Abus sexuels dans l’Église. Le pape François jette un pavé dans la mare

 

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Nombre de prêtres français continuent de s’interroger sur la réelle prise de conscience par l’institution ecclésiale et en particulier par sa hiérarchie de l’extrême gravité de la crise dans laquelle est plongée l’Église. Une majorité d’entre eux se plaint de ce qui peut apparaître comme condescendance des évêques de France dans leurs documents, donnant l’impression de limiter tous les crimes ou délits sexuels aux faits des seuls prêtres, ce qu’une religieuse Véronique Margron qualifie, dans son livre Un moment de vérité (Albin Michel), de complexe d’une église « surplombante ».

Dans ce contexte, le dernier texte du Pape François jette un pavé dans la mare. Motu proprio (http://w2.vatican.va/content/francesco/fr/motu_proprio/documents/papa-francesco-motu-proprio-20190507_vos-estis-lux-mundi.html) écrit à la suite de la réunion, en février à Rome, des présidents des conférences épiscopales du monde entier, ce texte comporte deux « titres » (chapitres). Le premier, généraliste, dispose notamment dans son article 3 qu’un clerc, informé de l’existence d’un délit sexuel commis sur mineur ou personne vulnérable, « a l’obligation de le signaler ». Le deuxième, soit la moitié de ce document, est, quant à lui, exclusivement consacré à préciser les modalités d’enquêtes sur les cardinaux, évêques, les prélats et autres membres du haut clergé soupçonnés de crimes sexuels ou d’entraves dans des enquêtes sur des crimes sexuels. C’est là une avancée sans précédent.

On est loin de certains documents qui s’interrogent sur la manière de « surveiller » les prêtres, de « vérifier » les aptitudes séminaristes, de « fliquer » en quelques sortes tout le clergé sauf… les « chefs » ! Si la vigilance s’impose, elle s’impose alors à tous les niveaux de la hiérarchie. De fait, si le premier titre apporte des clarifications souhaitées et nécessaires, il n’est pas anodin que le pape François ait voulu prendre des mesures très fortes contre les membres pervertis ou compromis du haut clergé qui, trop souvent, apparaissaient intouchables, puisqu’il était inimaginable, dans l’esprit de certains, que ce dernier puisse être infecté.

Ce texte est un coup de tonnerre qui éclate dans un ronronnement ecclésial, où de déclarations de proximité avec les victimes en temps de prières et de réparation, rien de bien concret ne semblait ressortir. C’est donc un engagement fort et public de la part du Souverain Pontife. Une mise au point nécessaire pour tenter de redonner confiance au Peuple de Dieu – et au-delà – dans l’Église et ses institutions. Tolérance zéro… même aux plus hauts niveaux.

 

 

article paru sur le site du journal Le Point :

https://www.lepoint.fr/societe/abbe-christian-venard-le-texte-du-pape-est-un-coup-de-tonnerre-dans-un-ronronnement-ecclesial-11-05-2019-2311993_23.php

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Abus sexuels dans l’Église : retour sur la lettre de Benoît XVI

 

 

Lire la lettre du Pape émérite Benoît XVI :

https://www.la-croix.com/Urbi-et-Orbi/Documentation-catholique/Eglise-dans-le-Monde/LEglise-scandale-abus-sexuels-article-pape-emerite-Benoit-XVI-2019-04-16-1201016056

Après avoir lu pas mal de commentaires sur ce texte et sur ma chronique un petit ajout :

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L’Église face à la crise

 

Invité en ce lundi de Pâques par le journaliste Jean-Jacques Bourdin, dans son émission « Rien n’est impossible », pour parler de la crise de l’Église.

