà eu des évêques français condamnés par la justice française sur des cas similaires. Mais il y a, en l’occurrence, à Lyon, une charge émotionnelle extraordinaire, sans doute trop forte, comme le disent les plus fervents partisans du cardinal Barbarin. Cette charge émotionnelle est due à la forte personnalité, aux qualités indiscutables du cardinal (mais aussi à certains de ses défauts). Elle s’est cristallisée grâce à l’action courageuse des victimes, qui ont beaucoup œuvré pour faire avancer ces dossiers et, acceptons-le, pour obliger l’Église de France à prendre enfin conscience des véritables enjeux, en particulier du côté des victimes, derrière ces sordides et désastreuses affaires de mœurs.

***

Pour être juste, il faut cependant rappeler qu’il y a déjà eu des changements importants dans l’Église catholique, en France en particulier, et depuis le pape Benoît XVI de manière éminente. Il y a peu d’institutions à travers le monde et en France qui l’ait fait jusqu’à présent, avec une telle énergie et une telle ampleur, ces dernières années. L’Église a mis en place des cellules d’écoute, des éléments de prévention, le Pape a convoqué une réunion spéciale à Rome, un certain nombre de procédures internes ont déjà été modifiées, etc. Bien sûr, il y aura un avant et un après, car aujourd’hui la justice demande à un évêque, et pas n’importe lequel, de répondre à titre personnel de sa gestion personnelle d’un dossier. Il faut admettre que, dans l’Église actuelle, nous avons un problème, car nos évêques n’ont en face d’eux, ou avec eux, aucun contrepoids. Du coup, ils se retrouvent souvent très seuls à prendre de graves décisions, parfois pour le meilleur, parfois pour le pire. Cela devrait conduire les évêques et les supérieurs d’aujourd’hui à être plus prudents ; à savoir s’entourer d’autres types de prêtres que les habitués des cercles de pouvoir, mais surtout, pour ces situations complexes, de laïcs, hommes et femmes (femmes en particulier comme cette piste est souvent développée par le pape François). Quand on est chef et seul, la tentation est grande de vouloir protéger l’institution que l’on sert, au détriment de la vérité. Sur ce point, le pape Benoît XVI a créé un énorme changement, en demandant que les victimes soient toujours prises en considération en premier et que la vérité soit faite, même si c’est au détriment de l’institution cléricale.

***

Tout le monde devrait sortir grandi quand la justice est rendue. La réaction digne des victimes, face à la décision de justice condamnant le cardinal Barbarin, montre que c’est un espoir qui leur a enfin été apporté par la justice civile et, souhaitons-le, de plus en plus par la justice ecclésiastique, afin qu’elles se sachent entendues. Dans l’affaire Preynat, et dans d’autres du même type, beaucoup de victimes ont le sentiment de n’avoir pas été prises au sérieux par l’Église et par ceux et celles qui en assurent le fonctionnement institutionnel. Cela va-t-il bouleverser l’Église ? Beaucoup de choses ont été déjà mises en place ; mais cette décision va obliger les responsables de l’Église à prendre encore plus au sérieux leurs devoir pour la vérité et la charité en faveur de victimes, avant la « miséricorde » pour les coupables. Il va falloir passer désormais, de la prise de conscience intellectuelle, qui avait déjà eu lieu et que l’on peut constater dans les déclarations individuelles ou collectives des évêques, à la réalité des actes. Les évêques et les supérieurs ne peuvent pas se défausser sur une responsabilité collective, en pointant uniquement un dysfonctionnement institutionnel, ou un « péché collectif » des membres de l’Église. Chacun doit assumer, et c’est ce que nous rappelle cette décision de justice, ses responsabilités personnelles, en tant que chef responsable. Personne n’est au dessus des lois, y compris dans l’Église ! Or, c’est une des difficultés que met en relief la décision de ce jour : la nécessité pour le droit de l’Église (le droit canonique) d’évoluer, dans sa théorie et surtout dans sa pratique, afin que les supérieurs rendent plus et mieux compte de la manière dont ils gèrent ces situations terribles. Tel est le chemin que semble vouloir prendre le pape François.

