Eglise et terrorisme

Se préparer à mourir demain

 

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Conférence donnée dans le cadre du colloque de l’Aide à l’Eglise en Détresse – Paris – 3 décembre 2016

Ce n’est pas un thème facile à aborder dans notre société qui a fait du sujet de la mort l’ultime tabou, dont on ne parle jamais et que l’on cache. Mes fonctions d’aumônier militaire m’ont amené à la côtoyer, et à la regarder en face. Ainsi, le 15 mars 2012, deux de mes parachutistes sont morts dans mes bras, mortellement touchés par Mohammed Merah. La guerre dans laquelle notre pays est plongé désormais date de cet événement-là. Car nous sommes effectivement dans une guerre, même si, comme l’ont dit différents intervenants, c’est une guerre très particulière qui nous touche sur notre territoire national. La mort, je l’ai côtoyée aussi en opération, je l’ai vu parfois droit dans les yeux. J’ai ainsi le souvenir très précis en Côte d’Ivoire d’avoir été pris sous le feu dans une embuscade montée par des rebelles à la sortie de Bouaké, ou encore ce tir de roquette sur le pont de Mitrovica au Kosovo, parti du côté albanais vers le côté serbe. La mort aussi, c’est celle que vous côtoyez quand vous accompagnez, ce qui a été mon cas, dix de vos camarades décédés en Afghanistan, pour des raisons dont, comme le rappelait précédemment Mgr Ravel, on peut encore parfois se demander la justification la plus profonde. La mort, c’est quand vous accompagnez une maman, une  veuve, des enfants, devant le cercueil de leur mari, de leur papa, de leur fils, qu’ils n’ont pas vu depuis plusieurs mois et qu’ils retrouvent mort.

Dans le conflit dans lequel nous sommes installés, nous allons tous, plus ou moins, individuellement et collectivement être confrontés à cette question de la mort. Cette guerre n’est pas qu’une guerre d’armes contre armes, elle n’est pas seulement une guerre avec une volonté de conquête… ou s’il y a une conquête, c’est d’abord une conquête des esprits. C’est une guerre idéologique, de colonisation des esprits. Je ne traiterai pas ici de notre autre ennemi idéologique qu’on retrouve sous différents noms : laïcisme, matérialisme, consumérisme…mais celui qui nous intéresse, est l’idéologie islamiste.

La question première que nous envoient cette guerre et notre ennemi, c’est le profond mépris qu’il a pour nous. Car nous ne savons plus, pour quoi et pour qui, nous voulons nous battre. Pour avoir côtoyé de nombreux musulmans dans des pays en guerre, et encore récemment au Liban et au Mali, pour essayer d’appréhender un peu ce qui peut animer l’âme de l’islam (et là, je ne dis pas islamiste), il faut comprendre qu’ils ont pour nous, chrétiens occidentaux, (car ils nous considèrent tous comme chrétiens ; l’homme politique français, aussi athée qu’il puisse être, est considéré comme chrétien, comme un chef de croisés), un profond mépris à cause de la décadence de notre société, et encore plus, si nous nous annonçons comme laïc et comme athée, nous sommes considérés alors comme moins qu’un chien …parce qu’au moins le chien, s’il ne peut pas honorer Allah, c’est parce qu’il n’est qu’un chien. Le musulman est prêt à donner sa vie pour sa foi. Mais nous Occidentaux ?

Cette question de la mort qu’on m’a demandé de développer, est centrale. Elle nous ramène à la question essentielle de chacune de nos vies. Car vie et mort sont intimement liées. Est-ce que je suis prêt à risquer ma vie pour quelqu’un? Pour quelque chose? Or notre ennemi, lui, sent bien que nous ne sommes pas très fermes sur cette question-là. Il y aurait beaucoup de lectures sur ce sujet à vous conseiller. Par exemple le livre La bataille de Falloujah de David Bellavia, écrit officiellement par un sergent-chef de l’armée américaine (vraisemblablement c’est plutôt un collectif), à partir de faits réel. A un moment donné, pendant cette bataille de Falloujah, les combattants américains sont terrifiés par leurs ennemis musulmans. Pourquoi? Car l’ennemi est capable de se relever trois fois, quatre fois, alors qu’il a été atteint par les balles, en criant Allah wa kbar, et en continuant à venir à l’attaque des Américains pourtant lourdement plus armées. Alors, se mettent à circuler dans le rang de l’armée américaine des tas d’idées folles – parce quand on est dans le vide spirituel, c’est la place pour tout et n’importe quoi. Les soldats  américains pensent que les soldats qu’ils ont en face d’eux ont des pouvoirs spirituels qui leur permettent de vivre cela. Nous savons en fait que c’est lié en grande partie à l’usage de certaines drogues utilisées par les combattants dans l’islam. Mais, c’est aussi la conséquence de la conviction très forte pour les musulmans y compris pour les djihadistes, d’œuvrer pour une cause, pour Dieu, pour obtenir le paradis. On peut toujours trouver que le paradis d’Allah n’est pas le nôtre, et je le crois en effet en voyant les descriptions qu’en donne le Coran, mais ils se battent pour quelque chose. Cela nous renvoie à cette question du sens, qui, comme aumônier militaire, est prégnante à tous les instants, que ce soit comme je l’étais autrefois avec les parachutistes sur tous les théâtres d’opération, ou aujourd’hui sur le théâtre national auprès des gendarmes puisque je suis devenu aumônier d’une région de gendarmerie. Pourquoi nous battons nous ?

