Pédophilie dans l’Église : la désacralisation en cause

Article de l’abbé Henri Vallançon (diocèse de Coutance) pour La Manche libre

 

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Une nouvelle fois, l’Église est entachée par le scandale de nombreux prêtres à travers le monde ayant pratiqué des actes sexuels sur des mineurs.

Le même scénario se répète à chaque fois : des déclarations de honte et de repentance sont produites par les autorités catholiques, avec une note appuyée de compassion pour les victimes et des promesses de réforme pour l’avenir. Évidemment, l’efficacité de la réaction perd de sa force au fur et à mesure, car nous suivons, apeurés, un rythme qui nous est imposé : c’est seulement depuis que les victimes organisent leur riposte juridique que nous disons prendre conscience de la gravité de ces actes délictueux ! Il nous faut la pression des médias pour esquisser un commencement de réaction. Incapable de juger à temps les coupables et de leur appliquer les sanctions appropriées, l’institution ecclésiastique ne se détermine plus guère à partir d’un jugement objectif sur les fautes selon son droit canonique et sa doctrine théologique, mais elle se contente d’organiser avec des experts laïcs des communications de crise.

La ruine de l’autorité morale de l’Église qui en résulte la détruit de l’intérieur : elle n’existe que pour être le témoin crédible de la révélation divine. Prêtres qui vivons au contact des gens, nous sommes atteints au cœur : si nous avons perdu leur confiance, notre ministère est impossible.

Ce qui me frappe dans les réactions officielles, c’est leur impuissance à s’élever au-delà du registre émotionnel et à identifier les causes du mal. La pédophilie de ces prêtres viendrait de leur « cléricalisme » et de leur « séparation », de leur prise excessive de distance vis-à-vis des autres, etc. On se rapproche le plus possible des arguments qui conviennent aux médias, pour négocier leur indulgence.

Outre que tous les cas que je connais contredisent ces explications, la question de fond me semble la suivante : comment est-il possible que la conscience d’un prêtre soit si profondément obscurcie qu’il en vienne à poser des actes aussi graves ?

Depuis quelques décennies, un mouvement général de sécularisation du prêtre s’est emparé du clergé, un climat anti-juridique et anti-doctrinal s’est développé au profit de postures soi-disant pastorales, les signes distinctifs visibles ont été abandonnés dans l’habit et dans le comportement. Malaise autour des concepts de loi et de dogme, effacement des justes frontières dans les relations humaines… Comment, dans ces conditions, le prêtre peut-il garder vive la conscience qu’avec l’onction sacerdotale reçue au jour de son ordination, il est un être consacré, mis à part par le Christ pour être totalement dédié à Son service ? Peu à peu, tout se banalise. Si ce qui est le plus sacré se désacralise, le plus grave devient anodin.

Depuis quelques décennies, au catéchisme, dans les séminaires diocésains, dans les homélies se sont radicalement estompées de la formation de la conscience morale : une définition claire du péché originel, à cause duquel nul ne peut être sauvé sans la grâce de Dieu que confèrent les sacrements ; la possibilité du péché mortel, dont la conséquence est la damnation éternelle ; l’existence d’actes intrinsèquement pervers, indépendamment de l’intention de celui qui les pose ; la nécessité de l’ascèse et du sacrement de pénitence pour lutter contre le mal ; l’obéissance à la volonté de Dieu et l’acceptation de tous les sacrifices à consentir pour ne jamais la transgresser ; la place d’honneur faite à la vertu de chasteté, dans le mariage comme dans le célibat consacré ; la mise en garde vis-à-vis du monde et de ses sollicitations qui souillent la pureté de l’âme…

Tant que les hommes d’Église ne renoueront pas avec la prédication de ces vérités évangéliques, ils se laisseront eux-mêmes corrompre par le mal qu’ils ne combattent plus et entraîneront dans leur dérive ceux auxquels ils s’adressent.

 

La Manche Libre, du 04 octobre 2018

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Père Jérôme

Un phare dans la nuit

 

Image associéeLa découverte, tout jeune homme, des premiers écrits du Père Jérôme, publiés par son disciple le Père Nicolas, fut un éblouissement et contribua beaucoup à la fortification de ma vocation sacerdotale.C’est donc peu, de dire à quel point je recommande la lecture de ce grand maître de la vie spirituelle. La biographie, fort réussie, que lui a consacrée Anne Bernet (éditions du Cerf) permet de suivre, pas à pas, la consécration d’un jeune homme suisse, puis d’un moine trappiste, à une unique aventure : celle de la prière, de l’amitié avec le seul Ami, Jésus.