 

Église et sexualité

Entretien paru dans le bi-mensuel Église de Monaco d’avril-mai 2019

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Face aux scandales sexuels qui éclaboussent l’Église catholique à travers le monde, dont les plus graves relèvent de la pédocriminalité (voir l’encart), on peut légitimement se demander si l’Église a encore le droit de porter une parole dans le domaine de la morale sexuelle. Disons-le d’emblée, ce qui choque le monde actuel c’est d’abord le fait que l’Église catholique latine continue d’exiger le célibat pour ses prêtres (la continence : pas de relations sexuelles) et maintient, envers et contre tout, une doctrine sur la chasteté (c’est-à-dire un certain regard sur la sexualité qui n’est jamais vécue comme une fin en soi). Ce qui choque encore plus, et cela même à l’intérieur de l’Église, c’est que ceux qui sont sensés porter en priorité ce message semblent, pour nombre d’entre eux, ne pas l’appliquer dans leur propre vie ! Mais, avouons-le, dans tous ces domaines, la confusion règne dans beaucoup d’esprits, même chez les croyants, renforcée par la manière dont les grands médias se saisissent de ces questions. Passons en donc en revue quelques-unes ! Rencontre.

 

L’Église considère-t-elle la sexualité comme mauvaise ?

Bien sûr que non ! Ce serait en contradiction avec la Bible elle-même. Quand Dieu crée l’être humain, Il inscrit la polarité sexuelle au cœur même de sa créature : « Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu Il le créa, homme et femme Il les créa » (Gn 1, 27). En plus de cela, Dieu ordonne à l’homme et la femme de croître et de se multiplier, de ne former plus qu’une seule chair. C’est dire si la sexualité fait bien partie du projet d’un Dieu qui veut sa créature humaine comme procréateur, pour Lui adjoindre de nouveaux hommes à aimer et qui puissent L’aimer. Dans cet état de nature parfaite (s. Thomas d’Aquin écrit même que le plaisir sexuel y était plus intense qu’après la chute du péché originel !) l’homme et la femme vont nus, sans honte, car ils sont en parfaite harmonie, en eux-mêmes, entre eux, avec la création et avec le Créateur. Ce qui vient tout bouleverser, c’est ce fameux péché des origines, commis par Adam et Ève (cf. Gn 3), dont une des premières conséquences est bien de placer l’homme et la femme en dysharmonie en eux-mêmes, entre eux, avec la création et le Créateur. Dès lors, la sexualité sera, pour l’être humain, aussi un lieu de péché, de tentations, car il ne possède plus la maîtrise parfaite de lui-même. La vision de l’Église est donc très pragmatique en fait : elle reconnaît (et plus particulièrement depuis les grands enseignements de saint Jean-Paul II) la bonté de la sexualité ; mais elle en voit aussi tous les dangers, les contraintes, les tentations (ce que malheureusement notre propre expérience, tant et tant de faits divers, démontrent).

Qu’apporte donc de révolutionnaire en ce domaine l’enseignement de Jésus ?

Jésus exige de ses interlocuteurs et de ses disciples un regard renouvelé, qui n’était pas du tout évident à son époque. Ses disciples, face à ses enseignements moraux, iront même jusqu’à lui dire : « Si telle est la condition de l’homme à l’égard de la femme, il n’est pas avantageux de se marier. Il leur répondit : Tous ne comprennent pas cette parole, mais seulement ceux à qui cela est donné… » (Mt 19, 9…). Jésus prêchera, de manière inouïe, la continence parfaite pour le Royaume des Cieux (Mt 19,12) :« il y en a qui ont choisi de ne pas se marier à cause du royaume des Cieux. » Jésus invite finalement ses disciples à ne pas être esclaves de leurs pulsions, de leurs passions, mais à les dépasser en vue du royaume des cieux. Ce qui ne nous paraît guère facile aujourd’hui (par exemple ne pas avoir de relations sexuelles avant le mariage) ne l’était pas plus au temps de Jésus, dans cette Antiquité romaine où la débauche régnait !

Pourquoi les prêtres ne peuvent-ils pas se marier ?