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L’Église dans la fosse à purin…

Tirer sur l’Église est un sport facile

 

Ma réaction au livre de Frédéric Martel, Sodoma

Propos recueillis par Jérôme Cordelier pour Le Point

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« Cette lecture m’a accablé. Je suis prêtre, j’ai donné ma vie au Christ et à l’Eglise, et voir cette Eglise déformée me rend profondément triste. Mais cet accablement est aussi celui de quelqu’un qui, depuis des années, sait qu’il existe une part de réalité dans ce que décrit Frédéric Martel. Qu’il y ait des clercs dont les mœurs sont dépravées n’est pas un phénomène nouveau : l’histoire de l’Eglise est émaillée de ce genre de scandales ; il suffit de se rappeler les horreurs de la cour des Borgias. Il y a trente ans déjà, quand j’étudiais à Rome, l’homosexualité de certains cérémoniaires au Vatican (chargés de la liturgie) était connue. On disait : « Attention à celui-là, il a la main baladeuse ». J’avais même évoqué le sujet dans mon livre,  Un prêtre à la guerre (Tallandier). Mais à cause de la crise pédophile, qui a commencé depuis vingt ans, on pouvait espérer que de l’ordre avait été mis dans l’institution. Las, ce livre montre qu’il n’en est rien.

Qu’un de mes confrères puissent avoir des tendances homophiles, en soi ne me dérange pas. Mais s’il passe à la pratique, alors sa conduite devient désordonnée par rapport à l’engagement du célibat consacré qu’il a pris et au message qu’il porte. L’auteur a raison de souligner les incohérences d’une institution qui lutte aujourd’hui, quasiment seule, pour tenir un discours moral ferme et à contre-courant et certains de ses cadres, jusqu’à haut niveau, qui ne s’appliquent pas ces préceptes à eux-mêmes.

Maintenant, je m’interroge sur l’opportunité de cet ouvrage. L’Eglise est prise dans une vaste tempête, et voilà encore un coup de massue qui s’abat sur nous ! On peut se demander si Frédéric Martel n’en fait pas trop : que le cardinal Burke se montre trop souvent dans des cérémonies liturgiques quasi felliniennes et entouré d’éphèbes n’est vraiment pas ma tasse de thé ; mais user d’un procédé narratif tendancieux pour le suspecter d’homosexualité me paraît exagéré. Tirer sur l’Église est devenu un sport relativement facile ! Cela dit, comme le clame Cyrano au comte de Guiche : « On n’abdique pas l’honneur d’être une cible » !

De mon point de vue, il y a plus grave : je suis radicalement en désaccord avec l’auteur quand il assure que seuls quelques mystiques, à la marge, seraient en cohérence avec leur engagement de chasteté. C’est tout simplement faux. J’affirme que l’immense majorité des religieux, religieuses et prêtres vivent dans la fidélité à cet engagement. Cela, évidemment, ne se fait pas sans combats intérieurs. Le célibat volontaire au service de Dieu entraîne, bien entendu, au sens technique, une frustration. Selon Frédéric Martel, dont la pensée est moderne, une telle conduite est source de comportements déviants, en tout cas hypocrites. Pour moi, adepte d’une pensée classique, en référence aux travaux du célèbre père jésuite Albert Chapelle et en m’appuyant sur Freud et la psychanalyse, la frustration permet bien au contraire la construction de l’individu. On a trop vite oublié que quand Françoise Dolto disait « Il est interdit d’interdire », elle ajoutait aussitôt : « sans donner l’explication de l’interdit ». L’interdit sexuel pour un clerc n’a de sens que dans sa finalité : c’est parce qu’il a le désir de se donner totalement à Dieu qu’il accepte ce sacrifice, car c’est un sacrifice. Nous vivons dans un monde où la notion de sacrifice est largement déconsidéré, alors que pour l’Eglise elle reste une vertu majeure, positive, indispensable à la vie chrétienne.

Avec 20 siècles d’histoire, l’Eglise a toujours été un élément de contradiction dans le monde. Dans le miroir grossissant que nous tend Frédéric Martel, je lis, y compris de sa part, que l’on attend mieux de l’Eglise. Mais soyons juste : qui soigne le plus de malades du sida dans tant et tant de pays pauvres ? C’est l’Eglise catholique. Qui fait tenir debout un minimum de structures sociales et médicales dans un certain nombre de pays ? L’Eglise ! Le Christ est venu nous apporter un message d’amour et de vérité, mais aussi de libération par rapport à nos pulsions, ce déterminisme qui nous pousserait à assumer tous nos penchants, nos fantasmes. L’être humain n’est pas esclave de ses pulsions. Voilà ce que nous dit le Christ. Voilà ce dont essaie de témoigner l’immense majorité des religieuses, religieux et prêtres.

