Raymond Halter

Reconstruire nos âmes

 

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Comme pour un saint Ignace de Loyola blessé et obligé de garder le lit, le père Raymond Halter voit sa vie spirituelle basculer, après un accident de voiture en 1972. Entré chez les Marianistes, prêtre depuis 1957, il était alors aumônier d’étudiants à Bordeaux. Bien souvent, dans nos propres vies, Dieu agit ainsi. Par les méandres mystérieux des événements, parfois dramatiques, Dieu nous invite à le rencontrer plus intimement, à prendre plus au sérieux son appel d’amour.

Ainsi, après cet accident, Raymond Halter redécouvre la prière intérieure et, au même moment, rencontre le Renouveau charismatique. Il en devient même une des grandes figures et sera ainsi désigné en 1983 comme expert auprès de la Conférence des Évêques de France sur les sujets touchant aux mouvements charismatiques. En ce sens, la figure du Père Raymond Halter est assez emblématique de cette Église de France des années 80-90, dans laquelle beaucoup de fidèles catholiques trouvèrent refuge auprès des mouvements charismatiques pour asseoir une vie spirituelle qui leur semblait, trop souvent négligée par le clergé diocésain, lancé dans de nombreuses expériences apostoliques activistes.

La vie spirituelle du père Raymond a toujours été marquée, dès ses débuts, par une grande dévotion à la Vierge Marie. Assez naturellement, en 1989, à la demande du cardinal archevêque d’Abidjan, il rejoint la Côte d’Ivoire, pour créer un grand sanctuaire marial avec l’aide du Renouveau charismatique. Il exercera alors une profonde influence sur le catholicisme ivoirien, par ses enseignements, mais plus encore par sa disponibilité à exercer les charismes de délivrance et de consolation des âmes. Dans notre période vouée au chaos et au matérialisme, la réponse qu’il fit au grand écrivain Marek Halter résonne prophétiquement : « – Pourquoi prêtre ? – Parce que j’ai compris que le désastre n’était pas seulement physique, mais moral. Qu’il fallait reconstruire le monde, certes, mais aussi l’âme de l’homme.»

 

Paru dans Parole et Prière, mars 2019

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L’Église dans la fosse à purin…

Tirer sur l’Église est un sport facile

 

Ma réaction au livre de Frédéric Martel, Sodoma

Propos recueillis par Jérôme Cordelier pour Le Point

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« Cette lecture m’a accablé. Je suis prêtre, j’ai donné ma vie au Christ et à l’Eglise, et voir cette Eglise déformée me rend profondément triste. Mais cet accablement est aussi celui de quelqu’un qui, depuis des années, sait qu’il existe une part de réalité dans ce que décrit Frédéric Martel. Qu’il y ait des clercs dont les mœurs sont dépravées n’est pas un phénomène nouveau : l’histoire de l’Eglise est émaillée de ce genre de scandales ; il suffit de se rappeler les horreurs de la cour des Borgias. Il y a trente ans déjà, quand j’étudiais à Rome, l’homosexualité de certains cérémoniaires au Vatican (chargés de la liturgie) était connue. On disait : « Attention à celui-là, il a la main baladeuse ». J’avais même évoqué le sujet dans mon livre,  Un prêtre à la guerre (Tallandier). Mais à cause de la crise pédophile, qui a commencé depuis vingt ans, on pouvait espérer que de l’ordre avait été mis dans l’institution. Las, ce livre montre qu’il n’en est rien.

Qu’un de mes confrères puissent avoir des tendances homophiles, en soi ne me dérange pas. Mais s’il passe à la pratique, alors sa conduite devient désordonnée par rapport à l’engagement du célibat consacré qu’il a pris et au message qu’il porte. L’auteur a raison de souligner les incohérences d’une institution qui lutte aujourd’hui, quasiment seule, pour tenir un discours moral ferme et à contre-courant et certains de ses cadres, jusqu’à haut niveau, qui ne s’appliquent pas ces préceptes à eux-mêmes.

Maintenant, je m’interroge sur l’opportunité de cet ouvrage. L’Eglise est prise dans une vaste tempête, et voilà encore un coup de massue qui s’abat sur nous ! On peut se demander si Frédéric Martel n’en fait pas trop : que le cardinal Burke se montre trop souvent dans des cérémonies liturgiques quasi felliniennes et entouré d’éphèbes n’est vraiment pas ma tasse de thé ; mais user d’un procédé narratif tendancieux pour le suspecter d’homosexualité me paraît exagéré. Tirer sur l’Église est devenu un sport relativement facile ! Cela dit, comme le clame Cyrano au comte de Guiche : « On n’abdique pas l’honneur d’être une cible » !