De fait il n’en a pas toujours été ainsi ! Les Évangiles parlent de la belle-mère de saint Pierre, que Jésus guérit. D’ailleurs, aujourd’hui encore, même dans l’Église catholique, il existe des prêtres mariés (chez nos frères maronites du Liban par exemple). Mais attention : ce ne sont pas des prêtres qui se marient (même chez les Orthodoxes), ce sont des hommes mariés qui deviennent prêtres ! Dès les origines cependant, dans la vie de l’Église, le célibat des prêtres est apparu comme une situation préférable, non seulement pour des raisons pratiques ou économiques, mais surtout pour une profonde raison spirituelle : la ressemblance avec le Christ, unique et souverain prêtre. De nombreux conciles, tout au long de l’histoire de l’Église vont le rappeler, jusqu’à ce que, vers le XIe siècle en Occident, cela soit devenu la règle générale. Aujourd’hui encore, en s’engageant au célibat, le futur prêtre se rend ainsi totalement disponible à la mission et il cherche à ressembler, jusque dans son être le plus profond, au Christ son divin maître.

Ce célibat exigé des prêtres catholiques est-il encore vivable ?

La question mérite d’être posée, tant les scandales récents peuvent donner l’impression que les prêtres ne respecteraient pas leurs engagements en ce domaine et seraient à tout le moins des hypocrites, au pire des pervers. D’abord soyons clairs : le mariage n’est pas un remède contre la perversité ou les dévoiements… cela se saurait ! Ensuite, osons le dire avec fermeté : l’immense majorité des prêtres, des religieux, des religieuses, vivent avec fidélité leur engagement dans la continence. Vivre avec fidélité, cela ne veut pas dire que cela soit facile ! En acceptant le célibat (qui n’est pas la forme de vie ordinaire, et en ce sens, on ne comprend plus très bien d’ailleurs l’expression parfois utilisée de « vocation au mariage »), le futur consacré doit savoir qu’il entre dans un combat physique, psychique et spirituel. Car, bien sûr, cela crée en lui une frustration, physique et affective. Normalement, les années de formation au séminaire (ou de noviciat pour un religieux) ont dû lui permettre de l’expérimenter. Mais c’est tout au long de sa vie que, de ce lieu de blessure intime, jaillira aussi la source de sa fécondité spirituelle. L’important sur ce rude chemin, n’est pas tant qu’il y ait des tentations ou même des chutes, que le désir de vivre tout cela dans l’intimité du Christ. Il y a donc une nécessité absolue pour le consacré d’une vie spirituelle active, d’un sentiment profond de la dignité de sa consécration, un mode de vie différent et prudent du reste des fidèles et de la société, une conviction très forte du sacré et de la transcendance. Cela dit, pour les couples chrétiens, vivre la fidélité et l’indissolubilité du mariage n’en est pas moins une gageure aussi à notre époque. Ainsi, c’est moins la question sexuelle qui est en jeu, que celle de la capacité à être fidèle aux engagements pris et à ne pas se laisser conduire par ses seuls sentiments, pulsions, passions du moment…

Des écrits récents semblent dire que l’homosexualité serait très répandue dans le clergé. Est-ce vrai ?