Cette question qui se pose à nous, comme chrétiens nous avons des éléments de réponses, et nous avons à nous engager pour les aborder. Quand on est placé face à la mort avec ses camarades soldats, croyez-moi, la première explication qu’ils attendent, ce n’est pas forcement qu’on sorte un crucifix et qu’on leur dise: « Crois en Dieu, et tu iras beaucoup mieux ». Ce serait souvent odieux. En en tout état de cause, nous sommes d’abord là pour rappeler que le soldat qui meurt pour sa Patrie est dépassé par une transcendance, parce qu’il s’est mis au service du bien commun. Comme prêtre catholique, je suis persuadée que, même si ce soldat ne menait peut-être pas une vie profondément chrétienne et catholique, son ultime sacrifice a du sens aux yeux de Dieu, d’un Dieu, qui a accepté que son propre Fils se sacrifie pour nous ; ce Jésus, l’Innocent sacrifié, c’était Dieu qui acceptait de porter en lui toutes les souffrances de l’humanité. Chacun d’entre nous, à chaque fois qu’il accepte cet esprit de sacrifice  – je pense particulièrement à mes soldats mais aussi à nos frères chrétiens d’Orient qui eux-mêmes vivent beaucoup de sacrifices, et y compris le sacrifice de la mort – peut s’associer au sacrifice du Christ et y trouver un sens ultime à sa vie. Trop souvent cela nous paraît absurde à nous Occidentaux qui avons perdu ce sens de la transcendance. Pourtant, tous ces sacrifices ont un sens, si on les met sous le regard de la Croix. Cela n’empêche pas la souffrance. Ni parfois l’absurdité de la violence qui peut surgir du cœur de l’homme, mais cela donne un sens, une espérance et aussi une manière de nous booster, de nous situer face à la mort et face à la violence. Et en général, à ce moment-là, on en retire beaucoup d’humilité. Parce que cette espérance que nous donne le Christ, cette confiance que nous donne la contemplation de la Croix et de la souffrance de l’innocent, ne nous empêche pas d’être en même temps profondément touchés et émus, comme j’ai pu l’être devant la mort de mes camarades, comme je reste encore aujourd’hui profondément touché et meurtri dans ma chair d’avoir recueilli le souffle d’Abel Chennouf et son camarade Mohamed Legouad tués par Merah. Jésus lui-même a pleuré devant la mort et Dieu a le cœur qui se sert devant la souffrance humaine.

Ce qui nous manque le plus, à nous chrétiens d’Occident, à nous Occidentaux en général, à nous Français, c’est véritablement de découvrir ce sens de la transcendance. Dans le fond de nous poser cette question, aujourd’hui: pour qui, pour quoi, suis-je prêt à mourir? Et cela ne dépend pas de décision politique… Ça dépend d’abord de nous. L’État aujourd’hui, – je  suis au service de l’Eglise avant tout mais aussi de l’Etat depuis 20 ans-, est incapable de cela : nous porter vers la transcendance, car celle-ci a été évacuée du champ public par les idéologies matérialistes, athées et sécularistes. Les seuls qui sont capables de cela sont les militaires à cause de cette confrontation à la mort qui est a cœur de leur vocation. On le voit bien dans la manière dont ils sont capables de former des jeunes recrues, qui viennent de tous horizons, et de leur donner, en quelques semaines, le sens du bien commun et le sens du service. Avec bien sûr, des hauts et des bas, avec certains plus ou moins engagés, mais ce sont les seuls à arriver à cela. Il existe désormais une véritable expertise des armées de ce point de vue-là, dont il est regrettable que d’autres grandes institutions ne bénéficient pas plus. Ce qui permet cette pédagogie dans les armées – je ne dis pas que c’est le seul endroit, je dis que c’est une manière toute particulière dans les armées -, c’est parce que le militaire, forcément, ne peut pas ne pas se poser la question, à un moment donné, de la transcendance. Quand je parle de transcendance, je ne parle pas immédiatement de foi chrétienne (même si bien sûr en tant que prêtre c’est ce à quoi je pense et qui anime toute ma vie). Mais quand je dis transcendance, c’est déjà permettre à n’importe quel citoyen de ce pays de pouvoir, sans qu’on se moque de lui tout de suite, se poser des questions qui sont des questions d’ordre philosophique ; y-a-t-il une vie après la mort, ou suis-je condamner à ce matérialisme, à ce consumérisme athée qui est l’idéologie dominante et qui est quasiment la religion de l’État ?

Et sur ce sujet-là, n’attendons rien des politiques. Ce n’est pas par désespérance que je dis cela mais ils n’en sont pas capables. Car pour la plupart, l’éducation qu’ils ont reçue par ces grandes écoles dans lesquelles plusieurs ont grandi, est une éducation athée, antichrétienne, qui est à l’opposée de ce qui nous anime. C’est donc à nous, de l’intérieur, de ramener cela. Quelle que soit notre place dans la société, nous avons à témoigner de cela. La question est de savoir si nous le faisons intelligemment?

 Conclusion

Ma conviction la plus profonde, que vous retrouverez aussi dans mon livre Un prêtre à la guerre, c’est que face à ces problématiques de la guerre et du terrorisme, nos premières armes sont spirituelles et intellectuelles. Donc merci à l’AED d’avoir organiser ce colloque. Nous avons, chacun à notre place, à apporter une vraie réflexion. Notre pays en a besoin. L’Eglise a toujours été maîtresse de civilisation. Je crois que dans les circonstances très critiques que nous traversons, en Europe, et dans notre pays en particulier, il faut que les chrétiens en général et les catholiques en particulier, s’arment intellectuellement. Nous avons à travailler et trop souvent, osons le dire, nous sommes des feignants. Je crois qu’il faut avancer avec humilité et l’humilité c’est de partir d’une expérience concrète. N’allez pas expliquer à quelqu’un comment vivre la mort de son père si votre propre père n’est pas mort…vous n’en savez rien. Mais soyez présent. N’allez pas faire de grandes leçons sur la souffrance si vous n’avez jamais souffert. Mais soyez présent. Ne donnez pas de grandes leçons sur la mort si vous ne l’avez pas côtoyée….Mais soyez présents.