De mon point de vue, il y a plus grave : je suis radicalement en désaccord avec l’auteur quand il assure que seuls quelques mystiques, à la marge, seraient en cohérence avec leur engagement de chasteté. C’est tout simplement faux. J’affirme que l’immense majorité des religieux, religieuses et prêtres vivent dans la fidélité à cet engagement. Cela, évidemment, ne se fait pas sans combats intérieurs. Le célibat volontaire au service de Dieu entraîne, bien entendu, au sens technique, une frustration. Selon Frédéric Martel, dont la pensée est moderne, une telle conduite est source de comportements déviants, en tout cas hypocrites. Pour moi, adepte d’une pensée classique, en référence aux travaux du célèbre père jésuite Albert Chapelle et en m’appuyant sur Freud et la psychanalyse, la frustration permet bien au contraire la construction de l’individu. On a trop vite oublié que quand Françoise Dolto disait « Il est interdit d’interdire », elle ajoutait aussitôt : « sans donner l’explication de l’interdit ». L’interdit sexuel pour un clerc n’a de sens que dans sa finalité : c’est parce qu’il a le désir de se donner totalement à Dieu qu’il accepte ce sacrifice, car c’est un sacrifice. Nous vivons dans un monde où la notion de sacrifice est largement déconsidéré, alors que pour l’Eglise elle reste une vertu majeure, positive, indispensable à la vie chrétienne.

Avec 20 siècles d’histoire, l’Eglise a toujours été un élément de contradiction dans le monde. Dans le miroir grossissant que nous tend Frédéric Martel, je lis, y compris de sa part, que l’on attend mieux de l’Eglise. Mais soyons juste : qui soigne le plus de malades du sida dans tant et tant de pays pauvres ? C’est l’Eglise catholique. Qui fait tenir debout un minimum de structures sociales et médicales dans un certain nombre de pays ? L’Eglise ! Le Christ est venu nous apporter un message d’amour et de vérité, mais aussi de libération par rapport à nos pulsions, ce déterminisme qui nous pousserait à assumer tous nos penchants, nos fantasmes. L’être humain n’est pas esclave de ses pulsions. Voilà ce que nous dit le Christ. Voilà ce dont essaie de témoigner l’immense majorité des religieuses, religieux et prêtres.

 

 

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Jean-Emile Anizan

De la dure vie en Eglise…

Fondateur, à la fin de sa vie, des Fils de la Charité et des Auxiliatrices de la Charité, le père Anizan est une figure emblématique de ce catholicisme français de la fin du XIXe siècle et des débuts du XXe, issu de la terrible crise anti catholique révolutionnaire, tourmenté par la question sociale en externe et la crise moderniste en interne, confronté à la violence laïcarde de la IIIe République.

 

Très tôt, son désir, comme prêtre, de se mettre au service des plus pauvres devient prééminent. Il doit, avec patience, attendre l’autorisation de son évêque à Orléans, pour entrer chez les frères de Saint-Vincent-de-Paul. Il y fait si bien, se dévouant corps et âme aux œuvres, qu’en 1907 il en sera élu supérieur général. Tout semblait lui réussir, quand la crise moderniste vient frapper sa congrégation et, après une enquête romaine, il est destitué pour « modernisme ». Beaucoup de ses frères demanderont alors à être relever de leurs vœux et quittent la congrégation. Ce sont eux qui, quelques années après formeront la base lors de la création des Fils de la Charité, fondation soutenue par le même Saint-Siège (mais on avait changé de pape) qui avait destitué le père Anizan !

 

Cet épisode – qui révèle aussi la profonde spiritualité du père Anizan et son obéissance – nous invite à une saine vision de l’institution ecclésiale (ou du « système » clérical) dans l’Eglise. Même au plus haut niveau celle-ci n’est pas infaillible dans ses décisions disciplinaires. Nombre de saints ont été ainsi persécutés et condamnés dans un premier temps par des clercs en charge du pouvoir, avant d’être réhabilités par l’Eglise – de leur vivant ou non. Soyons donc des fils obéissants de l’Eglise – et cela passe par le respect en effet de sa hiérarchie – , mais non pas aveugles – par peur ou lâchetés – sur les déficiences, parfois énormes, qui entachent cette même hiérarchie.