Pour commencer, il convient de rappeler que dans l’enseignement de l’Église, les actes homosexuels sont une déviance, en ce sens qu’ils ne respectent pas la finalité (le but) première de la sexualité qui est la transmission de la vie. En utilisant les mots « actes homosexuels », on évite ainsi de condamner des personnes sur leurs tendance sexuelles. Pour beaucoup, l’homosexualité n’est pas un choix. Elle s’impose à eux. En revanche, c’est toujours un choix personnel que d’avoir ou non des relations (hétéro ou homo) sexuelles. Donc en soi, le simple fait d’avoir des tendances homosexuelles, non seulement n’empêche pas de pouvoir être un bon chrétien, mais, nonobstant des textes assez durs du Vatican, ne devraient pas obligatoirement interdire l’accès au sacerdoce (et encore moins à la vie religieuse). Toutefois, il est à noter que le « psychisme homosexuel », souvent ne facilite pas une pratique et une vision de la paternité qui elles, sont d’une nécessité absolue pour la vie sacerdotale. Y-a-t-il plus d’homosexuels dans l’Église qu’ailleurs ? Il est très difficile de répondre à cette question, car on ne tient pas des statistiques officielles ! Aux États-Unis des enquêtes ont été menées. Là-bas, il semblerait que, sur la période 1950-1990, la réponse serait plutôt oui. En Europe, deux éléments pourraient concourir à une présence homosexuelle un peu plus forte dans le clergé : sans doute, depuis les années 1960, la prééminence de la «culture gay» dans les domaines de la culture (et le spirituel relève de la culture) ; par ailleurs, il est possible que certains jeunes hommes chrétiens, aux tendances homosexuelles, aient pu voir dans le sacerdoce un refuge. In fine, la question encore une fois est moins de savoir quelles sont les attirances sexuelles des candidats au sacerdoce, que leur capacité, éprouvée et réelle, à tenir les engagements propres à la vie consacrée.

Le livre de Frédéric Martel, Sodoma, est très sévère pour le Vatican et les responsables dans l’Église. Vous avez déjà répondu à l’auteur dans le journal Le Point, mais qu’auriez-vous envie d’ajouter pour nos lecteurs ?

Le premier point le plus déroutant dans le livre de Frédéric Martel n’est pas qu’il y ait de mauvais prêtres ou prélats, aux mœurs débauchées. Il n’y a là rien de bien nouveau, même si c’est, quelle que soit l’époque, infiniment regrettable (ne serait-ce qu’en envisageant, avec tristesse et inquiétude, le salut éternel de ces âmes consacrées). Non ce qui est déroutant c’est l’apparente faiblesse de la hiérarchie ecclésiastique, voire, selon Martel, de sa corruption. Il faut distinguer les deux. La faiblesse est réelle malheureusement. Bien des prêtres ou des fidèles, à travers le monde, pourraient témoigner dans leurs diocèses ou dans leurs congrégations de l’injustice avec laquelle les supérieurs ont laissé de mauvais prêtres œuvrer, sans jamais les punir véritablement. Il est certain qu’aujourd’hui, même si beaucoup a été fait, pour retrouver confiance, nous avons besoin d’une évolution du droit pénal de l’Église pour obliger les supérieurs à plus de sérieux dans les affaires de mœurs du clergé et à devoir rendre des comptes. Quant à la corruption, cela est encore plus nocif. On peut noter, ici ou là, de véritable sphères d’influence, de protection, jusqu’aux plus hauts niveaux dans l’Église qui bénéficient à des prêtres aux mœurs dévoyées. Quand on le peut, on a le devoir de le dénoncer. Cela nous fait mal et discrédite terriblement le discours de l’Église, quel que soit le domaine, mais en particulier son discours moral. La Vierge Marie, les papes du XXe siècle, nous ont prévenus : c’est une forme d’apostasie du clergé qui persécute le plus l’Église, quand les pasteurs se transforment en prédateurs… Mais nous devons être courageux et confiants : le Christ a définitivement vaincu sur la Croix. À nous de le suivre en nous convertissant aussi chaque jour un peu plus, en offrant nos vies et nos petits sacrifices pour la sanctification de l’Église et de ses membres. Sainte Teresa de Calcutta, à qui l’on demandait ce qu’il fallait changer dans l’Église, répondait : « vous et moi » !