Armons-nous spirituellement, intellectuellement, parce que le combat de fond, c’est là qu’il se mène, avant celui des « armes de fer », selon l’expression utilisée par  Mgr Ravel. Comme le disait le cardinal Journet : « il faut s’opposer aux erreurs par les armes de lumière et non par les armes de la guerre ». L’idéologie islamique est avant tout une erreur de la pensée. Sachons la combattre en renforçant nos convictions et notre Foi chrétienne.

Tuerie de Montauban : le père Christian Venard se souvient

© PASCAL PAVANI / AFP

Le 15 mars 2012, trois parachutistes du 17e RGP étaient la cible des balles de Mohamed Merah. L’aumônier était sur place.

Le 15 mars 2012, à Montauban, le père Christian Venard prend un café dans la cour de la caserne du 17e Régiment du génie parachutiste (RGP) dont il est l’aumônier. Des coups de feu retentissent à l’extérieur. Mohamed Merah vient de tirer sur trois paras : Abel Chennouf, Mohamed Legouad et Loïc Liber. Les deux premiers expirent entre les bras du Padre, accouru sur place. Le dernier survit, grièvement blessé.

Aleteia : Cinq ans après avoir recueilli vos camarades au sol, diriez-vous que cette tragédie a changé votre vie ? De quelle manière ?
Père Christian Venard : Oui, bien sûr. Comment voudriez-vous rester indifférent, quand, sur notre sol national, à 50 mètres du PC de votre régiment, vous recueillez le dernier souffle de deux de vos camarades parachutistes — Mohamed Legouad et Abel Chennouf —, abattus parce qu’ils appartenaient à un régiment engagé en Afghanistan ? Je reste marqué dans ma chair et dans mon âme. Trois sentiments pour l’essentiel : tristesse face à ceux qui sont partis, combativité pour honorer leur mémoire, colère face au traitement politique et médiatique de cette tragédie.

Les militaires ont-ils gardé des séquelles ? Ont-ils su se reconstruire ?
Le 17e RGP a magnifiquement réagi, même si, cela a rendu la vie des paras de culte musulman plus délicate. Un certain nombre, comme moi, ont voulu aussi tourner la page et continuer de servir dans les armées, en s’éloignant de Montauban. Le régiment reste très proche et soudé auprès du seul rescapé, Loïc Liber, qui se bat courageusement, jour après jour, frappé par un très lourd handicap depuis cinq ans.

Le père Christian Venard

Pensez-vous que cet épisode marque une rupture profonde à l’échelle de la Nation ? La population et les pouvoirs publics en ont-ils pris la mesure ?
L’affaire Merah marque, bien sûr, un tournant décisif et l’entrée en guerre contre l’islamisme. La veulerie, l’idéologie des politiques et des médias empêchent d’en rendre un compte exact et surtout d’en tirer les vraies conclusions. La différence de traitement par exemple entre « Charlie » et « Merah » est significative d’une caste repliée sur elle-même et assez indifférente au sort de ceux qui pourtant veillent sur elle : les militaires et les forces de l’ordre.

En ce jour anniversaire, quelle prière cette tragédie peut-elle inspirer au croyant ?
Prier pour demander le courage de résister malgré tout, comme l’inspire la prière du parachutiste. Prier pour la consolation des familles — je songe aussi aux familles juives de Toulouse, à la famille Ibn Ziaten. Prier pour les morts et les blessés. Prier pour notre patrie engagée dans une guerre sans merci contre l’islamisme. Et enfin, si l’on y arrive, avec la grâce de Dieu, arriver à prier même pour ceux qui nous persécutent.

Chrétiens : la voie étroite face aux réfugiés

Le chrétien d’Occident n’a pas le choix : il doit prendre sa part au nécessaire accueil des réfugiés en Europe, jugent un aumônier militaire et un théologien.

Publié le 18/09/2015 à 06:09 | Le Point.fr

Accueillir les réfugiés n'empêche pas de demander des comptes au personnel politique actuel quant à son incurie face à ces crises, estiment l'abbé Venard et le frère Venard. 
Accueillir les réfugiés n’empêche pas de demander des comptes au personnel politique actuel quant à son incurie face à ces crises, estiment l’abbé Venard et le frère Venard.  © ROBERT ATANASOVSKI
 

Il est bien difficile de répondre, comme chrétien, aux multiples questions que pose la crise actuelle autour de l’afflux massif de « réfugiés », « clandestins », « migrants », venus du Moyen-Orient vers l’Europe. Certains prônent une mâle fermeté pour les rejeter au nom d’une éventuelle islamisation de l’Europe et de la défense de nos valeurs chrétiennes. D’autres revendiquent une charité sans borne au nom même du Christ pour une ouverture sans limites de nos paroisses et de nos foyers. Comme souvent en foi chrétienne, une juste réponse ne serait-elle pas dans un équilibre exigeant ?