 

Il y a là un difficile équilibre à trouver. Mais le Seigneur Jésus ne nous a jamais promis la facilité en ce monde !

Lettre à un ami évêque

Résultat de recherche d'images pour "bishops in rome"Mon ami évêque,

mon frère dans la Foi, mon père dans l’Église (Cf. S. Augustin : « avec vous je suis chrétien, pour vous je suis évêque »), mais surtout j’insiste, mon ami ; te voilà rendu à Lourdes pour votre assemblée plénière de novembre, avec un temps d’automne mélancolique et tempétueux – et je ne parle pas que de la météo… Ces quelques mots voudraient t’encourager, au sens premier : te donner le courage, d’affronter, en vérité et en liberté, les difficultés rencontrées aujourd’hui par notre institution ecclésiale en France.

L’une d’elles me semble de nature à corrompre tout l’édifice, car elle tient aux rapports mêmes entre les évêques et les prêtres. Sans doute est-il temps de les rééquilibrer.  Cela veut dire déjà repenser le ministère de l’évêque dans l’humilité, après l’hubris qui a saisi ce corps épiscopal à la faveur d’un certain « hyper épiscopalisme », que l’on peut rencontrer dans les textes du concile Vatican II. La seule réception de l’épiscopat ne fait pas de vous des sur-hommes, et surtout des compétents en tout. Savoir accepter que de « simples » prêtres puissent être plus compétents en tel ou tel domaine n’entame en rien le ministère particulier de l’évêque. J’ai même le sentiment que cela rejoint le projet du Pape François quand il parle de la synodalité !  Sans doute faudrait-il aussi, pour vous aider, créer une véritable formation des évêques. On ne s’invente pas DRH, gestionnaire, chef, magistrat… du jour au lendemain. Il serait bien nécessaire enfin de repenser la place de la « parole épiscopale ».

voir aussi : L’Église  a-t-elle encore le droit à la parole ?

Mais cela veut dire aussi repenser la spécificité du prêtre diocésain comme collaborateur. Pas au sens où l’entendent les hommes politiques ou les « managers ». Le prêtre diocésain est, en quelque sorte, la présence « réelle » de l’évêque sur une portion de territoire donnée. Il est comme envoyé, donné, à tout un peuple, y compris les non baptisés d’un territoire. C’est de cette spécificité qu’il tire sa joie et plus encore son dynamisme missionnaire. Ce  peuple devient alors sa communauté naturelle (et non, ce n’est pas le presbyterium). Obliger les prêtres diocésains à vivre en communauté est une absurdité qui voudrait  reproduire le « système séminaire » (trop souvent un  système de pouvoirs et de violences), ou bien singer les véritable vies communautaires de nos frères religieux. Encore une fois : le prêtre diocésain trouve sa joie dans son intimité avec Jésus, dans la fraternité avec ses confrères, dans sa filiation avec son évêque… mais surtout dans ses liens profonds avec le peuple auquel il est envoyé et totalement donné.

voir aussi : Joie et spécificité du prêtre diocésain

Une réforme de la manière de vivre l’épiscopat nécessiterait aussi des formes de « contre  pouvoirs » qui n’existent plus, mais aussi belles et simples que pouvaient l’être les chapitres de chanoines. Dans le domaine du judiciaire, il y aurait urgence à recréer des juridictions indépendantes des évêques, tout particulièrement en matière de droit pénal. Contrairement à ce que semblent penser beaucoup d’évêques (qui voient là une diminution de leur pouvoir) cela les libérerait ! On ne peut pas, surtout en matière pénale, être à la fois celui qui condamne et celui qui accompagne la faiblesse d’un prêtre… Il n’est pas sain, même pour lui, que le simple fait d’être évêque donne tous les pouvoirs y compris dans le domaine des biens matériels qui ne sont évidemment pas sa propriété (ce que beaucoup de tes confrères évêques donnent l’impression de croire) mais celle d’une Église particulière dont ils sont serviteurs… temporaires.