 

 

Encart pédophilie

Résultat de recherche d'images pour "la justice"On raconte beaucoup de stupidités sur ce sujet, sans doute car il remet en cause aujourd’hui beaucoup de comportements de la société tout entière, et pas seulement de l’Église. Je suis assez d’accord d’ailleurs pour que l’on opte désormais pour le mot « pédocriminalité ». Pour être précis nous sommes confrontés à trois définitions de ce mot :

– Pour le droit pénal français, il s’agit pour un adulte majeur d’avoir une relation sexuelle avec un enfant de moins de 14 ans. Tout citoyen au courant de tels agissements est dans l’obligation de les dénoncer.

– Pour la psychiatrie, la pédophilie est une attirance pour une relation sexuelle avec un enfant ne présentant pas de caractère sexuel (non pubère). En ce sens, un adolescent pubère de 15 ans pourrait être pédophile, s’il a une relation sexuelle avec un enfant non pubère.

– Pour le droit de l’Église (canonique), est considérée comme pédophilie tout acte à caractère sexuel (jusque par exemple un échange de photographies pornographiques) entre un adulte et un mineur de moins de 18 ans.

On le voit, ce différentes définitions rendent encore plus complexe cette question. Par ailleurs, dans la société en général, les actes pédophiles sont commis à plus de 90% dans les familles et en sont victimes des filles, abusées par des proches. Il s’agit donc d’hétérosexualité. Une étude a été menée dans le clergé américain qui montre, en revanche, que dans 80% des cas recensés, c’était l’attirance vers de jeunes garçons (donc de nature homosexuelle). En tout état de cause, la situation gravissime dans laquelle se trouve l’Église aujourd’hui du fait de cette crise, invite les pasteurs, les responsables de mouvements chrétiens, à la plus extrême prudence dans leurs activités avec les jeunes. Mais pour dire vrai, une vie spirituelle intense, du bon sens et un véritable professionnalisme dans le contact avec les jeunes, devraient être de bons remparts à toute dérive !

 

 

 

 

L’Église dans la fosse à purin…

Tirer sur l’Église est un sport facile

 

Ma réaction au livre de Frédéric Martel, Sodoma

Propos recueillis par Jérôme Cordelier pour Le Point

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« Cette lecture m’a accablé. Je suis prêtre, j’ai donné ma vie au Christ et à l’Eglise, et voir cette Eglise déformée me rend profondément triste. Mais cet accablement est aussi celui de quelqu’un qui, depuis des années, sait qu’il existe une part de réalité dans ce que décrit Frédéric Martel. Qu’il y ait des clercs dont les mœurs sont dépravées n’est pas un phénomène nouveau : l’histoire de l’Eglise est émaillée de ce genre de scandales ; il suffit de se rappeler les horreurs de la cour des Borgias. Il y a trente ans déjà, quand j’étudiais à Rome, l’homosexualité de certains cérémoniaires au Vatican (chargés de la liturgie) était connue. On disait : « Attention à celui-là, il a la main baladeuse ». J’avais même évoqué le sujet dans mon livre,  Un prêtre à la guerre (Tallandier). Mais à cause de la crise pédophile, qui a commencé depuis vingt ans, on pouvait espérer que de l’ordre avait été mis dans l’institution. Las, ce livre montre qu’il n’en est rien.

Qu’un de mes confrères puissent avoir des tendances homophiles, en soi ne me dérange pas. Mais s’il passe à la pratique, alors sa conduite devient désordonnée par rapport à l’engagement du célibat consacré qu’il a pris et au message qu’il porte. L’auteur a raison de souligner les incohérences d’une institution qui lutte aujourd’hui, quasiment seule, pour tenir un discours moral ferme et à contre-courant et certains de ses cadres, jusqu’à haut niveau, qui ne s’appliquent pas ces préceptes à eux-mêmes.

