Deux charges pour un unique sacerdoce

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La crise de la pédophilie qui meurtrit l’Église de France, a révélé une crise latente des rapports et du dialogue entre évêques et prêtres. Il est temps d’engager une réflexion courageuse et sincère pour sortir de l’impasse par le haut.

 

 

Ayant déjà eu l’occasion d’évoquer ce thème dans une Lettre ouverte à un ami évêque, j’aimerais tenter d’approfondir ce qui me semble être une des pierres d’achoppement des difficultés qui minent la structure ecclésiale. Trop souvent, le ministère des évêques et leurs rapports aux prêtres sont mis en exergue, pour distinguer voire séparer le corps épiscopal du corps sacerdotal, et le placer ontologiquement dans une position supérieure et dissociée, plutôt que de voir l’unité fondamentale du sacerdoce catholique dérivant de l’unique sacerdoce du Christ. La difficulté naît alors d’un dialogue qui n’est plus celui de frères dans un même sacerdoce, ni même d’un père avec un fils issu de sa propre chair. Les rapports et le dialogue entre les évêques et les prêtres ne peuvent bien sur être résumés en quelques clichés, et, la diversité des uns et des autres apporte une richesse de situations diverses. Toutefois, il est juste de reconnaître que ce dialogue n’est pas toujours facile et que beaucoup de silences et de non-dits président souvent dans les rapports entre les évêques et les prêtres. Méfiance ou peur, parce que – justement – on ne sait pas toujours se situer ou quelle posture adopter. Pour l’évêque, parfois réduit à « machine à régler tous les problèmes », faut-il être fraternel, paternel, très présent ou plutôt distant, catégorique ou consensuel ? Pour le prêtre, plus ou moins conditionné par les avertissements des confrères, jusqu’où peut aller la franchise, comment les paroles seront comprises ou interprétées, quelle mutation non désirée risque de venir conclure la discussion, alors que l’on s’adresse à celui qui semble avoir tant de pouvoir ? Ce malaise dans le dialogue révèle une certaine souffrance des prêtres et des évêques de France.

Revenir à une certaine humilité dans la compréhension du rôle des évêques pourrait aider à renouer avec une parole confiante entre prêtres et évêques. Bien entendu, il n’est pas question de remettre en cause l’épiscopat comme plénitude du sacrement de l’Ordre (notons cependant d’ores et déjà que plénitude du sacrement ne veut pas dire perfection des aptitudes… l’humilité n’est-elle pas là aussi ?). L’épiscopat ne pourrait-il être envisagé d’abord sous l’angle de ce qui est commun à tous, prêtres et évêques, comme l’enseigne si bien le concile Vatican II (Lumen gentium, au n°28, évoque ainsi les prêtres unis aux évêques dans la dignité sacerdotale), plutôt que, trop souvent, sous celui de ce qui les séparerait voire, par des conséquences néfastes, pourrait conduire à sous-estimer le presbytérat ?

Les prêtres en effet « participent pour leur part à la fonction des Apôtres » (Presbyterorum ordinis, n°2), or, il arrive encore trop souvent qu’on les considère comme de simples collaborateurs de leur évêque, dont le sacerdoce tirerait sa substance de celui de l’évêque. Or, les prêtres, de par leur ordination intègrent, à la suite des évêques, la succession apostolique, mais à leur degré, c’est-à-dire sans la plénitude qui est attachée à l’ordre épiscopal (Cf. Lumen gentium, n°28). Par ailleurs, de même que l’évêque, uni au Pontife romain, par son appartenance au collège des évêques successeur de celui des Apôtres, participe à la sollicitude de toutes les Églises, le prêtre, uni à son évêque, devient coopérateur de tout l’ordre épiscopal, et non de son seul évêque (Cf. Christus Dominus n°28).

Le saint concile enseigne : « Tous les prêtres en union avec les évêques participent à l’unique sacerdoce et à l’unique ministère du Christ. » (Presbyterorum ordinis, n°7). Le respect de la plénitude de l’épiscopat et l’obéissance hiérarchique qui en découle, n’empêchent nullement de concevoir une forme de commune dignité dans le sacerdoce. A titre additionnel, une relecture rapide de ces grands textes montre que le concile utilise le terme de coopérateurs pour les prêtres et non de collaborateurs de l’ordre épiscopal. Les prêtres ont été comme les évêques « consacrés véritables prêtres du Nouveau Testament, pour être de prudents coopérateurs de l’ordre épiscopal. » (Christus Dominus, n°15). Le concile poursuit : « C’est donc l’unité même de consécration et de mission qui réclame leur communion hiérarchique avec l’ordre des évêques. » (Presbyterorum ordinis, n°7).