L’urgence du partage des richesses

Dieu a confié sa création à l’être humain. L’Église est très claire : toute la richesse de la création est faite pour toutes les créatures. Il est donc scandaleux aujourd’hui que moins de 10 % de l’humanité consomment 90 % de la richesse commune ! Derrière le pape François, mais avant lui Benoît XVI ou Jean-Paul II, et depuis des décennies, les catholiques appellent donc, en urgence, au partage des richesses, en particulier entre le Nord et le Sud. Si les puissants de ce monde ne s’organisent pas pour promouvoir ce partage sur toute la planète, en établissant des conditions de prospérité minimale, de sécurité, de paix, il est normal que les petits se déplacent et s’efforcent de trouver subsistance, là où il y en a.

Vers un « mieux vivre »

Or, de toute évidence les pays « modernes » – développés – continuent le pillage systématique des richesses des pays en voie de développement – aux économies émergentes comme l’on dit pudiquement – au lieu d’organiser la coopération. Pire encore, ils les pillent en se cachant derrière le noble idéal de la démocratie – destruction de l’Irak, de la Libye, déstabilisation de la Syrie, ne parlons pas de certains conflits africains, etc. – le plus souvent pour de sordides intérêts financiers, énergétiques ou politiques. Dans cette injuste conjoncture, les « petits », les « faibles » émigrent en masse pour trouver refuge et conditions de vie décente. C’est logique, compréhensible et tout simplement normal. La mondialisation qui aurait dû leur apporter un « mieux vivre », leur permet au moins une plus grande facilité de déplacement – c’est un minimum paradoxal !

Pour autant, cela ne veut pas dire que l’on puisse accueillir tout le monde, n’importe où et surtout n’importe comment. La politique est l’art du « possible ». Les principes chrétiens – humanistes ? – précédents étant un repère ferme, il lui faudrait étudier comment faire au mieux pour :

– rétablir paix et prospérité là où c’est nécessaire (et surtout pas en cherchant à exporter, à coup de bombes, des grands principes moralisateurs démocratiques occidentaux, mais en visant au moindre mal : un dictateur « laïque » vaut sans doute un peu mieux qu’une anarchie ou une tyrannie islamiste) ;

– dans l’urgence, voir comment assister les réfugiés dans leur migration actuelle, avec comme objectif de leur permettre un retour décent sur la terre de leurs aïeux, dans ces pays qui leur appartiennent et qui ont été forgés par leurs ancêtres ;

– aider enfin ces réfugiés à rentrer chez eux dans des conditions permettant, à terme, leur réinstallation et une équitable collaboration « Nord-Sud ».

L’accueil, une nécessité morale

Oui, l’accueil est une nécessité morale : le Christ est dans les pauvres. Le chrétien n’a pas le droit de ne pas y participer, dans la mesure de ses moyens et autant que possible. « Ce que vous avez fait au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous l’avez fait », dit Jésus. Nonobstant, il n’est pas interdit, même aux catholiques, d’être intelligent. Nos gouvernants occidentaux, dans leur immense majorité, sont composés d’hommes politiques irresponsables et inconséquents. Ils prônent l’accueil irréfléchi de la masse des réfugiés, sans prendre les moyens d’aider leurs pays d’origine. La France est à cet égard un véritable pompier-pyromane, en aidant des islamistes dits « modérés » sous prétexte de répandre la démocratie.

Accueillir, mais changer de politique étrangère

Le chrétien occidental n’a pas le choix. Il doit prendre sa part pour le nécessaire accueil des réfugiés en Europe. Mais il doit exiger politiquement que cet accueil s’accompagne d’une réforme complète de la politique étrangère européenne, plus réaliste et visant le bien concret des peuples et non l’expansion de nos idéologies républicaines inadaptées à ces pays – si tant est qu’elles le soient même chez nous ! Il lui reviendra aussi de demander des comptes au personnel politique actuel et à son incurie face à ces crises. Enfin, arme ultime dans toute démocratie qui se respecte, il se fera entendre par la voix des urnes. Et sa voix aura d’autant plus de poids qu’il aura su se faire « bon samaritain » pour ses frères les plus démunis et en déshérence.

Père Christian Venard, aumônier militaire, auteur de Un prêtre à la guerre, Tallandier, 2012

Frère Olivier-Thomas Venard, dominicain et théologien à Jérusalem, auteur de Terre de Dieu, terre des hommes, Artège, 2012

Non, le pape n’est pas responsable de la crise migratoire

 

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On ne peut que remercier Laurent Dandrieu et son dernier livre  – Eglise et immigration : le grand malaise – Presses de La Renaissance – de nous déranger. Bien construit, avec une argumentation fouillée et fournie, il oblige à réagir, réfléchir, argumenter, et, c’est sans doute le plus marquant, à revenir aux fondamentaux de notre positionnement en tant que catholiques. Ce livre est à lire, bien sûr. Il est à étudier même. Il nécessite néanmoins pour cela de bonnes clefs de lectures. Je n’en partage ni la méthodologie, ni les conclusions ; que cependant son auteur, avant que je ne le critique, soit remercié publiquement de ce pavé jeté dans la mare.