Maintenant, je m’interroge sur l’opportunité de cet ouvrage. L’Eglise est prise dans une vaste tempête, et voilà encore un coup de massue qui s’abat sur nous ! On peut se demander si Frédéric Martel n’en fait pas trop : que le cardinal Burke se montre trop souvent dans des cérémonies liturgiques quasi felliniennes et entouré d’éphèbes n’est vraiment pas ma tasse de thé ; mais user d’un procédé narratif tendancieux pour le suspecter d’homosexualité me paraît exagéré. Tirer sur l’Église est devenu un sport relativement facile ! Cela dit, comme le clame Cyrano au comte de Guiche : « On n’abdique pas l’honneur d’être une cible » !

De mon point de vue, il y a plus grave : je suis radicalement en désaccord avec l’auteur quand il assure que seuls quelques mystiques, à la marge, seraient en cohérence avec leur engagement de chasteté. C’est tout simplement faux. J’affirme que l’immense majorité des religieux, religieuses et prêtres vivent dans la fidélité à cet engagement. Cela, évidemment, ne se fait pas sans combats intérieurs. Le célibat volontaire au service de Dieu entraîne, bien entendu, au sens technique, une frustration. Selon Frédéric Martel, dont la pensée est moderne, une telle conduite est source de comportements déviants, en tout cas hypocrites. Pour moi, adepte d’une pensée classique, en référence aux travaux du célèbre père jésuite Albert Chapelle et en m’appuyant sur Freud et la psychanalyse, la frustration permet bien au contraire la construction de l’individu. On a trop vite oublié que quand Françoise Dolto disait « Il est interdit d’interdire », elle ajoutait aussitôt : « sans donner l’explication de l’interdit ». L’interdit sexuel pour un clerc n’a de sens que dans sa finalité : c’est parce qu’il a le désir de se donner totalement à Dieu qu’il accepte ce sacrifice, car c’est un sacrifice. Nous vivons dans un monde où la notion de sacrifice est largement déconsidéré, alors que pour l’Eglise elle reste une vertu majeure, positive, indispensable à la vie chrétienne.

Avec 20 siècles d’histoire, l’Eglise a toujours été un élément de contradiction dans le monde. Dans le miroir grossissant que nous tend Frédéric Martel, je lis, y compris de sa part, que l’on attend mieux de l’Eglise. Mais soyons juste : qui soigne le plus de malades du sida dans tant et tant de pays pauvres ? C’est l’Eglise catholique. Qui fait tenir debout un minimum de structures sociales et médicales dans un certain nombre de pays ? L’Eglise ! Le Christ est venu nous apporter un message d’amour et de vérité, mais aussi de libération par rapport à nos pulsions, ce déterminisme qui nous pousserait à assumer tous nos penchants, nos fantasmes. L’être humain n’est pas esclave de ses pulsions. Voilà ce que nous dit le Christ. Voilà ce dont essaie de témoigner l’immense majorité des religieuses, religieux et prêtres.

 

 

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L’Église a-t-elle encore le droit à la parole ?

 

En plein Synode sur les jeunes, au moment où le suicide de deux jeunes prêtres alimente la confusion, dans la tourmente suscité par les affaires de mœurs qui la touchent, l’Église peut-elle oser encore une parole et, tout particulièrement ceux qui en sont les responsables, les évêques ?

 

Résultat de recherche d'images pour "synode des jeunes 2018"Le constat semble navrant. Le synode sur les jeunes, la foi et le discernement vocationnel, réuni à Rome à la demande du Pape François ne tiendra sans doute pas ses promesses. Mais quelles étaient-elles d’ailleurs ? Le correspondant de La Croix à Rome va même jusqu’à intituler un article : « le synode en manque d’idée ». C’est, en attendant le document final, l’impression qui en ressort, jour après jour, malgré, par exemple, les efforts louables de Mgr Emmanuel Gobilliard qui se prête au jeu de « tintin reporter » ; malgré quelques fortes paroles de Mgr David Macaire ; malgré le peu subtil habillage de « com » de Vatican News, avec les coulisses du Synode, formule éculée d’un journalisme sans ambition. Un de mes correspondants à Rome m’écrit : « Cette assemblée ronronne et est refermée sur elle-même! C’est incroyable de le vivre « de l’intérieur » et de voir les difficultés d’en parler « à l’extérieur ».  Nous somme pris dans une logique de « fuite en avant  » dans la communication. Tout est devenu « com », c’est effrayant. On nous bombardent de vidéos sur les « coulisses » du synode… c’est pathétique, il n’y a aucune réflexion sur le fond… »