 

 

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Lettre à un ami évêque

Résultat de recherche d'images pour "bishops in rome"Mon ami évêque,

mon frère dans la Foi, mon père dans l’Église (Cf. S. Augustin : « avec vous je suis chrétien, pour vous je suis évêque »), mais surtout j’insiste, mon ami ; te voilà rendu à Lourdes pour votre assemblée plénière de novembre, avec un temps d’automne mélancolique et tempétueux – et je ne parle pas que de la météo… Ces quelques mots voudraient t’encourager, au sens premier : te donner le courage, d’affronter, en vérité et en liberté, les difficultés rencontrées aujourd’hui par notre institution ecclésiale en France.

L’une d’elles me semble de nature à corrompre tout l’édifice, car elle tient aux rapports mêmes entre les évêques et les prêtres. Sans doute est-il temps de les rééquilibrer.  Cela veut dire déjà repenser le ministère de l’évêque dans l’humilité, après l’hubris qui a saisi ce corps épiscopal à la faveur d’un certain « hyper épiscopalisme », que l’on peut rencontrer dans les textes du concile Vatican II. La seule réception de l’épiscopat ne fait pas de vous des sur-hommes, et surtout des compétents en tout. Savoir accepter que de « simples » prêtres puissent être plus compétents en tel ou tel domaine n’entame en rien le ministère particulier de l’évêque. J’ai même le sentiment que cela rejoint le projet du Pape François quand il parle de la synodalité !  Sans doute faudrait-il aussi, pour vous aider, créer une véritable formation des évêques. On ne s’invente pas DRH, gestionnaire, chef, magistrat… du jour au lendemain. Il serait bien nécessaire enfin de repenser la place de la « parole épiscopale ».

voir aussi : L’Église  a-t-elle encore le droit à la parole ?

Mais cela veut dire aussi repenser la spécificité du prêtre diocésain comme collaborateur. Pas au sens où l’entendent les hommes politiques ou les « managers ». Le prêtre diocésain est, en quelque sorte, la présence « réelle » de l’évêque sur une portion de territoire donnée. Il est comme envoyé, donné, à tout un peuple, y compris les non baptisés d’un territoire. C’est de cette spécificité qu’il tire sa joie et plus encore son dynamisme missionnaire. Ce  peuple devient alors sa communauté naturelle (et non, ce n’est pas le presbyterium). Obliger les prêtres diocésains à vivre en communauté est une absurdité qui voudrait  reproduire le « système séminaire » (trop souvent un  système de pouvoirs et de violences), ou bien singer les véritable vies communautaires de nos frères religieux. Encore une fois : le prêtre diocésain trouve sa joie dans son intimité avec Jésus, dans la fraternité avec ses confrères, dans sa filiation avec son évêque… mais surtout dans ses liens profonds avec le peuple auquel il est envoyé et totalement donné.

voir aussi : Joie et spécificité du prêtre diocésain

Une réforme de la manière de vivre l’épiscopat nécessiterait aussi des formes de « contre  pouvoirs » qui n’existent plus, mais aussi belles et simples que pouvaient l’être les chapitres de chanoines. Dans le domaine du judiciaire, il y aurait urgence à recréer des juridictions indépendantes des évêques, tout particulièrement en matière de droit pénal. Contrairement à ce que semblent penser beaucoup d’évêques (qui voient là une diminution de leur pouvoir) cela les libérerait ! On ne peut pas, surtout en matière pénale, être à la fois celui qui condamne et celui qui accompagne la faiblesse d’un prêtre… Il n’est pas sain, même pour lui, que le simple fait d’être évêque donne tous les pouvoirs y compris dans le domaine des biens matériels qui ne sont évidemment pas sa propriété (ce que beaucoup de tes confrères évêques donnent l’impression de croire) mais celle d’une Église particulière dont ils sont serviteurs… temporaires.