Plus encore, la lecture, des écrits de Père Jérôme nous entraîne, à sa suite, dans cette œuvre laborieuse de toute vie chrétienne : bâtir son intimité spirituelle, dans le silence, la prière et la contemplation.  Père Jérôme ne se paye pas de mot, et dans les sages conseils qu’il prodigue au jeune père Nicolas, le premier de tous est de lui apprendre l’âpreté de la vie spirituelle et de prière. Vivre un « cœur à cœur » avec le Christ, c’est vouloir tenir dans ses bras Celui qui est insaisissable – Car toujours dure longtemps, 1986. Pas de mensonge sous la plume de celui qui en sait le prix et en avertit son jeune ami. Deuxième leçon, sur ce rude chemin, il est nécessaire de trouver un père, des maîtres et des amis ; on ne peut s’y aventurer seul et sans guide, comme dans les montagnes qui furent chères au jeune suisse – L’art d’être disciple, 1988. Seul un homme qui accepte la solitude du silence et les combats les plus concrets qu’elle exige, peut entrer dans la paix de l’intimité divine – Vigilant dan la nuit, 1995.

Pas un jour je n’ai regretté la rencontre, par les livres,  de Père Jérôme, il est devenu au fil des ans un véritable père, un premier de cordée, bien souvent dans les moments de doute un phare qui éclaire mes propres nuits, et dont les rayons chassent en partie les peurs et les découragements. Merci à Dieu d’avoir placé en ce siècle un tel témoin. Merci à ses frères trappistes de nous en conserver et livrer l’héritage.

 

Chronique parue dans Parole et Prière, septembre 2018

Pierre-Joseph de Clorivière

Un Jésuite face à la révolution

 

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« Quoique la destruction totale de la religion chrétienne soit le but principal que se proposent, dans la Révolution présente, les puissances des ténèbres, ainsi que les agents en chef dont elles se servent pour l’opérer, cependant c’est avec le soin de ne pas montrer au grand jour cette intention perverse. »

Avec ces quelques lignes, on ne peut pas dire le père de Clorivière, soit un grand soutien de la révolution française ! Déjà dans la période prérévolutionnaire, il a vu son ordre (les Jésuites) expulsé de France par le roi, puis interdit d’exister par le pape lui même. Quand la révolution éclate, il en discerne avec clarté les objectifs anti chrétiens. Pourtant, loin de fuir, malgré même les propositions du premier évêque américain de rejoindre le nouveau monde, c’est en France qu’il veut combattre, au risque de sa vie.

Il devra vivre caché, recherché. Il subira même la prison pendant cinq années sous le Consulat. Malgré ce qu’il perçoit des fondements anti catholique de la révolution, il se consacre à l’organisation de groupes de vie religieuse adaptés aux circonstances révolutionnaires de son époque. Ce seront des « religieux dans le monde » ne vivant pas en communauté et ne portant pas d’habit distinctif. Ainsi, avec quelques prêtres, il forme la Société du Cœur de Jésus, ou Prêtres du Coeur de Jésus et, avec la collaboration de Adélaïde-Marie Champion de Cicé, il fonde la Société du Cœur de Marie, ou Filles du Cœur de Marie en 1790.

Son attitude au cours de la révolution est exemplaire pour nous. Le régime politique dans lequel nous vivons se réclame des « valeurs » révolutionnaires, sans avoir jamais eu le courage de la repentance pour ce qu’elles avaient pu engendrer d’horreurs, de persécutions contre la religion et une part importante de la population. Sachons néanmoins, avec intelligence et espérance, à l’image du Père de Clorivière, nous mettre toujours au service de notre pays.

 

Chronique parue dans Parole et Prière, août 2018

 

Marie-Étienne Vayssière o.p.