D’aucun l’avait pourtant prédit avant même son ouverture. Était-il raisonnable en pleine crise pédophile de maintenir ce synode et de reporter à février une décisive réunion sur la question ? Les modes mêmes de désignation des participants (pères synodaux, jeunes, experts) ne sont-ils pas obsolètes et presque aussi opaques que les nominations épiscopales ? Certains critiquent : le choix des thèmes à aborder ne marquait-il pas, par avance, les conclusions auxquelles le Vatican voulait voir parvenir le synode ? Bref, il semble bien que d’aucuns ont conseillé de maintenir ce synode, comme une vaste opération de communication, pour tenter de faire oublier les très graves dysfonctionnements d’organisation dans de multiples domaines, ou d’estomper – au moins en interne – les effets dévastateurs de la crise. Tous les experts de communications de crise sont pourtant du même avis : dans la crise on parle de la crise ; les efforts pour détourner l’attention sur d’autres sujets seront toujours vains. Sauf dans les régimes dictatoriaux qui maîtrisent l’ensemble des médias ! Ce n’est pas le cas de l’Église. Heureusement. Dans le fond, cet échec annoncé révèle une crise encore plus profonde sans doute : celle de la parole de l’Église dans un monde moderne où l’argument d’autorité est devenu le plus faible, voire inaudible.

Cette parole en interne, ad intra, continue à être portée essentiellement par le collège apostolique (les évêques, successeurs des apôtres et à leur tête le pape, successeur de saint Pierre). Même si, ici ou là, certains catholiques aimeraient en diminuer la portée, une saine ecclésiologie reconnaît la place importante et spécifique de cette parole. Encore faut-il, là aussi, savoir raison garder. Quand l’évêque Cauchon condamnait Jeanne d’Arc au bûcher, on n’imagine guère que ce puisse être en engageant le collège apostolique ! Bien des textes, des décisions de nos évêques relèvent du « politique », de ce qui peut apparaître comme la nécessité pastorale du moment, et n’ont pas plus, ni moins, de poids en ce domaine que la décision d’un chef d’entreprise ou d’un chef militaire. Il semblerait opportun que les évêques eux-mêmes éclairent d’une réflexion à frais nouveau le statut de leur parole (individuelle ou collégiale), sur la place faite en interne à la  disputatio avec les prêtres et les fidèles qui ne partagent pas toujours leurs avis, dans les domaines qui ne relèvent pas directement du dépôt de la foi ou des définitions magistérielles solennelles. Ad intra, nul ne saurait contester la nécessité, la spécificité et la légitimité de la parole épiscopale, en tant que celle-ci s’exprime prioritairement sur les questions de foi, de mœurs, pour conforter le troupeau, laissant de côté les discours sociologiques ennuyeux, politiques consensuels, ou pire encore moraux culpabilisants. Laissant surtout une place pour tout ce qui ressort du « discutable », en évitant qu’eux-mêmes ou des courtisans (parfois membres éminents des curies épiscopales, laïcs ou clercs), ne prennent pour attaques personnelles, déviance théologique, manquement à la communion ecclésiale, toute opinion contraire ou juste différente.