Les évêques, réunis à Lourdes, poseraient un acte prophétique très fort en demandant pardon aux prêtres de la manière dont ils ont été traités par le pouvoir épiscopal, depuis la fin de Vatican II. Je pense, entre autres, aux innombrables prêtres qui ont été martyrisés par les curies  épiscopales, en particulier dans la mise en œuvre de « l’esprit du concile ». Il y a sur cette sombre page de l’histoire de l’Église de France une omerta. Seule la vérité rend libre. Demander pardon aussi pour n’avoir pas su gouverner convenablement le peuple de Dieu, n’avoir pas su écarter les brebis galeuses et donc faire porter aujourd’hui l’opprobre de la pédophilie sur tous les prêtres. Pardon des évêques car pas assez à l’écoute, ils alimentent sans le vouloir les soupçons. Cela veut dire aussi réfléchir sur le relâchement des mœurs du clergé (rien de nouveau sous le soleil) mais surtout la complaisance et le laxisme dont les curies épiscopales ont fait preuve en ce domaine. La crise pédophile n’est que l’arbre hideux qui cache (mal) la forêt des abus spirituels en tout genre et des mœurs relâchées d’une petite partie du clergé.

voir aussi : Église et pédophilie : les supérieurs aussi doivent rendre des comptes

Pédophilie, gestion de crise et hiérarchie catholique

II faut dès maintenant (et dans 10 ans encore plus) repenser notre territorialité. Sur les 15.000 prêtres que comptaient encore la France en 2010, plus de la moitié avaient plus de 75 ans. Ce qui veut dire (nous sommes en 2018) que dans 5-6 ans, sans vouloir les enterrer trop vite, nous serons 5.000. On ne peut plus avancer comme ça.  Les prêtres sont écartelés ! Sans doute faudra-t-il accepter que l’on  « abandonne » une partie du territoire pour revenir aux fondamentaux : les sacrements. Nul n’ignore que les prêtres font trop souvent tout, sauf exercer leur sacerdoce. Il y a des aumôniers laïcs en hôpitaux (donc pas de sacrement des malades ou presque) ; plus beaucoup de funérailles célébrées et de rencontre avec les périphéries (baptêmes et mariage délégués aux diacres permanents pour la célébration et aux laïcs pour la préparation ; catéchèse déconnectée des prêtres par manque de temps et par soupçon exagéré de pédophilie…). on déconnecte de plus en plus le prêtre de son sacerdoce. L’accompagnement spirituel est souvent délaissé par manque de temps ! Il est temps de sortir des années 70-80… C’est-à-dire de revenir aux fondamentaux : nous sommes faits pour porter le Christ aux autres et annoncer la vérité du Salut en Jésus. Prêcher sur le Salut éternel. Prêcher sur les vertus théologales. Enseigner la Foi. Dispenser les sacrements. Et comme prêtres diocésains, par la réception même du sacrement de l’ordre, être porteurs, en notre faible humanité, du Christ auprès de nos frères humains, chrétiens ou non.

voir aussi : Pédophilie dans l’Église : la désacralisation en cause

Mon ami évêque, vous semblez tous si paralysés par la peur ! Peur de vous mêmes,  peur de vos prêtres, peur du peuple, peur des journalistes… et sans doute peur de vous confronter au monde moderne. Avez-vous collectivement réalisé que 98% des Français vivent sans vous connaître, sans connaître l’Église et le Christ… à part pour ânonner l’amalgame médiatique terrible « pédophilie = prêtre » ? Il est temps de sortir de la peur. Sortir des schémas préconçus, sortir des petits cercles choisis, sortir du confort des assemblées filtrées par les soins des services de la CEF, sortir de « l’ecclésio-polico-culturellement correct » (ça s’appelle juste la langue de buis !), sortir de vos évêchés, de vos réunions, de l’entre-soi confortable. Aller à la rencontre du monde… prendre des coups, en donner, ouvrir le dialogue, savoir le fermer, ouvrir sa gueule, savoir aussi la fermer, bouffer et boire avec les gens (les 98% qui ne viennent pas…. pas seulement les 2% habituels, qu’on aime bien aussi pourtant). Bref, vivez ! Respirez la joie de vivre : faire un bon repas, raconter des blagues, éclater de rire, ne pas se prendre au sérieux, mais faire ce qui le mérite avec sérieux…