Bien sûr, après le Concile Vatican II, certains évêques ont tôt su considérer leurs prêtres comme des « coopérateurs ». Ainsi, dans la plupart des diocèses français, l’évêque reçoit le même traitement que ses prêtres. Sur le plan du gouvernement, la création des conseils presbytéraux, des assemblées régionales évêques-prêtres avait cette ambition d’associer de près les prêtres au ministère apostolique. Cela a parfois eu pour inconvénient de constituer des groupes de prêtres qui l’étaient plus que les autres, en ayant des responsabilités diocésaines et/ou une participation plus habituelle aux prises de décisions… L’honnêteté oblige à dire que parfois, l’attitude de ces prêtres a été fautive, quand, au lieu de représenter humblement leurs confrères, ils ont mis en avant leurs idées personnelles pour tenter de les imposer. Quand des évêques se sont coupés de leurs prêtres « de base », ce fut souvent parce qu’ils étaient accaparés par des prêtres en responsabilité, choisis par eux — ce qui n’annule pas leur responsabilité mais la partage.

A la faveur des idées nouvelles et de l’application – souvent abusive – de la réforme liturgique, on a aussi parfois constaté une confusion des genres : des évêques refusaient de recevoir les marques propres de vénération de la sacra potestas dont ils sont investis, car ils le vivaient eux-mêmes comme une dévotion à leur propre personne – ce qui montre ici la quasi absence de conscience de la différence entre l’individu qu’ils sont et le prodigieux mystère de la permanence de la succession apostolique qui passe par eux. Un vieux prêtre disait : autrefois les évêques avaient beaucoup plus d’autorité et beaucoup moins de pouvoir ! Au final, cette confusion de l’ego et de la charge apostolique rend insupportable leur mode de gouvernement ! Devenus narcissiques, ultra susceptibles, ils ont tendance à créer des petits cercles de courtisans à l’intérieur desquels seront dénichés les futurs candidats…

L’idée d’une espèce de supériorité absolue de l’épiscopat s’appuie en grande part sur la « sacramentalité de l’épiscopat », qui aurait été définitivement définie par Vatican II (Lumen gentium, n°21). Pourtant, sans entrer dans une controverse universitaire, notons d’emblée que si le schéma De Ecclesia de 1962 voulait dirimer solennellement cette question séculaire, le schéma de 1963 n’affirme que la supériorité pour les munera de gouvernement et d’enseignement (quant à la sanctification le schéma ne veut plus affirmer l’exclusivité de l’évêque comme ministre de la confirmation et de l’ordre). Enfin, le schéma de 1964 sort du ton polémique des précédents, en se contentant de l’expression « le saint concile enseigne » plutôt que « enseigne solemniter ». Il est honnête d’en tirer comme conclusion que Vatican II n’a pas souhaité donner ici une définition dogmatique de la sacramentalité de l’épiscopat, même s’il retient cette doctrine comme doctrine commune (sententia certa). Il semble bien qu’en ce domaine, ce qui intéressait en premier les Pères était moins de traiter de l’épiscopat en rapport au presbytérat, que d’étayer la doctrine de la collégialité et ses conséquences (synodalité).

Il est regrettable qu’une vision trop « élitiste » de l’épiscopat finisse par donner à croire qu’il serait la seule issue de « carrière » envisageable pour un bon prêtre. Ainsi, dans le roman de ce cher Jean Mercier, Monsieur le curé fait sa crise, l’auteur (pourtant averti et peu enclin au cléricalisme !) n’arrive pas à envisager une autre happy end que la nomination de son héros à l’épiscopat. Ceci laisse entendre qu’une vie sacerdotale réussie ou complète passerait forcément par l’accès à l’épiscopat… Ce n’est pas sans rapport avec la dévalorisation du presbytérat (aujourd’hui et pas seulement dans les années d’immédiat après concile) que beaucoup de prêtres ressentent.

Dans le climat ecclésial difficile que traverse l’Église de France, il y aurait sans doute une réflexion à poursuivre sur ces thèmes, afin de combler un fossé trop souvent perceptible entre prêtres et évêques, dont, d’ailleurs se plaignent autant les uns que les autres. L’exemple d’un saint Thomas d’Aquin, nous montre qu’en théologie, la recherche de ce qui unit est toujours plus fructueuse. Pour laisser une dernière fois la parole au saint concile : « En raison de cette communion dans le même sacerdoce et le même ministère, les évêques doivent donc considérer leurs prêtres comme des frères et des amis. » (Presbyterorum ordinis, n°7). Des frères… des amis… Quel équipage évangélique pour rendre présent le ministère des Apôtres, et édifier, chemin faisant, le Peuple de Dieu !