Les évêques, réunis à Lourdes, poseraient un acte prophétique très fort en demandant pardon aux prêtres de la manière dont ils ont été traités par le pouvoir épiscopal, depuis la fin de Vatican II. Je pense, entre autres, aux innombrables prêtres qui ont été martyrisés par les curies  épiscopales, en particulier dans la mise en œuvre de « l’esprit du concile ». Il y a sur cette sombre page de l’histoire de l’Église de France une omerta. Seule la vérité rend libre. Demander pardon aussi pour n’avoir pas su gouverner convenablement le peuple de Dieu, n’avoir pas su écarter les brebis galeuses et donc faire porter aujourd’hui l’opprobre de la pédophilie sur tous les prêtres. Pardon des évêques car pas assez à l’écoute, ils alimentent sans le vouloir les soupçons. Cela veut dire aussi réfléchir sur le relâchement des mœurs du clergé (rien de nouveau sous le soleil) mais surtout la complaisance et le laxisme dont les curies épiscopales ont fait preuve en ce domaine. La crise pédophile n’est que l’arbre hideux qui cache (mal) la forêt des abus spirituels en tout genre et des mœurs relâchées d’une petite partie du clergé.

voir aussi : Église et pédophilie : les supérieurs aussi doivent rendre des comptes

Pédophilie, gestion de crise et hiérarchie catholique

II faut dès maintenant (et dans 10 ans encore plus) repenser notre territorialité. Sur les 15.000 prêtres que comptaient encore la France en 2010, plus de la moitié avaient plus de 75 ans. Ce qui veut dire (nous sommes en 2018) que dans 5-6 ans, sans vouloir les enterrer trop vite, nous serons 5.000. On ne peut plus avancer comme ça.  Les prêtres sont écartelés ! Sans doute faudra-t-il accepter que l’on  « abandonne » une partie du territoire pour revenir aux fondamentaux : les sacrements. Nul n’ignore que les prêtres font trop souvent tout, sauf exercer leur sacerdoce. Il y a des aumôniers laïcs en hôpitaux (donc pas de sacrement des malades ou presque) ; plus beaucoup de funérailles célébrées et de rencontre avec les périphéries (baptêmes et mariage délégués aux diacres permanents pour la célébration et aux laïcs pour la préparation ; catéchèse déconnectée des prêtres par manque de temps et par soupçon exagéré de pédophilie…). on déconnecte de plus en plus le prêtre de son sacerdoce. L’accompagnement spirituel est souvent délaissé par manque de temps ! Il est temps de sortir des années 70-80… C’est-à-dire de revenir aux fondamentaux : nous sommes faits pour porter le Christ aux autres et annoncer la vérité du Salut en Jésus. Prêcher sur le Salut éternel. Prêcher sur les vertus théologales. Enseigner la Foi. Dispenser les sacrements. Et comme prêtres diocésains, par la réception même du sacrement de l’ordre, être porteurs, en notre faible humanité, du Christ auprès de nos frères humains, chrétiens ou non.

voir aussi : Pédophilie dans l’Église : la désacralisation en cause

Mon ami évêque, vous semblez tous si paralysés par la peur ! Peur de vous mêmes,  peur de vos prêtres, peur du peuple, peur des journalistes… et sans doute peur de vous confronter au monde moderne. Avez-vous collectivement réalisé que 98% des Français vivent sans vous connaître, sans connaître l’Église et le Christ… à part pour ânonner l’amalgame médiatique terrible « pédophilie = prêtre » ? Il est temps de sortir de la peur. Sortir des schémas préconçus, sortir des petits cercles choisis, sortir du confort des assemblées filtrées par les soins des services de la CEF, sortir de « l’ecclésio-polico-culturellement correct » (ça s’appelle juste la langue de buis !), sortir de vos évêchés, de vos réunions, de l’entre-soi confortable. Aller à la rencontre du monde… prendre des coups, en donner, ouvrir le dialogue, savoir le fermer, ouvrir sa gueule, savoir aussi la fermer, bouffer et boire avec les gens (les 98% qui ne viennent pas…. pas seulement les 2% habituels, qu’on aime bien aussi pourtant). Bref, vivez ! Respirez la joie de vivre : faire un bon repas, raconter des blagues, éclater de rire, ne pas se prendre au sérieux, mais faire ce qui le mérite avec sérieux…

Mon ami évêque, les temps sont durs. Je te connais et je sais aussi tous les doutes qui t’assaillent. Ta détresse humaine ou spirituelle parfois. Ton amertume quand des prêtres, comme moi, te semblent trop exigeants, ingrats, enfants gâtés. Ces quelques mots, dont tu as bien compris qu’ils se voulaient volontairement provocants,  ne sont là que pour exprimer à quel point l’on compte sur vous, à quel point l’on vous aime bien malgré tout : parce que sans vous, le service du Christ, de son Église et du peuple ne serait tout simplement pas possible.