Une vie dépouillée pour enrichir les autres

 

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Quelques mots du père Serge-Thomas Bonino, dominicain de la province de Toulouse lui aussi, résument toute la vie du Père Vayssière : « L’homme propose, Dieu dispose. Et c’est tant mieux ! Le cœur du jeune frère Étienne Vayssière fourmillait d’excellents projets. Dans la ligne de sa vocation dominicaine, il se voyait déjà en théologien, scrutant les richesses du Mystère de Dieu pour en nourrir la vie des croyants. Ou encore en prédicateur ardent convertissant les foules. Et soudain — il a vingt-quatre ans — tout s’effondre. Maux de tête, fatigue permanente, impuissance. Le verdict tombe : incurable. Il est alors relégué dans des couvents où il végète, s’ennuie, tourne en rond. Il échoue enfin à la grotte de la Sainte-Baume. Enterré vivant. Il ne peut ni prêcher, ni lire, ni même prier… Il n’a plus rien. Ou plutôt, dépouillé qu’il est de l’accessoire, il n’a plus que l’essentiel : l’adhésion de chaque instant à la volonté de Dieu ».

La Providence, par des chemins escarpés et humainement peu compréhensibles, en plaçant le frère Vayssière comme gardien à la Sainte-Baume, le transforme en père spirituel d’une multitude de pèlerins, venus trouver en lui son exquise spontanéité et sa flamme surnaturelle, dominicaine, magdaléenne et mariale. « Il avait conscience que la Sainte-Baume est le centre spirituel de la Provence, un lieu de prière et de bénédiction. Il s’ingéniait à multiplier au maximum pour les âmes les possibilités de bénéficier des grâces de la célèbre grotte de pénitence » (P. Philippon op).

Cette épreuve de dépouillement, tôt venue dans sa vie, son attachement viscéral au Christ, ont fait du père Vayssière un maître spirituel véridique, dont nous pouvons suivre avec fruit les enseignements : « Vivons moins dans une activité impatiente, qui s’agite, que dans une filiale confiance, qui attend le bon plaisir divin, et ne veut vivre en tout que de lui seul. C’était l’attitude de Marie : “Je suis la servante du seigneur, qu’il me soit fait selon votre parole.”  »

 

Chronique parue dans Parole et Prière, juillet 2018

Josémaria Escriva de Balaguer

Embrasons-nous !

 

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« Chemin », en un seul mot, le titre de son livre le plus connu, saint Josémaria, fondateur de l’Opus Dei, résume toute vraie spiritualité : une route, un passage, une aventure. Trop souvent encore les chrétiens estiment que la vie spirituelle est un « état statique », dans lequel on serait soit du bon côté, soit du mauvais. Il n’en est rien : toute vie spirituelle est une marche vers Dieu, et comme toute marche elle est composée d’équilibres et de déséquilibres, de consolations et de désolations, de grâces et de péchés. « Tu as l’obligation de sanctifier. — Toi aussi. Qui pense que c’est une tâche exclusivement réservée aux prêtres et aux religieux ? Le Seigneur a dit à tous, sans exception : « Soyez parfaits, comme mon Père céleste est parfait » s’exclame José Maria !

Trop souvent, les chrétiens pensent aussi que la vie spirituelle serait réservée aux consacrés, prêtres, religieux et religieuses. Or c’est un des traits marquant de la doctrine spirituelle de saint José Maria, que d’avoir insister dès les débuts sur l’universalité de ce que le Concile Vatican II, bien plus tard, appellera la « vocation universelle à la sainteté ». Il fut, en ce domaine, un précurseur, et, durant le Concile Vatican II, il se réjouit des avancées en ce domaine. Dans une lettre du 25 mai 1962, lorsque les organisateurs du concile décident de traiter de la sainteté et de l’apostolat des laïcs, il écrit aux membres de l’Opus Dei : « Si vous pouviez voir à quel point je me réjouis que le Concile en vienne à s’occuper de ces sujets qui remplissent notre vie depuis 1928 ».

José Maria souligne l’importance de la sainteté dans l’humble quotidien du chrétien, quel que soit son état de vie : « Je vous assure, mes enfants, que lorsqu’un chrétien accomplit avec amour les actions quotidiennes les moins transcendantes, ce qu’il fait déborde de transcendance divine. Voilà pourquoi je vous ai dit, répété et ressassé inlassablement, que la vocation chrétienne consiste à convertir en alexandrins la prose de chaque jour. Sur la ligne de l’horizon, mes enfants, le ciel et le terre semblent se rejoindre. Mais non, là où ils s’unissent, en réalité, c’est dans vos cœurs, lorsque vous vivez saintement la vie ordinaire ». Quel programme pour chacun de nous, si nous avions seulement le courage de nous y mettre, dès aujourd’hui ! Alors, nous pourrons, observer sa recommandation : « Embrase tous les chemins de la terre au feu du Christ que tu portes dans ton cœur « 