Deux faux procès

Ce livre repose sur un double faux procès. Le premier semble rendre responsables de la crise migratoire l’Eglise et le pape. Or, il conviendrait de rappeler que ni le pape, ni l’Eglise, n’ont ouvert le processus migratoire économique au milieu du XXe siècle, quand les puissances d’argent ont décidé que faire venir la main d’œuvre étrangère était nécessaire et intéressant. Ce ne sont ni le pape, ni l’Eglise qui ont mis en place le regroupement familial. De même, qu’on veuille bien accorder au pape et à l’Eglise de n’être en rien responsables de la déstabilisation totale du Moyen Orient ces dix dernières années et de la crise migratoire à laquelle l’Europe doit faire face, de ce fait. Non seulement les papes et l’Eglise n’en sont pas responsables, mais plus encore, par leur action et par leurs appels, ils n’ont cessé de réclamer plus de justice et d’équité dans le traitement de ces questions internationales. Faute d’identifier les vrais responsables de cette immense tragédie, qui compte des morts par dizaine de milliers et des déplacés par centaines, le livre de Dandrieu semble en accuser l’Eglise et les papes.

Par ailleurs, concernant le « suicide » de l’Europe, je constate le même faux procès qui repose sur une absence de mise en perspective. Je veux bien admettre que, par naïveté parfois, mais surtout par une idéologie que le cardinal Ratzinger et Benoît XVI ensuite a épinglée, l’Eglise – ou plus exactement les hommes d’Eglise – ait pu participer à la marge à une forme de suicide moral de l’Europe… mais là aussi, ils n’en sont pas les principaux responsables. Les responsables du suicide européen… ce sont les Européens eux-mêmes ! La lente agonie démographique des vieux peuples d’Europe ne doit rien, bien au contraire à l’Eglise. Qu’on ne s’y trompe pas, le suicide de l’Europe découle directement de l’apostasie généralisée des peuples européens, ayant abandonné la Foi et la pratique religieuse de leurs ancêtres. Il suffit de relire le texte grandiose et prophétique de saint Jean-Paul II, après le Synode sur l’Europe, Ecclesia in Europa, qui n’a pas pris une ride. On relira aussi avec intérêt La crise de la conscience européenne de Paul Hazard – Paris, 1935 –  pour redécouvrir les sources intellectuelles et laïques du mal-être européen. Aujourd’hui, une apostasie généralisée, une conception étriquée d’une laïcité prétendument salvatrice, une volonté de certains gouvernants de combattre la foi chrétienne, voilà les vrais responsables. Ne pas rappeler cela de manière forte dans ce livre, conduit insensiblement le lecteur à en rendre responsable le Saint-Père et l’Eglise – et donc à ne pas voir les vraies sources du problème.

D’où parle le pape ?

Un autre point me gêne dans la démarche de Laurent Dandrieu. Les critiques qu’il formule à l’encontre des conférences épiscopales semblent en partie justes quoique très dures. On ne peut en effet se contenter, comme trop souvent en France, quand on représente l’Eglise enseignante, de copier-coller les déclarations du Conseil Pontifical pour les Migrants, comme solde de tout compte intellectuel. Par ailleurs, on ne peut – sous peine de grande confusion intellectuelle et donc de disqualification – s’abaisser à entrer dans le champ politique pour condamner le Front National et ses positions, et, quand on est interrogé sur la catholicité des autres partis, se réfugier derrière une position « d’autorité morale ». Le pape François ne relève pas de cette catégorie. D’abord parce qu’il est le Pontife suprême auquel est confiée la Barque de Pierre, et ensuite parce qu’il est chef d’Etat. Or, c’est cette distinction qui manque cruellement aux critiques de Dandrieu. En tant que chef d’Etat, le pape a des moyens techniques et diplomatiques pour faire connaître ses positions aux Etats, par le biais normal du droit international et des règles diplomatiques. Si donc, nous voulons bâtir une critique politique des positions du pape François, il nous faut nous en tenir aux textes « politiques » émis dans ce cadre précis. Ce n’est pas ce que fait ce livre qui utilise, pour une critique politique, des textes ou des déclarations qui ne sont pas, par nature politique – même si elles abordent des sujets politiques – mais morales. Hormis les cas – finalement minoritaires – où le pape se place en chef d’Etat, tous les discours du Souverain Pontife doivent être considérés comme émanant d’une autorité spirituelle – et quelle autorité spirituelle ! -. Ces discours ne s’adressent donc pas aux Etats pour la mise en place d’une politique précise, mais aux hommes et aux femmes – y compris responsables politiques bien sûr – et à la conscience individuelle et collective des uns et des autres. Pour le résumer en deux mots : ces textes émanent d’une auctoritas et non d’une potestas. Ils ne sont pas politiques même quand ils abordent des sujets politiques. On peut songer ainsi à ce que les papes disent de l’avortement ou de l’euthanasie. Cette distinction est à la base d’une saine ecclésiologie. Elle n’est pas, quoi qu’en disent certains contradicteurs, un « sophisme jésuite » ou une simple distinction intellectuelle – sauf à tomber dans un nominalisme réducteur. C’est une réalité dont la méconnaissance conduit inévitablement à de graves contresens.

Se tromper avec le pape ou avoir raison contre lui ?

Venons en au fond. Laurent Dandrieu veut voir un changement de doctrine de la part de l’Eglise, sous le pontificat de Pie XII. Quand jusque-là, l’Eglise mettait en première ligne la défense de la Patrie et de ses citoyens, vient désormais au premier chef l’accueil de l’étranger. On comprend bien que les circonstances terribles de la deuxième guerre mondiale sont à l’origine de cette nouvelle réflexion. Notre auteur montre qu’à partir de Pie XII l’enseignement constant du magistère ordinaire de l’Eglise – en particulier donc par la voix des papes – s’oriente vers la défense et l’accueil du migrant, au nom de la dignité intrinsèque de la personne humaine, allant sous saint Jean XXIII jusqu’à souhaiter, face à l’instauration d’un mondialisme conquérant, des institutions de gouvernance mondiale, ou sous Benoît XVI à définir un « droit fondamental » de la personne humaine à s’installer où bon lui paraît dans le nouveau « village planétaire », si son bien-être ou celui de sa famille en dépend. Laurent Dandrieu réserve ensuite ses flèches les plus acérées au pape François, dont le mode de communication – de fait parfois surprenant – devient chez notre auteur une tentative de déstabilisation de l’Europe et de collaboration à l’islamisation des vieilles terres chrétiennes.