« Duc in altum » !

 

+ Dimanche 4 novembre 2018

« oui, le célibat consacré est une croix »

Article paru sur le site de La Croix, le mercredi 17 octobre 2018 – https://www.la-croix.com/

 

Refuser d’évoquer dans l’Église la frustration affective et sexuelle qu’implique le célibat consacré est un véritable déni du réel. Ce n’est qu’en nommant les choses et en acceptant librement cette croix, que les consacrés pourront rendre ce sacrifice pleinement fécond.

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L’actualité a remis au premier plan la question du rapport de l’Église avec la sexualité. D’abord d’une manière désastreuse avec la multiplication des affaires de pédophilie sur fond d’homosexualité en son sein ; ensuite d’une façon marginale certes, mais plus heureuse, dans les débats qui se déroulent ces jours-ci au Synode sur les jeunes, la foi et le discernement vocationnel, réuni à Rome à la demande du Pape François. Se pose ainsi avec acuité le problème des vocations religieuses et sacerdotales et celle du célibat consacré. Or, en interne, à l’exception de louables efforts, le discours généralement tenu reste trop souvent encore, de l’ordre du mystico-gélatineux, de l’à-peu-près psychologique, et un déni de la dure réalité que constitue l’appel à la continence parfaite et à la chasteté.

« C’est trop cool ! Quand on est prêtre ou religieux on n’est surtout pas coincé et encore moins frustré ! Oui, tu rencontreras des difficultés, mais plus tu aimeras Jésus et ton prochain et plus tu seras porté dans le célibat. Ta vie sera un long cœur à cœur affectif avec Jésus…» Ces propos lénifiants de l’institution ecclésiale visent à ne pas effrayer les candidats éventuels. Pourtant, ils ne sont pas à la hauteur de la gravité extrême de la crise pédophile, arbre hideux qui cache la forêt des mœurs relâchées d’une partie du clergé facilitées par le laxisme de l’autorité ecclésiale. Ils ne sont pas dignes non plus du respect dû aux intelligences et aux âmes des jeunes qui réfléchissent à un éventuel engagement religieux ou sacerdotal. L’expérience bimillénaire des saints, les écrits des théologiens et des mystiques, enseignent le contraire de cette séduisante thèse d’une conciliation possible entre la satisfaction affective et sexuelle, entre l’épanouissement humain total et le célibat consacré. A l’évidence, ce dernier reste une écharde, un objet de scandale pour le monde, une souffrance pour celui qui le vit, mais aussi un appel à voir plus haut vers le Royaume des Cieux. Les paroles mêmes du Christ l’attestent (Mt 19,12) : « Car il y a des eunuques qui le sont dès le ventre de leur mère; il y en a qui le sont devenus par les hommes; et il y en a qui se sont rendus tels eux-mêmes, à cause du royaume des cieux. Que celui qui peut comprendre comprenne.» On ne sache pas que l’eunuchisme fût un état désirable. Même dans l’antiquité !

C’est ce que rappelle, avec grande force, le jésuite Albert Chapelle, dans un livre peu égalé, Sexualité et sainteté (1977). « Qui n’accepte pas de ressentir le célibat de manière douloureuse ne sait pas ce qu’est le célibat. Le célibat appauvrit au niveau pulsionnel ; le célibat est renoncement au complément d’humanité qu’un partenaire de vie peut apporter. L’eunuchisme est centré sur le mystère pascal : y ressuscite qui en est mort », souligne le théologien. Renoncement volontaire à un complément d’humanité, le célibat consacré entraîne qui veut y vivre à une véritable mort de la sensualité, ô combien exigeante pour la sexualité masculine, et à une mort de l’affectivité, que ressentent  sans doute davantage les femmes en renonçant à la maternité. Qu’on ne cherche surtout pas en ce domaine à minimiser la frustration profonde qui en découle. « Dans le célibat volontaire (…) la sexualité est vécue comme une plénitude et comme une frustration. Une frustration douloureuse, car c’est en vain (frustra) que l’affectivité surprise par le désir, éprise de solitude ou de communion voudrait avoir prise sur cette transcendance qui l’encombre et la travaille », note encore le père Chapelle.