Plus problématique encore est la parole de l’Église ad extra. Dirigée vers l’extérieur de l’Église (ces fameuses « périphéries », chères au pape François), cette parole est tributaire en grande part des médias de toute sorte. Rares sont ceux, en effets, qui ont le courage, ou la vertu, d’aller lire directement les « documents épiscopaux » ou l’Osservatore romano, ou les encycliques pontificales. Même chez les catholiques, nombreux sont ceux qui se contentent d’en lire quelques extraits, ou des relations, souvent orientées sur les réseaux sociaux, ou le peu qu’évoquent les grands médias. Or, en ce domaine, force est de constater qu’hélas la parole épiscopale est désormais inaudible et décrédibilisée. C’est ce que révèle tout particulièrement la crise pédophile. Comment les « chefs » d’une organisation qui auraient couvert de tels faits, qui ont mis tant de temps à se préoccuper des victimes, pourraient-ils conserver un droit légitime à la parole… et plus encore s’ils viennent parler de « morale » ! Voilà la réaction de la société civile. Aussitôt leur sont renvoyés en miroir l’incurie des décisions prises, les retards, la mauvaise volonté (réelle ou supposée) et, avouons-le, bien souvent une communication catastrophique. Le simple fait d’être évêque, ne fait pas d’un homme de Dieu un bon communicant, faut-il seulement le rappeler ? Beaucoup de fidèles et de prêtres souhaiteraient aujourd’hui, qu’après tant et tant d’années de discours perçus comme inodores et sans saveurs, au creux de la crise pédophile (qui n’est qu’un des aspect de la crise des mœurs relâchées d’une partie du clergé et souvent du laxisme des autorités religieuses en ce domaine), les évêques sachent ne pas intervenir systématiquement dans les médias, qu’ils parlent moins et agissent plus.

Mais alors qui, pour porter ad extra la parole de l’Église ? Peut-être reste-t-il quelques prêtres ou religieux, dont les parcours de vie apportent une crédibilité à leur parole. On peut penser ici aux exemples passés, donnés par  un abbé Pierre, une sœur Emmanuel, une mère Térésa. Selon l’adage : « dis-moi d’où tu parles », notre société n’est prête, bien souvent, à accepter le discours ecclésial que s’il vient d’un homme ou d’une femme ayant donné des preuves, reconnues ailleurs, de leur engagement. Mais il est temps aussi de mettre davantage en œuvre une des intuitions fondamentales du Concile Vatican II, sur la place des laïcs dans l’Église pour l’évangélisation d’un monde sécularisé (Gaudium et spes n°43). La place des laïcs pour porter la parole de l’Église dans le monde devrait sans doute devenir première, comme formulation aussi de leur participation active, pleine et entière à l’évangélisation. D’une manière toute spéciale, il revient en premier lieu aux journalistes catholiques, qu’ils travaillent ou non dans des médias chrétiens, de porter médiatiquement cette parole. Ils seront, et pour cause, plus professionnels, et bien souvent, sur des sujets aussi délicats que la pédophilie, plus crédibles pour un large public. Tout catholique devrait aussi, s’éloignant du respect humain, devenir un porte-parole de son Église, pas seulement dans un confortable entre-soi bourgeois, mais sur les lieux de travail et de sociabilité.

Bien entendu, il ne s’agit pas d’interdire de parole la hiérarchie ecclésiastique au profit seulement des laïcs. L’une et l’autre de ces paroles doivent se conforter. Il s’agit donc plutôt d’un changement de perspective, où les laïcs seraient en première ligne, dotés d’une vraie liberté de parole. A eux aussi de se former, de s’informer, de travailler tous ces sujets. Il paraît évident que la parole d’une femme catholique pour parler de l’avortement a plus de poids et de crédibilité que celle d’un clerc. Il semble tout aussi clair que, sans l’aide intellectuelle et spirituelle des clercs, cette parole aura du mal à surgir. Il s’agirait là d’une profonde et radicale réforme des structures institutionnelles ecclésiales. Un antidote au centralisme romain et épiscopal. Aurons-nous le courage de cette réflexion et de sa mise en œuvre ? C’est un des enjeux qui aurait pu être porté par ce synode.