Nous n’entrerons pas dans le détail de l’argumentation qui nécessiterait d’amples développements, mais qu’il nous soit ici permis de nous étonner de la démarche. Si je suis placé face à « un enseignement constant du magistère ordinaire » depuis plus de cinquante ans, la seule attitude du fidèle catholique devrait être : comment intégrer cet enseignement, même s’il me choque ou me dérange ? Laurent Dandrieu me cite dans son ouvrage comme archétype d’une pensée catholique « stérilisée » par sa papolâtrie et qui finit par se suicider, en citant mon article intitulé par Aletéia d’une des phrases qu’il contenait Je préfère me tromper avec le pape qu’avoir raison contre lui. Je réitère ici mon explication, des plus classique en catholicisme : l’adhésion libre, pleine et adulte de mon intelligence à un enseignement du magistère – fût-il ordinaire – est non seulement un acte de la volonté et de l’intelligence, mais aussi un signe sain de catholicité ; en un mot il s’agit d’un acte de foi. Comme je l’ai déjà écrit, un acte de foi non pas envers chacune des paroles prononcées, mais un acte de foi envers le Successeur de Pierre à qui, seul, ont été confiées les clefs du Royaume. J’accorde bien volontiers par amitié fraternelle à Laurent Dandrieu le droit très légitime et bienvenu de poser des questions ; je reste très réservé sur celui qu’il se donne de s’opposer ouvertement au magistère et de lui refuser une obéissance filiale.

Accueillir l’étranger : une priorité

La question nécessite finalement des nuances de pensées théologiques qui semblent échapper à l’analyse journalistique ou politique. A l’inverse de ce qu’écrit Laurent Dandrieu, je ne vois pas dans l’enseignement ordinaire et constant du magistère depuis cinquante ans un refus de reconnaître les droits des peuples à disposer d’eux-mêmes, à se défendre, à préserver leurs spécificités. Bien au contraire. Les appels constants des papes modernes à l’Europe pour qu’elle retrouve ses racines en sont la preuve. Saint Jean-Paul II frise parfois avec un messianisme patriotique polonais – un poète polonais, Julius Slowacki fin XIXe, ultra fervent patriote annonce la venue d’un pape polonais – ce que Jean-Paul II s’attribuera ! – Ses discours lors des voyages apostoliques en Pologne le soulignent – notamment le tout premier où il revient comme « fils de la Pologne » –  jusqu’à son dernier ouvrage, Mémoire et Identité, où, n’en déplaise à Le Morhedec, il associe pensée identitaire et foi catholique. Il y a des chapitres entiers sur l’idée de nation, son lien avec la Pologne, son passé toujours vivant, présent. Il a parlé à la France comme à une personne en la tutoyant (1981) et est venu à Reims en 1996. Pour Benoit XVI, le rapport à la patrie est blessé chez les Allemands, mais il a exprimé aussi dans Ma Vie et dans son voyage apostolique en Bavière ses attaches patriotiques. Quant au pape François, il a gardé son passeport argentin au lieu d’en prendre un du Vatican… Il s’agit cependant de ne pas se tromper sur ces vraies racines : non pas un « catholicisme culturel » – que je ne méprise pas, loin de là mais qui est bien insuffisant à répondre aux défis de la crise migratoire. Non, ces racines sont en particulier marquées par les exigences mêmes de l’Evangile – dont l’accueil de l’étranger, avec son fondement vétérotestamentaire, est une des marques de l’universalité de la Bonne Nouvelle en Jésus-Christ – et sans lesquelles toute tentative de restauration d’une forme de « chrétienté » ne serait qu’un générique maurassien mal digéré !

Dépasser la dialectique

La pensée de l’Eglise n’est donc pas négation de ce qu’elle soutenait avant : le droit des peuples à se défendre et le devoir de charité envers la patrie – que l’on retrouve avec facilité dans le catéchisme de l’Eglise catholique et tant de textes pontificaux. Laurent Dandrieu crée ici une dialectique dure. Or ce n’est  pas le discours de l’Eglise, qui est plutôt remise en perspective et inversion de priorité. Désormais, dans un monde devenu un village – en acceptant la mondialisation comme un fait objectif certes bien imparfait dans ses modalités – l’accueil de l’étranger devient pour l’Eglise la priorité première au nom de la dignité humaine et de la justice. Il est anormal que 10% de la population mondiale usent de 90% des ressources et donc, il est compréhensible que les populations défavorisées se déplacent vers les lieux où ces richesses se concentrent. La défense de nos modes de vies, de nos patries, de nos valeurs devient une priorité seconde. Seconde ne veut pas dire niée, comme semble le penser Laurent Dandrieu. On regrette alors que notre auteur n’ait finalement fait que la moitié de son étude, qui se serait affinée, nuancée et enrichie en y ajoutant tout l’enseignement ecclésial sur les patries terrestre et le bien commun des nations.