Il est de notre devoir de dire, avec courage, la vérité du prix à payer, aux jeunes qui voudraient s’engager, sur l’appel du Seigneur, dans le célibat consacré.  A moins de chercher soi-même à se leurrer… et pire encore à entraîner dès lors des âmes dans un choix intenable. L’acceptation volontaire de cette frustration nécessite précisément qu’elle soit perçue, nommée, étudiée et surtout pas récusée ou ignorée. La frustration ainsi vécue est à l’opposé de l’aliénation ; elle devient alors, dans un complexe paradoxe, source de souffrance et de vie, car elle est un appel au dépassement, un élan de vitalité vers un « ailleurs ». C’est ainsi que, depuis notre naissance, la frustration de la complétude intra utérine est à la fois source de souffrances, mais aussi capacité de dépassement et d’aller de l’avant dans notre vie. Oui, le célibat consacré est une croix, plus encore, c’est une passion et une mort choisies avec Jésus, pour pouvoir, un jour, ressusciter avec Lui. Dans l’incarnation et dans le quotidien, il est bien sûr source de frustrations et de désirs inassouvis. Il est aussi porteur de fécondité, de vie et d’élan. Dès ici-bas, une forme de résurrection est ainsi déjà promise au consacré par le Christ, au cœur de cette mort ; mais à l’image de celle de Lazare (Jn 11, 1-57), ce n’est pas encore la résurrection définitive. Par cette ré-animation, le Christ invite le consacré à sortir du tombeau de ses passions, à ôter les bandelettes de ses péchés de luxure et à avancer vers la Lumière et la Vie.

Si tel est l’appel reçu de Dieu vers le célibat consacré, les paroles de l’Ecclésiastique (Eccl. 2, 1-5) résonnent alors d’une manière particulière : « Mon fils, si tu prétends servir le Seigneur, prépare-toi à l’épreuve. Fais-toi un cœur droit, arme-toi de courage, ne te laisse pas entraîner, au temps de l’adversité. Attache-toi à lui, ne t’éloigne pas, afin d’être exalté à ton dernier jour. Tout ce qui t’advient, accepte-le et, dans les vicissitudes de ta pauvre condition, montre-toi patient, car l’or est éprouvé dans le feu, et les élus dans la fournaise de l’humiliation ». Car le célibat consacré, par la  frustration sexuelle qu’il implique, est bien à vue humaine, une forme d’humiliation. Beaucoup de jeunes hommes le pressentent : seront-ils encore considérés comme de vrais hommes ? Et combien plus les jeunes femmes qui n’auront pas d’enfants ? Sur ce chemin, les tentations ne manqueront pas, dans un monde où l’érotisme règne en maître et où le dévergondage est devenu la règle. Les chutes seront possibles. Voilà ce qu’il convient d’enseigner à de jeunes âmes. Finalement, comme l’écrit Albert Chapelle, « il importe relativement peu que le célibat soit au fil des années vécu dans la tranquillité ou le trouble  sexuel. Il importe absolument qu’il soit vécu dans le Christ Jésus, dans la vérité et l’humilité spirituelles, dans l’union au Dieu de l’espérance et des miséricordes (…). Le célibat trouve sa solidité là où l’homme, humble et pauvre, s’en est remis à Dieu dans les respect de ses propres énergies, de ses déficiences psychiques et spirituelles. A cette heure, l’homme touche Dieu, parce que touché par Lui en son corps et en son cœur : il est transfiguré ».

Le célibat consacré ne peut être réduit à une conséquence disciplinaire de la vocation. Il est un appel spécifique lancé par Dieu à mener une vie prophétique, dans l’Église et pour le monde. Il est condition et nécessité pour construire une relation libre avec autrui. Dans la réponse généreuse à cet appel reçu, le consacré trouve, au cœur de la croix perçue, vécue, acceptée, la source de la fécondité apostolique, et plus encore une véritable joie. Non pas une joie émotionnelle, sentimentale, purement humaine ; mais cette joie des Béatitudes que promet le Seigneur Jésus (Mt 5): « Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu ! (…) Heureux serez-vous, lorsqu’on vous insultera, qu’on vous persécutera, et qu’on dira faussement toute sorte de mal contre vous, à cause de moi. Réjouissez-vous et soyez dans l’allégresse, parce que votre récompense est grande dans les cieux ; car c’est ainsi qu’ils ont persécuté les prophètes qui ont été avant vous ». C’est donc en partant d’une juste et courageuse anthropologie du célibat consacré, dans un appel eschatologique plein d’espérance, avec la confiance en l’infinie Miséricorde de Dieu, que, porté par cette dimension prophétique, le consacré vivra pleinement de la joie de son Maître, passant comme Lui de mort à Résurrection. Puisqu’il permet ainsi le don de soi à Dieu, à l’Église, au monde et à autrui, le célibat demeure certes une croix… mais surtout pas un calvaire.