 

article paru dans le journal L’Homme nouveau du  juin 2019

https://www.hommenouveau.fr/

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L’Église face à la crise

 

Invité en ce lundi de Pâques par le journaliste Jean-Jacques Bourdin, dans son émission « Rien n’est impossible », pour parler de la crise de l’Église.

 

Lettre à un ami évêque

Résultat de recherche d'images pour "bishops in rome"Mon ami évêque,

mon frère dans la Foi, mon père dans l’Église (Cf. S. Augustin : « avec vous je suis chrétien, pour vous je suis évêque »), mais surtout j’insiste, mon ami ; te voilà rendu à Lourdes pour votre assemblée plénière de novembre, avec un temps d’automne mélancolique et tempétueux – et je ne parle pas que de la météo… Ces quelques mots voudraient t’encourager, au sens premier : te donner le courage, d’affronter, en vérité et en liberté, les difficultés rencontrées aujourd’hui par notre institution ecclésiale en France.

L’une d’elles me semble de nature à corrompre tout l’édifice, car elle tient aux rapports mêmes entre les évêques et les prêtres. Sans doute est-il temps de les rééquilibrer.  Cela veut dire déjà repenser le ministère de l’évêque dans l’humilité, après l’hubris qui a saisi ce corps épiscopal à la faveur d’un certain « hyper épiscopalisme », que l’on peut rencontrer dans les textes du concile Vatican II. La seule réception de l’épiscopat ne fait pas de vous des sur-hommes, et surtout des compétents en tout. Savoir accepter que de « simples » prêtres puissent être plus compétents en tel ou tel domaine n’entame en rien le ministère particulier de l’évêque. J’ai même le sentiment que cela rejoint le projet du Pape François quand il parle de la synodalité !  Sans doute faudrait-il aussi, pour vous aider, créer une véritable formation des évêques. On ne s’invente pas DRH, gestionnaire, chef, magistrat… du jour au lendemain. Il serait bien nécessaire enfin de repenser la place de la « parole épiscopale ».

voir aussi : L’Église  a-t-elle encore le droit à la parole ?

Mais cela veut dire aussi repenser la spécificité du prêtre diocésain comme collaborateur. Pas au sens où l’entendent les hommes politiques ou les « managers ». Le prêtre diocésain est, en quelque sorte, la présence « réelle » de l’évêque sur une portion de territoire donnée. Il est comme envoyé, donné, à tout un peuple, y compris les non baptisés d’un territoire. C’est de cette spécificité qu’il tire sa joie et plus encore son dynamisme missionnaire. Ce  peuple devient alors sa communauté naturelle (et non, ce n’est pas le presbyterium). Obliger les prêtres diocésains à vivre en communauté est une absurdité qui voudrait  reproduire le « système séminaire » (trop souvent un  système de pouvoirs et de violences), ou bien singer les véritable vies communautaires de nos frères religieux. Encore une fois : le prêtre diocésain trouve sa joie dans son intimité avec Jésus, dans la fraternité avec ses confrères, dans sa filiation avec son évêque… mais surtout dans ses liens profonds avec le peuple auquel il est envoyé et totalement donné.

voir aussi : Joie et spécificité du prêtre diocésain

Une réforme de la manière de vivre l’épiscopat nécessiterait aussi des formes de « contre  pouvoirs » qui n’existent plus, mais aussi belles et simples que pouvaient l’être les chapitres de chanoines. Dans le domaine du judiciaire, il y aurait urgence à recréer des juridictions indépendantes des évêques, tout particulièrement en matière de droit pénal. Contrairement à ce que semblent penser beaucoup d’évêques (qui voient là une diminution de leur pouvoir) cela les libérerait ! On ne peut pas, surtout en matière pénale, être à la fois celui qui condamne et celui qui accompagne la faiblesse d’un prêtre… Il n’est pas sain, même pour lui, que le simple fait d’être évêque donne tous les pouvoirs y compris dans le domaine des biens matériels qui ne sont évidemment pas sa propriété (ce que beaucoup de tes confrères évêques donnent l’impression de croire) mais celle d’une Église particulière dont ils sont serviteurs… temporaires.