Ainsi, l’enseignement du magistère ordinaire, dans un domaine qui n’est certes pas de fide – dogmatique – mais qui touche à la dignité de la personne humaine et au partage des richesses de la Création, don de Dieu à l’Humanité, ne peut être traité comme une simple option, dont je pourrais me débarrasser par quelques raisonnements politiques. Il devient un appel, pressant à la Foi et à la Charité des croyants – et au-delà d’eux de tout homme. Appel aussi à la générosité et à la confiance. C’est, in fine, un appel aux peuples d’Europe à la conversion du cœur. On ne voit pas quel discours autre un pape pourrait tenir. Il m’amuse d’ailleurs de remarquer que Dandrieu en appelle au Camp des saints de Jean Raspail pour son propos. Livre, d’un pessimisme noir, dans lequel Raspail montre un pape qui tient un discours fort proche de celui du pape François, sans que Raspail lui en fasse le reproche constatant que « son » pape ne saurait en tenir un autre ! Je songe aussi à l’une des thèse favorites de feu Vladimir Volkof sur la guerre d’Algérie, dont il pensait qu’elle aurait pu être politiquement gagnée si la générosité des Français vis-à-vis des Algériens avait été jusqu’au bout et ne s’était heurtée au racisme latent et à l’égoïsme d’une nation française « de souche » repliée sur elle et refusant obstinément les mêmes droits à des arabes musulmans. La fameuse citation du général De Gaulle reste emblématique :  » Si nous faisons l’intégration, si tous les Arabes et Berbères d’Algérie étaient considérés comme Français, comment les empêcherait-on de venir s’installer en métropole, alors que le niveau de vie y est tellement plus élevé ? Mon village ne s’appellerait plus Colombey-les-Deux-Eglises, mais Colombey-les-Deux-Mosquées ! « 

Immigration et identité

 Le problème de la crise identitaire de la civilisation européenne –  suicide de l’Europe chez Dandrieu et tant d’auteurs depuis le fameux livre d’Eric Zemmour –  n’est pas d’abord un problème douanier. Il l’est partiellement, et du point de vue politique seulement ;  mais il est surtout un problème spirituel, anthropologique. Les papes l’abordent sous cet angle. Pour le résoudre, faut-il seulement sortir de Schengen et remettre des frontières ou faut-il aussi, et d’abord, recréer un lien amoureux avec sa patrie, exalter ses héros, l’esprit de sacrifice, de générosité  ? Dans  l’anti-immigrationisme actuel, il y a chez quelques-uns une belle angoisse pour le devenir de la patrie, et chez beaucoup l’obscur désir soixante-huitard de jouir sans entrave, en égoïste des biens matériels hérités de nos pères. Ce n’est pas sur ce terrain que renaîtra l’amour de la patrie ou sa défense face au terrorisme islamique. C’est au contraire en le flagellant et en le ramenant à la notion de sacrifice, au cœur de l’amour de la patrie. Au XIXe siècle, les frontières de la Pologne ont totalement disparu, le pays a cessé d’exister légalement comme tel. Depuis 1918, elles ont considérablement évolué, mais la Pologne a continué à vivre dans le cœur des Polonais en exil sur plus de trois générations. C’est à ce niveau intime de l’âme que doit renaître l’amour de la patrie. De ce point de vue, Laurent Dandrieu passe à côté de la vraie crise de la conscience européenne et de la réponse catholique qui lui convient.

La capacité à se confronter à l’autre et à tenter de le comprendre – que j’admire tant chez nos soldats français déployés en opération extérieure et qui constitue la french touch de l’armée française – voilà l’une des racines de notre culture française universaliste, qu’elle tient de sa matrice chrétienne. C’est à cette capacité qu’en appelle l’enseignement de l’Eglise aujourd’hui. Que les citoyens engagés en politiques, que les journalistes – dont Laurent Dandrieu que l’on ne saurait encore une fois trop remercié de nous agacer – s’interrogent sur les modalités de la mise en œuvre de cette générosité, dans le cadre du respect de l’héritage reçu de nos pères – la patrie – voilà qui est légitime. L’analyse de Dandrieu pèche, et c’est un paradoxe, par une approche presque exclusivement ecclésiastique de la question, sans offrir une contribution de laïc catholique dans la sphère politique qui n’est pas celle de la hiérarchie ecclésiale. Légitime, aussi et enfin, cet appel constant désormais depuis cinquante ans de nos Pères dans la Foi que sont les papes, à dépasser nos peurs et à poursuivre l’œuvre d’évangélisation de ses nouvelles populations – sans oublier les anciennes déchristianisées –  : Duc in altum ! Ne restons pas au cabotage auprès des côtes, mais allons de l’avant, fermement ancrés dans notre Foi et persuadés que celui qui tient en main la barre de Barque de Pierre ne saurait nous engager sur un chemin autre que celui voulu par Dieu dans sa Providence. Ubi Petrus ibi Ecclesia.

article paru sur le site aleteia :   http://fr.aleteia.org/2017/02/14/non-le-pape-nest-pas-responsable-de-la-crise-migratoire/

Portrait dans La Nef – 289

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11 novembre: « nous devons nous mettre à la hauteur du sacrifice de nos anciens » explique l’abbé Christian Venard

Vendredi, la France commémore la fin de la première guerre mondiale. L’un des conflits les plus meurtriers qu’ait connu l’Hexagone dans son histoire avec 1,4 million de morts.