Mon ami évêque, les temps sont durs. Je te connais et je sais aussi tous les doutes qui t’assaillent. Ta détresse humaine ou spirituelle parfois. Ton amertume quand des prêtres, comme moi, te semblent trop exigeants, ingrats, enfants gâtés. Ces quelques mots, dont tu as bien compris qu’ils se voulaient volontairement provocants,  ne sont là que pour exprimer à quel point l’on compte sur vous, à quel point l’on vous aime bien malgré tout : parce que sans vous, le service du Christ, de son Église et du peuple ne serait tout simplement pas possible.

« Duc in altum » !

 

+ Dimanche 4 novembre 2018

L’Église a-t-elle encore le droit à la parole ?

 

En plein Synode sur les jeunes, au moment où le suicide de deux jeunes prêtres alimente la confusion, dans la tourmente suscité par les affaires de mœurs qui la touchent, l’Église peut-elle oser encore une parole et, tout particulièrement ceux qui en sont les responsables, les évêques ?

 

Résultat de recherche d'images pour "synode des jeunes 2018"Le constat semble navrant. Le synode sur les jeunes, la foi et le discernement vocationnel, réuni à Rome à la demande du Pape François ne tiendra sans doute pas ses promesses. Mais quelles étaient-elles d’ailleurs ? Le correspondant de La Croix à Rome va même jusqu’à intituler un article : « le synode en manque d’idée ». C’est, en attendant le document final, l’impression qui en ressort, jour après jour, malgré, par exemple, les efforts louables de Mgr Emmanuel Gobilliard qui se prête au jeu de « tintin reporter » ; malgré quelques fortes paroles de Mgr David Macaire ; malgré le peu subtil habillage de « com » de Vatican News, avec les coulisses du Synode, formule éculée d’un journalisme sans ambition. Un de mes correspondants à Rome m’écrit : « Cette assemblée ronronne et est refermée sur elle-même! C’est incroyable de le vivre « de l’intérieur » et de voir les difficultés d’en parler « à l’extérieur ».  Nous somme pris dans une logique de « fuite en avant  » dans la communication. Tout est devenu « com », c’est effrayant. On nous bombardent de vidéos sur les « coulisses » du synode… c’est pathétique, il n’y a aucune réflexion sur le fond… »

D’aucun l’avait pourtant prédit avant même son ouverture. Était-il raisonnable en pleine crise pédophile de maintenir ce synode et de reporter à février une décisive réunion sur la question ? Les modes mêmes de désignation des participants (pères synodaux, jeunes, experts) ne sont-ils pas obsolètes et presque aussi opaques que les nominations épiscopales ? Certains critiquent : le choix des thèmes à aborder ne marquait-il pas, par avance, les conclusions auxquelles le Vatican voulait voir parvenir le synode ? Bref, il semble bien que d’aucuns ont conseillé de maintenir ce synode, comme une vaste opération de communication, pour tenter de faire oublier les très graves dysfonctionnements d’organisation dans de multiples domaines, ou d’estomper – au moins en interne – les effets dévastateurs de la crise. Tous les experts de communications de crise sont pourtant du même avis : dans la crise on parle de la crise ; les efforts pour détourner l’attention sur d’autres sujets seront toujours vains. Sauf dans les régimes dictatoriaux qui maîtrisent l’ensemble des médias ! Ce n’est pas le cas de l’Église. Heureusement. Dans le fond, cet échec annoncé révèle une crise encore plus profonde sans doute : celle de la parole de l’Église dans un monde moderne où l’argument d’autorité est devenu le plus faible, voire inaudible.