Pédophilie dans l’Église : la désacralisation en cause

Article de l’abbé Henri Vallançon (diocèse de Coutance) pour La Manche libre

 

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Une nouvelle fois, l’Église est entachée par le scandale de nombreux prêtres à travers le monde ayant pratiqué des actes sexuels sur des mineurs.

Le même scénario se répète à chaque fois : des déclarations de honte et de repentance sont produites par les autorités catholiques, avec une note appuyée de compassion pour les victimes et des promesses de réforme pour l’avenir. Évidemment, l’efficacité de la réaction perd de sa force au fur et à mesure, car nous suivons, apeurés, un rythme qui nous est imposé : c’est seulement depuis que les victimes organisent leur riposte juridique que nous disons prendre conscience de la gravité de ces actes délictueux ! Il nous faut la pression des médias pour esquisser un commencement de réaction. Incapable de juger à temps les coupables et de leur appliquer les sanctions appropriées, l’institution ecclésiastique ne se détermine plus guère à partir d’un jugement objectif sur les fautes selon son droit canonique et sa doctrine théologique, mais elle se contente d’organiser avec des experts laïcs des communications de crise.

La ruine de l’autorité morale de l’Église qui en résulte la détruit de l’intérieur : elle n’existe que pour être le témoin crédible de la révélation divine. Prêtres qui vivons au contact des gens, nous sommes atteints au cœur : si nous avons perdu leur confiance, notre ministère est impossible.

Ce qui me frappe dans les réactions officielles, c’est leur impuissance à s’élever au-delà du registre émotionnel et à identifier les causes du mal. La pédophilie de ces prêtres viendrait de leur « cléricalisme » et de leur « séparation », de leur prise excessive de distance vis-à-vis des autres, etc. On se rapproche le plus possible des arguments qui conviennent aux médias, pour négocier leur indulgence.

Outre que tous les cas que je connais contredisent ces explications, la question de fond me semble la suivante : comment est-il possible que la conscience d’un prêtre soit si profondément obscurcie qu’il en vienne à poser des actes aussi graves ?

Depuis quelques décennies, un mouvement général de sécularisation du prêtre s’est emparé du clergé, un climat anti-juridique et anti-doctrinal s’est développé au profit de postures soi-disant pastorales, les signes distinctifs visibles ont été abandonnés dans l’habit et dans le comportement. Malaise autour des concepts de loi et de dogme, effacement des justes frontières dans les relations humaines… Comment, dans ces conditions, le prêtre peut-il garder vive la conscience qu’avec l’onction sacerdotale reçue au jour de son ordination, il est un être consacré, mis à part par le Christ pour être totalement dédié à Son service ? Peu à peu, tout se banalise. Si ce qui est le plus sacré se désacralise, le plus grave devient anodin.

Depuis quelques décennies, au catéchisme, dans les séminaires diocésains, dans les homélies se sont radicalement estompées de la formation de la conscience morale : une définition claire du péché originel, à cause duquel nul ne peut être sauvé sans la grâce de Dieu que confèrent les sacrements ; la possibilité du péché mortel, dont la conséquence est la damnation éternelle ; l’existence d’actes intrinsèquement pervers, indépendamment de l’intention de celui qui les pose ; la nécessité de l’ascèse et du sacrement de pénitence pour lutter contre le mal ; l’obéissance à la volonté de Dieu et l’acceptation de tous les sacrifices à consentir pour ne jamais la transgresser ; la place d’honneur faite à la vertu de chasteté, dans le mariage comme dans le célibat consacré ; la mise en garde vis-à-vis du monde et de ses sollicitations qui souillent la pureté de l’âme…

Tant que les hommes d’Église ne renoueront pas avec la prédication de ces vérités évangéliques, ils se laisseront eux-mêmes corrompre par le mal qu’ils ne combattent plus et entraîneront dans leur dérive ceux auxquels ils s’adressent.

 

La Manche Libre, du 04 octobre 2018