Source : 11 novembre: « nous devons nous mettre à la hauteur du sacrifice de nos anciens » explique l’abbé Christian Venard

Se réarmer moralement

Source : La Nef N°276 de décembre 2015
Afficher l'image d'origineLa Nef – Le Président a reconnu que nous étions en guerre : mais de quel type de guerre s’agit-il et comment gagne-t-on de telles guerres ?
Non sans peine, nos hommes politiques et nos médias acceptent enfin de dire la vérité au peuple français : nous sommes entrés dans un état de guerre… depuis dix ans ! Certes il ne s’agit pas d’une guerre classique, mais de ce que les spécialistes appellent une guerre asymétrique, une guerre terroriste. La France y a déjà été confrontée, notamment en Indochine et en Algérie. Des militaires – comme le célèbre colonel Trinquier – ont même créé un corpus de doctrine sur ce type de guerre, repris d’ailleurs par les Américains. Ce type de guerre se gagne sur le terrain militaire et, surtout, sur le terrain doctrinal. C’est sur ce deuxième point que nous sommes aujourd’hui les plus vulnérables.

Qui dit guerre dit ennemi : pourquoi avons-nous une telle peur de nommer l’ennemi ? Et qui est-il dans ce type de guerre ? Un chrétien peut-il d’ailleurs avoir des ennemis ?

La réponse est en partie dans votre question ! D’abord parce que reconnaître des « ennemis », c’était reconnaître de fait un état de guerre. Mais il y a une autre cause plus dangereuse. Notre ennemi est doctrinalement alimenté par l’islamisme, qui est une idéologie issue de l’islam. Notre société (et ses « élites » surtout) avait décrété la mort du religieux et l’avènement définitif de l’homme-moderne-athée-consommateur-festif ! Le retour effroyable du religieux par ces événements souligne la vacuité de l’idéologie consumériste athée. Quant à savoir si un chrétien peut avoir des ennemis, Jésus lui-même, dans une demande radicale, nous fournit la réponse : « mais moi je vous dis : aimez vos ennemis » (Mt 5, 44).

Les islamistes sont forts de leur « foi », sans états d’âme : qu’avons-nous à leur opposer, qu’avons-nous à défendre en termes de civilisation, nous qui baignons dans le relativisme, l’hédonisme, le matérialisme et ne cessons de nous culpabiliser et de faire repentance ?

Comme vous le dites il semble bien, à ce jour, que nous n’ayons guère de fondements idéologiques à leur opposer. Non seulement nous baignons dans cette atmosphère délétère, mais pire encore, celle-ci a été encouragée, depuis des décennies par les « élites » de notre pays. Politiques, médias, intellectuels, tous ou presque, ont chanté le multiculturalisme, la haine du catholicisme, le rejet des autorités traditionnelles, le refus de l’engagement militaire, la négation de l’honneur de servir le bien commun. À cet égard, les élites catholiques françaises portent aussi une lourde responsabilité : elles ont abandonné le combat intellectuel, dès les années 70-80, pour entrer dans la jouissance et le compromis.

Plus que de la haine de « l’Occident décadent », les islamistes n’ont-ils pas d’abord la haine du christianisme comme le laisse indiquer le communiqué de Daech après les attentats ?

Il me semble que pour la grande majorité des combattants de l’État islamique (EI), il y a une confusion complète entre Occident corrompu et christianisme. Cette confusion est entretenue volontairement par leurs dirigeants, plus cultivés et, il faut avoir le courage de le dire, par une partie des universités islamiques à travers le monde, qui ne s’intéressent que très peu, sur le plan universitaire, à connaître notre civilisation.

Dans ce contexte, comment analysez-vous la situation de l’islam, un tel drame peut-il aider les musulmans à faire évoluer leur religion par une interprétation renouvelée du Coran qui relativiserait les versets les plus violents sur lesquels s’appuient les islamistes ?

Je ne suis pas un spécialiste de l’islam. J’y compte des amis réels, y compris des imams parmi les aumôniers militaires musulmans. Je l’avais déjà écrit immédiatement après les attentats parisiens du 7 janvier : bien sûr, cette violence pose des questions fortes à nos compatriotes musulmans. L’idéologie du « padamalgame » ne saurait les y aider. Nous devons, avec charité et amitié, supplier nos concitoyens de culte musulman, de travailler à renouveler leur théologie sur les rapports islam/violence, islam/État, islam/société. Donc, si de tels drames les y poussent, tant mieux. C’est une question interne à l’islam en France (et dans le monde) qui avait été soulignée par le pape Benoît XVI, dans son fameux discours de Ratisbonne. On se souvient, avec tristesse, des réactions de l’intelligentsia occidentale et des populations musulmanes. Le champ de travail est plus que vaste !

Quelle doit être l’attitude des chrétiens face à une violence aussi barbare, quel rôle spécifique ont-ils à tenir ?

La première attitude est évidemment la prière. Prière pour les victimes, pour tous ceux qui, à tous les niveaux, œuvrent au service du bien commun et de la sécurité de notre pays. Cette prière doit se faire aussi insistante pour nous éviter d’entrer dans la spirale de la violence, et c’est pourquoi elle va jusqu’à l’exigeante demande évangélique de la prière pour les ennemis – pour leur conversion bien sûr. Cette prière n’est possible que si nous nous préservons des plages de silence. Le chrétien dans le monde ne peut se contenter de la prière – même si elle est le fondement de toute action. Il doit aussi agir. D’abord sur lui-même : à travers ces événements nous devons entendre un appel à notre propre conversion – dit autrement : avant de vouloir changer le monde, changeons-nous nous-mêmes ! Et puis, il y a le combat direct. Intellectuel d’abord : se réarmer moralement et doctrinalement exige un labeur quotidien. Enfin, chacun à sa place est invité à servir son pays et aider les forces de l’ordre.

Propos recueillis par Christophe Geffroy