Cette parole en interne, ad intra, continue à être portée essentiellement par le collège apostolique (les évêques, successeurs des apôtres et à leur tête le pape, successeur de saint Pierre). Même si, ici ou là, certains catholiques aimeraient en diminuer la portée, une saine ecclésiologie reconnaît la place importante et spécifique de cette parole. Encore faut-il, là aussi, savoir raison garder. Quand l’évêque Cauchon condamnait Jeanne d’Arc au bûcher, on n’imagine guère que ce puisse être en engageant le collège apostolique ! Bien des textes, des décisions de nos évêques relèvent du « politique », de ce qui peut apparaître comme la nécessité pastorale du moment, et n’ont pas plus, ni moins, de poids en ce domaine que la décision d’un chef d’entreprise ou d’un chef militaire. Il semblerait opportun que les évêques eux-mêmes éclairent d’une réflexion à frais nouveau le statut de leur parole (individuelle ou collégiale), sur la place faite en interne à la  disputatio avec les prêtres et les fidèles qui ne partagent pas toujours leurs avis, dans les domaines qui ne relèvent pas directement du dépôt de la foi ou des définitions magistérielles solennelles. Ad intra, nul ne saurait contester la nécessité, la spécificité et la légitimité de la parole épiscopale, en tant que celle-ci s’exprime prioritairement sur les questions de foi, de mœurs, pour conforter le troupeau, laissant de côté les discours sociologiques ennuyeux, politiques consensuels, ou pire encore moraux culpabilisants. Laissant surtout une place pour tout ce qui ressort du « discutable », en évitant qu’eux-mêmes ou des courtisans (parfois membres éminents des curies épiscopales, laïcs ou clercs), ne prennent pour attaques personnelles, déviance théologique, manquement à la communion ecclésiale, toute opinion contraire ou juste différente.

Plus problématique encore est la parole de l’Église ad extra. Dirigée vers l’extérieur de l’Église (ces fameuses « périphéries », chères au pape François), cette parole est tributaire en grande part des médias de toute sorte. Rares sont ceux, en effets, qui ont le courage, ou la vertu, d’aller lire directement les « documents épiscopaux » ou l’Osservatore romano, ou les encycliques pontificales. Même chez les catholiques, nombreux sont ceux qui se contentent d’en lire quelques extraits, ou des relations, souvent orientées sur les réseaux sociaux, ou le peu qu’évoquent les grands médias. Or, en ce domaine, force est de constater qu’hélas la parole épiscopale est désormais inaudible et décrédibilisée. C’est ce que révèle tout particulièrement la crise pédophile. Comment les « chefs » d’une organisation qui auraient couvert de tels faits, qui ont mis tant de temps à se préoccuper des victimes, pourraient-ils conserver un droit légitime à la parole… et plus encore s’ils viennent parler de « morale » ! Voilà la réaction de la société civile. Aussitôt leur sont renvoyés en miroir l’incurie des décisions prises, les retards, la mauvaise volonté (réelle ou supposée) et, avouons-le, bien souvent une communication catastrophique. Le simple fait d’être évêque, ne fait pas d’un homme de Dieu un bon communicant, faut-il seulement le rappeler ? Beaucoup de fidèles et de prêtres souhaiteraient aujourd’hui, qu’après tant et tant d’années de discours perçus comme inodores et sans saveurs, au creux de la crise pédophile (qui n’est qu’un des aspect de la crise des mœurs relâchées d’une partie du clergé et souvent du laxisme des autorités religieuses en ce domaine), les évêques sachent ne pas intervenir systématiquement dans les médias, qu’ils parlent moins et agissent plus.

Mais alors qui, pour porter ad extra la parole de l’Église ? Peut-être reste-t-il quelques prêtres ou religieux, dont les parcours de vie apportent une crédibilité à leur parole. On peut penser ici aux exemples passés, donnés par  un abbé Pierre, une sœur Emmanuel, une mère Térésa. Selon l’adage : « dis-moi d’où tu parles », notre société n’est prête, bien souvent, à accepter le discours ecclésial que s’il vient d’un homme ou d’une femme ayant donné des preuves, reconnues ailleurs, de leur engagement. Mais il est temps aussi de mettre davantage en œuvre une des intuitions fondamentales du Concile Vatican II, sur la place des laïcs dans l’Église pour l’évangélisation d’un monde sécularisé (Gaudium et spes n°43). La place des laïcs pour porter la parole de l’Église dans le monde devrait sans doute devenir première, comme formulation aussi de leur participation active, pleine et entière à l’évangélisation. D’une manière toute spéciale, il revient en premier lieu aux journalistes catholiques, qu’ils travaillent ou non dans des médias chrétiens, de porter médiatiquement cette parole. Ils seront, et pour cause, plus professionnels, et bien souvent, sur des sujets aussi délicats que la pédophilie, plus crédibles pour un large public. Tout catholique devrait aussi, s’éloignant du respect humain, devenir un porte-parole de son Église, pas seulement dans un confortable entre-soi bourgeois, mais sur les lieux de travail et de sociabilité.