 

Chronique parue dans Parole et Prière, juin 2018

In memoriam

Père Michel Koch

Un aumônier militaire comme on les aime

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Toute rencontre avec Michel ne pouvait être que source d’étonnements, tant sa personnalité sortait de l’ordinaire. D’autres l’ont beaucoup mieux connu que moi ; mais depuis l’annonce de sa mort, me tient le désir d’écrire quelques mots pour lui rendre hommage. En effet, malgré ses immenses qualités – souvent occultées par un abord rude et dérangeant – sa pudeur et son humilité pastorale ne lui vaudront, sans doute que peu d’hommages officiels de nos institutions communes – Église et Armées. Il fut pourtant un amoureux des deux.

Mon premier contact avec le père Michel Koch, fut d’aller le relever sur position au sud Liban, dans le cadre de la FINUL, en 2001. Un confrère m’avait prévenu : « Ah, tu vas relever Michel ! Bon courage… emporte avec toi quelques litres de Javel pour nettoyer tout. » Je découvris, en effet, que le bon père Michel, était fâché, de longue date, avec Mme Propreté, et je mis plus de quinze jours, à chasser du bungalow de l’aumônerie, les diverses odeurs qui s’y étaient accumulées depuis quatre mois, dont la moins désagréable était celle du cigare qu’il fumait, même au lit !

Au delà de cet aspect, Michel était une « grande gueule », comme on les aime dans les armées – mais à petite dose – et comme on les apprécie peu dans l’Église. Il disait tout haut et avec courage ce qu’il pensait, quitte à devoir parfois reconnaître ses erreurs. C’était un passionné du Christ ; et bien avant le Pape François, pour lui, les périphéries étaient concrètes. C’était d’abord le monde des appelés – puis celui des engagés -, qu’il préférait de loin aux « chafouineries tiédasses » du monde des officiers catholiques ! Il s’intéressa de près aussi au monde des « rave party », de la « techno », et était capable d’en parler avec des férus de ce genre musical.  Dans la même veine, il était proche des motards et a prêché le fameux pèlerinage de la Madone-des-Motards à Porcaro.

Derrière une apparence de soudard, avec sa voix tonitruente comme son rire, et son accent lorrain, Michel lisait beaucoup. De la spiritualité, de la théologie, de l’histoire, du vécu militaire. Son rêve, sur ce dernier point, aurait été d’être aumônier parachutiste. A défaut de pouvoir l’être, il eut toujours une profonde affection pour les paras, et devint même un ami du général Bigeard, qu’il visitait régulièrement. Les cadres d’une de mes compagnies du 3e RPIMa en gardèrent longtemps un souvenir ému, se souvenant du moment où, en manœuvres dans le grand Est, ils furent invités par le Padre Koch, qui leur servit la choucroute, directement à la main, de la soupière à la gamelle ! Cette proximité avec le monde para nous rapprocha, malgré toutes nos différences. Et Michel de s’écrier contre certains – il avait tendance à déformer tous les noms propres – :  « Vesnard (sic), je le connais moi Vesnard, c’est pas un intégriste : il a même lu Vatican II » ! C’est ainsi que, de mon côté, je réussis à convaincre le Père de Pommerol, qui était alors directeur de la délégation française du PMI, d’engager le père Koch, pour animer le chemin de croix des Français à Lourdes. Ce fut une immense joie pour Michel, et un chemin de croix « dépotant », dont beaucoup garderont un vif souvenir.

Alors que j’étais aumônier aux Ecoles de Saint-Cyr Coëtquidan, je reçu pour deux jours la visite de ce cher Michel, qui venait en « repérage » à Porcaro, pour la Madone des Motards. Par précaution (sic) je le logeai au mess militaire, et l’invitai à dîner chez « Norby », un restaurant célèbre auprès des élèves. Pendant que nous y dînions, un groupe de saint-cyriens arrive. Avec politesse, ils viennent me saluer de nombreux « KOCHbonsoir Padre« , se demandant qui pouvait être le semi clochard, avec lequel se trouvait leur aumônier. Je leur enjoints donc de saluer, avec respect, l’aumônier Michel Koch, du camp de Bitche. Ils s’exécutèrent, malgré leur surprise et, de s’entendre répondre ceci : « Ah oui, les saints-cyriens ! Ah oui ! Ca, c’est petite bite ! Petite bite, les saints-cyriens ! A Saint-Cyr tout le monde salue l’aumônier, mais arrivé en régiment y’a plus personne. » Voilà, c’était toute la délicatesse « rentre-dedans » du cher Michel. Nous en avons bien ri après avec les élèves présents, qui ont, je l’espère retenu la leçon, lors de leur arrivée en régiment.