Les évêques, réunis à Lourdes, poseraient un acte prophétique très fort en demandant pardon aux prêtres de la manière dont ils ont été traités par le pouvoir épiscopal, depuis la fin de Vatican II. Je pense, entre autres, aux innombrables prêtres qui ont été martyrisés par les curies  épiscopales, en particulier dans la mise en œuvre de « l’esprit du concile ». Il y a sur cette sombre page de l’histoire de l’Église de France une omerta. Seule la vérité rend libre. Demander pardon aussi pour n’avoir pas su gouverner convenablement le peuple de Dieu, n’avoir pas su écarter les brebis galeuses et donc faire porter aujourd’hui l’opprobre de la pédophilie sur tous les prêtres. Pardon des évêques car pas assez à l’écoute, ils alimentent sans le vouloir les soupçons. Cela veut dire aussi réfléchir sur le relâchement des mœurs du clergé (rien de nouveau sous le soleil) mais surtout la complaisance et le laxisme dont les curies épiscopales ont fait preuve en ce domaine. La crise pédophile n’est que l’arbre hideux qui cache (mal) la forêt des abus spirituels en tout genre et des mœurs relâchées d’une petite partie du clergé.

voir aussi : Église et pédophilie : les supérieurs aussi doivent rendre des comptes

Pédophilie, gestion de crise et hiérarchie catholique

II faut dès maintenant (et dans 10 ans encore plus) repenser notre territorialité. Sur les 15.000 prêtres que comptaient encore la France en 2010, plus de la moitié avaient plus de 75 ans. Ce qui veut dire (nous sommes en 2018) que dans 5-6 ans, sans vouloir les enterrer trop vite, nous serons 5.000. On ne peut plus avancer comme ça.  Les prêtres sont écartelés ! Sans doute faudra-t-il accepter que l’on  « abandonne » une partie du territoire pour revenir aux fondamentaux : les sacrements. Nul n’ignore que les prêtres font trop souvent tout, sauf exercer leur sacerdoce. Il y a des aumôniers laïcs en hôpitaux (donc pas de sacrement des malades ou presque) ; plus beaucoup de funérailles célébrées et de rencontre avec les périphéries (baptêmes et mariage délégués aux diacres permanents pour la célébration et aux laïcs pour la préparation ; catéchèse déconnectée des prêtres par manque de temps et par soupçon exagéré de pédophilie…). on déconnecte de plus en plus le prêtre de son sacerdoce. L’accompagnement spirituel est souvent délaissé par manque de temps ! Il est temps de sortir des années 70-80… C’est-à-dire de revenir aux fondamentaux : nous sommes faits pour porter le Christ aux autres et annoncer la vérité du Salut en Jésus. Prêcher sur le Salut éternel. Prêcher sur les vertus théologales. Enseigner la Foi. Dispenser les sacrements. Et comme prêtres diocésains, par la réception même du sacrement de l’ordre, être porteurs, en notre faible humanité, du Christ auprès de nos frères humains, chrétiens ou non.

voir aussi : Pédophilie dans l’Église : la désacralisation en cause

Mon ami évêque, vous semblez tous si paralysés par la peur ! Peur de vous mêmes,  peur de vos prêtres, peur du peuple, peur des journalistes… et sans doute peur de vous confronter au monde moderne. Avez-vous collectivement réalisé que 98% des Français vivent sans vous connaître, sans connaître l’Église et le Christ… à part pour ânonner l’amalgame médiatique terrible « pédophilie = prêtre » ? Il est temps de sortir de la peur. Sortir des schémas préconçus, sortir des petits cercles choisis, sortir du confort des assemblées filtrées par les soins des services de la CEF, sortir de « l’ecclésio-polico-culturellement correct » (ça s’appelle juste la langue de buis !), sortir de vos évêchés, de vos réunions, de l’entre-soi confortable. Aller à la rencontre du monde… prendre des coups, en donner, ouvrir le dialogue, savoir le fermer, ouvrir sa gueule, savoir aussi la fermer, bouffer et boire avec les gens (les 98% qui ne viennent pas…. pas seulement les 2% habituels, qu’on aime bien aussi pourtant). Bref, vivez ! Respirez la joie de vivre : faire un bon repas, raconter des blagues, éclater de rire, ne pas se prendre au sérieux, mais faire ce qui le mérite avec sérieux…

Mon ami évêque, les temps sont durs. Je te connais et je sais aussi tous les doutes qui t’assaillent. Ta détresse humaine ou spirituelle parfois. Ton amertume quand des prêtres, comme moi, te semblent trop exigeants, ingrats, enfants gâtés. Ces quelques mots, dont tu as bien compris qu’ils se voulaient volontairement provocants,  ne sont là que pour exprimer à quel point l’on compte sur vous, à quel point l’on vous aime bien malgré tout : parce que sans vous, le service du Christ, de son Église et du peuple ne serait tout simplement pas possible.

« Duc in altum » !

 

+ Dimanche 4 novembre 2018