Bien entendu, il ne s’agit pas d’interdire de parole la hiérarchie ecclésiastique au profit seulement des laïcs. L’une et l’autre de ces paroles doivent se conforter. Il s’agit donc plutôt d’un changement de perspective, où les laïcs seraient en première ligne, dotés d’une vraie liberté de parole. A eux aussi de se former, de s’informer, de travailler tous ces sujets. Il paraît évident que la parole d’une femme catholique pour parler de l’avortement a plus de poids et de crédibilité que celle d’un clerc. Il semble tout aussi clair que, sans l’aide intellectuelle et spirituelle des clercs, cette parole aura du mal à surgir. Il s’agirait là d’une profonde et radicale réforme des structures institutionnelles ecclésiales. Un antidote au centralisme romain et épiscopal. Aurons-nous le courage de cette réflexion et de sa mise en œuvre ? C’est un des enjeux qui aurait pu être porté par ce synode.

Église et pédophilie : les supérieurs aussi doivent rendre des comptes

Entretien pour le site Boulevard Voltaire

 

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Boulevard Voltaire :

Sur votre blog[1] ou dans votre chronique mensuelle pour la télévision KTO[2], vous avez fait partie des quelques prêtres qui ont eu une voix forte pour dénoncer non seulement la pédophilie mais la mauvaise gestion de celle-ci dans l’Église. Que pensez-vous de la toute récente lettre[3] du Pape François adressée à tous les fidèles ?

CV

A mon sens, il s’agit d’abord, au sens technique, d’une communication de crise. L’affaire épouvantable de l’Église catholique en Pennsylvanie (plus de trois cents prêtres incriminés aux États-Unis) exigeait une réponse forte. Le Pape avait déjà écrit une lettre – pas assez commentée malheureusement – aux fidèles chiliens [4]. Dans cette dernière lettre le Pape insiste sur le fait que les fautes de quelques-uns rejaillissent sur tous, et que les souffrances des victimes font souffrir aussi tout le corps de l’Église. Pour le Pape, la réponse n’est pas que l’affaire des autorités mais de toute le Peuple de Dieu :  » L’ampleur et la gravité des faits exigent que nous réagissions de manière globale et communautaire. S’il est important et nécessaire pour tout chemin de conversion de prendre connaissance de ce qui s’est passé, cela n’est pourtant pas suffisant. Aujourd’hui nous avons à relever le défi en tant que peuple de Dieu d’assumer la douleur de nos frères blessés dans leur chair et dans leur esprit. » Comme beaucoup de prêtres, je reste pourtant encore déçu. Au-delà des paroles et des lettres, nous voudrions enfin des actes forts, à la hauteur des enjeux, non seulement dans l’accompagnement des victimes, mais aussi dans la justice, c’est-à-dire des sanctions sévères pour les coupables et pour les supérieurs qui n’ont pas su, ou pas voulu, prendre leur responsabilité.

BV

Pourtant beaucoup a été fait ? Ne craignez-vous pas de jeter l’opprobre sur tous les évêques avec de tels propos ?

CV

S’il y a, dès aujourd’hui, amalgame affreux et opprobre, ce ne sont pas les évêques qui en souffrent, mais les simples prêtres. C’est une triste réalité objective : dans l’opinion publique, désormais, tout prêtre est considéré comme un pédophile en puissance. C’est atroce. Ce sont les supérieurs qui sont responsables, par leur manque de clarté, de vigilance et de courage, de cette situation. Il est donc normal qu’ils en portent leur part de responsabilité. Une partie de la défiance actuelle dans l’Église vient de ce que, trop souvent, ces supérieurs ne rendent pas de comptes, qu’ils semblent intouchables et irresponsables.

BV

Mais y aurait-il des solutions efficaces à mettre en œuvre ?