Beaucoup d’anecdotes pourraient encore être racontées sur ce personnage haut en couleur. Aujourd’hui un fond de tristesse m’habite, et m’habitera encore longtemps quand je penserai à lui : il me manquera.  Sa forte personnalité manquera singulièrement au diocèse aux armées. Cher Michel, merci de tout ce que tu nous as apporté dans notre aumônerie militaire. Nous serons nombreux à conserver ton souvenir, dans la prière d’abord, mais aussi en buvant un coup à ta santé et en nous remémorant tes « hauts faits » d’aumônier de terrain.

Tu avais une grande dévotion pour Jean-Paul II, une dévotion profonde à ton saint Patron. Puissent-ils désormais t’accueillir et intercéder pour toi auprès du Seigneur pour que tu trouves le repos du bon serviteur qui n’a pas ménagé sa peine au long du jour dans la vigne du Seigneur… et sur les bas côté de la vigne !

 

Bordeaux, 13 mars 2018

 

Aumônier et… « militaire non-pratiquant »

Article paru sur le site CathoBel
[http://www.cathobel.be/]

 

Nous connaissons leur existence, mais que sait-on vraiment de ces prêtres qui servent au sein des forces armées? De leurs motivations, de leurs missions? Pas grand-chose. Rencontre avec l’un d’entre eux: Christian Venard. Devenu aumônier militaire en 1998, le « Padre » a longtemps servi au sein des troupes parachutistes françaises (17e RGP).

Quel parcours singulier que celui du Padre Venard! Ce prêtre au look classique de para a décidé un jour de se placer au service de Dieu, de sa Patrie et de ses frères d’armes. Il s’en est déjà confié dans un livre*. Mais celui qui a vu mourir dans ses bras deux de ses paras, en mars 2012, assassinés par le terroriste islamiste Mohamed Merah, a accepté de revenir pour Dimanche sur son engagement si particulier.

En quoi consiste concrètement votre fonction d’aumônier militaire? 

Nos fonctions d’aumôniers militaires sont délimitées par la loi et les règlements militaires. Nous sommes d’abord chargés d’assurer la possibilité du culte au sein des armées. Tout particulièrement en opération extérieure sur les théâtres où nos camarades militaires sont déployés. A cela vient s’ajouter un accompagnement humain pour tous et un rôle de conseiller pour le commandement en matière religieuse et humaine. On devient aumônier militaire en étant recruté par la direction de l’aumônerie – catholique en ce qui me concerne – et selon les procédures mises en place par l’administration militaire (enquête de moralité, diplômes, signature de contrat avec le Ministère des armées, etc.).

En ce qui me concerne, toute ma famille est marquée depuis des générations par l’armée, mon propre père étant officier. Et c’est assez naturellement que j’ai souhaité, quand j’ai reçu l’appel de Dieu à devenir prêtre, pouvoir me mettre au service de mes frères militaires, en tant que religieux.

Que pouvez-vous apporter à un soldat en plein doute, traumatisé par les scènes de guerre?

D’abord une présence humaine et une écoute gratuite et compatissante. Compatir, c’est accepter d’entendre la souffrance de l’autre et d’être avec lui dans cette souffrance. Ensuite, c’est aussi essayer d’y porter un regard d’homme, au milieu des affres de la guerre. Enfin, quand cette parole peut être entendue – et ce n’est pas toujours le cas – une parole de Foi… Mais bien souvent, le silence fraternel est plus significatif encore. Sur ce point, outre mon expérience personnelle, j’ai été très marqué par la lecture du livre du philosophe américain Jesse Glenn Gray, « Au combat – Réflexions sur les hommes et la guerre. »

Qui sont les soldats qui viennent vous consulter?