 CV

Je ne suis qu’un simple prêtre – qui plus est aumônier militaire !- ; mais cela dit deux éléments me semblent de nature à être mis en œuvre rapidement. Tout d’abord que le Pape crée une instance indépendante, chargée de juger les évêques et les supérieurs religieux, dotée de larges pouvoirs et capable d’entrer en relation aussi avec les autorités judiciaires civiles. La composition de cette instance doit être telle, qu’aucune influence cléricale ne puisse s’y faire sentir pour camoufler, minimiser, les faits. Cette instance, rendant compte directement au Pape, devrait rendre ses conclusions publiques. Il existe déjà aujourd’hui des procédures spécifiques romaines pour juger les clercs auteurs d’actes pédophiles. Il s’agit désormais de juger ceux qui n’ont pas pris les bonnes décisions et ont ainsi mis en danger des innocents et plus largement la vie de l’institution. Cela doit se traduire, dans les faits, par des démissions et des peines canoniques publiques. Par ailleurs, plus en amont, il y a sans doute à réformer en profondeur la procédure de choix (trop souvent de cooptation) des évêques. On ne peut continuer à choisir des évêques avec des procédures qui remontent souvent au XVIIIe siècle ! Les progrès des sciences humaines devraient évidemment intervenir, comme cela se fait dans beaucoup de milieux professionnels, en particulier au travers de tests psychologiques très performants aujourd’hui.

BV

A ce propos, en France, un prêtre a lancé une pétition afin de demander au Cardinal Barbarin de démissionner.

CV

Il ne m’appartient pas de juger le cardinal Barbarin. Le fait que ce prêtre – canoniste, c’est-à-dire spécialiste du droit de l’Église – lance cette pétition, montre l’ampleur du désarroi chez beaucoup de prêtres, face à ce qui apparaît comme mollesse ou inaction de nos prélats dans ce domaine. Pour ce que je sais de l’affaire Preynat/Barbarin, je peux comprendre que l’on estime incohérent de la part de l’évêque de Lyon de n’avoir pas, de lui-même, renoncé à sa charge après tant d’erreurs commises. Peut-être l’a-t-il proposé au Pape ? Peut-être celui l’a refusé. Cela pose quand même question.

BV

Une dernière question: pensez-vous que la crise sera durable et profonde ?

CV

Oui, je le crains…

Profonde certainement, car c’est la confiance du Peuple de Dieu envers ses pasteurs (les prêtres, les évêques) qui est remise en cause, sur des faits d’une ampleur et d’une gravité exceptionnelles. Toute forme de relativisation en la matière est d’ailleurs odieuse pour les victimes.

Durable. Cela pourrait l’être moins, si des mesures énergiques, concrètes, si des sanctions publiques et réelles (déplacer un clerc de poste n’est pas une sanction aux yeux du public, bien au contraire cela s’apparente à de la protection de coupable !) sont prises. C’est tout l’enjeux actuel.

Quand le Saint-Père nous invite aujourd’hui au jeûne et à la prière, c’est dans cet esprit : que par nos sacrifices, nous nous rendions proches des victimes et implorions la miséricorde de Dieu ; qu’à nos prières, Dieu donne à son Église courage et force pour accomplir les réformes nécessaires, quel qu’en soit le prix.  » La pénitence et la prière nous aideront à sensibiliser nos yeux et notre cœur à la souffrance de l’autre et à vaincre l’appétit de domination et de possession, très souvent à l’origine de ces maux (…). Que le jeûne nous donne faim et soif de justice et nous pousse à marcher dans la vérité en soutenant toutes les médiations judiciaires qui sont nécessaires. » Il en va de la crédibilité de notre témoignage. Il y a urgence.

 

 

Notes :

[1] https://blogdupadrevenard.wordpress.com/2017/03/21/pedophilie-gestion-de-crise-et-hierarchie-catholique/

[2] https://blogdupadrevenard.wordpress.com/2017/03/31/pedophilie-de-quoi-parle-t-on/

[3] https://eglise.catholique.fr/vatican/messages-du-saint-pere/459286-lettre-pape-francois-peuple-de-dieu/

[4] https://www.la-croix.com/Urbi-et-Orbi/Documentation-catholique/Actes-du-pape/lettre-pape-Francois-catholiques-chiliens-2018-06-04-1200944296

article paru sur Boulevard Voltaire

http://www.bvoltaire.fr/abbe-christian-venard-au-dela-des-paroles-et-des-lettres-nous-voudrions-enfin-des-actes-forts/