Il n’y a pas de profil type. Même si, bien sûr, les militaires catholiques iront plus volontiers trouver leur aumônier. Par expérience, je sais que chacun de nous possède une faille, une faiblesse profonde, un point de fracture psychique qui peut surgir dans des moments extrêmes. Du simple soldat à l’officier général, tous doivent pouvoir dans ces moments-là trouver auprès de l’aumônier, en toute liberté et confidentialité une oreille attentive, un regard d’amour, une parole de réconfort. Et l’aumônier se doit d’être à tous, croyants ou non. C’est pourquoi il doit aussi faire preuve de grandes vertus humaines.

Comment se vit la spiritualité au sein de ce monde de rudesse virile qu’est l’armée?

Le plus souvent avec modestie. C’est un milieu où l’on n’aime guère ceux qui « se payent de mots » (même chez les chefs). Alors, la spiritualité s’y vit le plus souvent, comme tant d’autres « sentiments », de manière pudique. Et ce, d’autant plus que les règlements laïques obligent à cette discrétion.

Avez-vous connu l’échec dans l’aide à apporter à un soldat?

Oui bien sûr! L’aumônier n’est pas un surhomme. Il peut se tromper dans la réponse à apporter. Le militaire peut aussi refuser cette aide. Mais cette expérience de l’échec est importante pour l’aumônier: elle le conduit à l’humilité dans son action et à se remettre en question.

Vous avez participé à beaucoup d’opérations extérieures en Afrique, en Afghanistan, au Liban, au Kosovo… Quel bilan personnel tirez-vous de ces engagements? 

J’en tire d’abord une expérience, inégalable pour un prêtre, du monde, de la guerre, des hommes, de la souffrance, de la mort. Et une grande admiration pour mes frères d’armes. C’est ce que j’ai essayé de transcrire dans mon livre, précisément pour rendre hommage à l’engagement de ces « sentinelles » de la société. Est-ce que l’on en revient plus fort? Oui et non. Oui, parce que placé parfois face à l’indicible, on est obligé de creuser au fond de soi les vraies raisons de son engagement. Non, car cela laisse des cicatrices dans le psychisme, dans l’âme, de ces blessures invisibles qui nous rendent humbles. Alors, en effet, joie et tristesse se mêlent, ainsi qu’espoir et colère. Mais avec cette envie chevillée de toujours remonter la pente et de repartir sur « la piste garce et cruelle » [chant parachutiste].

Quel est votre pire souvenir d’aumônier militaire? Et le plus beau?

Le pire: avoir subi l’incompréhension et la défiance de mes chefs militaires et religieux, ce que j’ai vécu à Coëtquidan, quand j’étais aumônier des écoles d’officiers de l’armée de terre par exemple. A l’opposé, les plus beaux souvenirs sont ceux où des militaires de tout grade vous acceptent comme un frère d’armes (ô paradoxe pour un aumônier qui n’en porte pas!) et vous disent pudiquement combien votre présence les aide et les soutient dans leurs combats.

Avec cette nouvelle guerre qu’est le terrorisme, ne ressentez-vous pas de découragement face à cet ennemi nihiliste? Ou même de la colère?

Oui, comme tout un chacun. Et peut-être encore plus par tempérament, la colère me saisit face à la barbarie à laquelle nous sommes confrontés. Mais, de cette colère doit surgir une énergie nouvelle, intelligente et contrôlée pour lutter. Sur ce point, mon discours a peu évolué: j’insiste à temps et à contretemps sur le fait que ce ne sont pas les armes technologiques, ou même le renseignement le plus pointu qui nous feront gagner cette bataille. Nous avons besoin pour cela de mieux asseoir le fondement doctrinal de notre combat: pour quoi, pour qui sommes-nous prêts à sacrifier notre vie? Donc pas de découragement, mais au contraire, chaque jour renouvelé, la ferme conviction du petit rôle à jouer – mais à jouer à fond – dans ce combat, à ma place d’aumônier militaire.

En guise de conclusion, auriez-vous une dernière anecdote positive ou drôle à apporter, tirée de vos années d’aumônier militaire?

Peut-être cette remarque extraordinaire, d’un adjudant-chef, pas spécialement porté sur la religion: « Le Padre? Ah oui, on l’aime bien, même si c’est un militaire non-pratiquant! »

Propos recueillis par Philippe DEGOUY

* Christian Venard et Guillaume Zeller,
« Un prêtre à la guerre ». Ed. Tallandier, 2013, 290 pages – blogdupadrevenard.wordpress.com